22 Juillet 2025
Le processus spéculaire est un concept utilisé en économie institutionnaliste, notamment par Thorstein Veblen, pour décrire une forme de dynamique sociale fondée sur la comparaison et l'imitation ostentatoire. Dans son analyse de la société industrielle, Veblen distingue deux types de mentalités les mentalités industrielles, orientées vers la production et l'efficacité et les mentalités cérémonielles, fondées sur des rituels sociaux comme le statut, le prestige et la consommation visible. Il fait référence à une rivalité sociale par le biais de la consommation ostentatoire, où les individus comparent leur mode de vie aux autres pour afficher leur supériorité. Un individu exhibe un style de vie luxueux et les autres l'observent et cherchent à l'imiter pour ne pas être déclassés, cela crée une escalade de démonstration, où chacun gaspille temps et biens pour se distinguer socialement. Ce mécanisme est dit « spéculaire » car il fonctionne comme un miroir social : les comportements sont définis par le regard des autres.
Chez Louis Althusser, la notion de double spécularité apparaît dans sa théorie de l’idéologie, notamment dans le texte Idéologie et appareils idéologiques d’État (1970). Elle désigne un mécanisme de reconnaissance et de légitimation par lequel les individus deviennent des sujets idéologiques. La double spécularité est le processus par lequel un individu se reconnaît dans une position sociale qui lui est assignée, tout en reconnaissant l’autorité qui la lui impose, le Sujet idéologique (avec un grand S) interpelle l’individu : « Hé, toi là-bas ! », l’individu se retourne et répond : « Oui, c’est bien moi ! ». Ce geste de reconnaissance est spéculaire car il implique un miroir imaginaire dans lequel l’individu se voit comme sujet. A noter que cette reconnaissance est aussi une méconnaissance. Ce thème est repris à jacques Lacan et sera développé spécifiquement par Judith Butler à la suite de Louis Althusser. Au final, l’individu croit se reconnaître librement, alors qu’il est assujetti à une structure idéologique.
Pourquoi dit-on que la spécularité est double ? Parce que l’individu se reconnaît comme sujet dans l’idéologie et il reconnaît le Sujet idéologique comme source de cette interpellation. Ce double mouvement crée une illusion de liberté, alors que le sujet est en réalité produit par l’idéologie. Ceci recoupe les théories de Freud, Lacan et Spinoza, et comme nous l'avons dit sera développé chez Judith Butler aussi. La double spécularité chez Louis Althusser soulève des implications philosophiques sur l’identité, le pouvoir, la liberté et la subjectivation. Elle s’inscrit dans une tradition matérialiste et critique de la philosophie, en dialogue avec Spinoza, Marx, Freud et Lacan, où se joue la subjectivation comme assujettissement. Althusser montre que nous ne devenons pas sujets par une décision libre, mais par une interpellation idéologique et cette interpellation est une adresse imaginaire qui nous fait « nous reconnaître » dans un miroir social. Encore une fois, cette reconnaissance est en réalité une méconnaissance puisque on croit choisir alors qu'on est déjà produit par l’idéologie, le regard de l'Autre. Tout ceci remet en cause l’idée libérale du sujet autonome, de l'individu self-made-man. Le « moi » est un effet de structure, non le point de départ. La liberté devient une illusion structurée et Althusser interprète cette liberté dans une logique spinoziste, à savoir que nous agissons librement dans l’idéologie, mais uniquement parce que nous ne voyons pas les causes réelles de nos actions. On est dans la dissimulation, au sens où l’idéologie cache ces causes par le miroir spéculaire de la reconnaissance. Ainsi la question classique « comment être libre ? » est renversée et on lui préfère « comment l’illusion de liberté est-elle produite ? ». On vit d'illusions, pour le vitalisme, il y a une nécessité vitale à en produire, c'est le processus de fabulation chez Henri Bergson, c'est la puissance du faux chez Gilles Deleuze.
La double spécularité est aussi une technique de reproduction idéologique. Les appareils idéologiques comme l'école, la famille, mettons les médias, utilisent ce miroir pour nous assigner à des places sociales. Ceci contribue à maintenir l’ordre établi en donnant l’impression que chacun « trouve sa voie » et dénote une critique du pouvoir comme diffus, intériorisé, structural, plutôt qu’imposé par la force. De manière plus ancrée dans une ère précédente de la pensée, ce mécanisme implique que notre identité est toujours médiée par le regard de l’autre en ce que l’individu ne se connaît qu’en se voyant dans le miroir idéologique. Qui plus est, ce miroir est déformant, construit par les normes sociales qui tient dans l'emblème, la formule qu'est le regard de l'Autre, lequel maintient dans une mystique à la fois de l'ineffable et de la présence. Parler de ce piège, la mystique ainsi nécessaire, se retrouve tant chez Ernst Jünger que chez Michel Houellebecq. A l'opposé, cela ouvre sur une lecture psychanalytique et politique de l’identité au sens où notre « moi » est toujours déjà un Autre. Déformation veut dire qu'il y a des biais, des courbures de trajectoire, par gravité du sujet en somme. Le miroir est déformant, simple témoignage qu'il y a des biais.
La notion de double spécularité, bien qu’explicitement formulée par Louis Althusser, a inspiré et été prolongée par plusieurs penseurs dans des domaines aussi variés que la philosophie politique, la psychanalyse, en passant par les études de genre et la critique sociale. Dès avant, on retrouve cela chez Jacques Lacan, certes, Jacques Lacan ne parle pas directement de « double spécularité », mais son stade du miroir est fondamental pour comprendre la formation du sujet à travers le regard de l’autre, il montre que le « moi » est une construction imaginaire, fondée sur une identification spéculaire à une image extérieure. C'est ce qui a influencé Louis Althusser précisément dans sa théorie de l’interpellation idéologique. Dans Gender Trouble et The Psychic Life of Power, Judith Butler reprend la logique althussérienne pour penser la subjectivation genrée. Elle montre que le sujet se constitue par reconnaissance et assujettissement, dans un processus spéculaire où le regard social impose des normes. Elle parle d’une “méconnaissance constitutive” du sujet, très proche de la double spécularité. On pensera aussi à Slavoj Žižek qui, influencé par Jacques Lacan et Louis Althusser, explore la structure idéologique du sujet dans des contextes contemporains et il insiste sur le fait que le sujet est toujours pris dans un miroir idéologique, où la reconnaissance est une illusion nécessaire. Ce miroir idéologique est aussi dénommé subjectivité dans la distinction qu'opèrent Maurice Blanchot dans L'écriture du désastre et Gilles Deleuze dans le schéma 15 du chapitre 8 de Le Pli. Ce lien nécessaire est précisément dénommé vinculum chez Gilles Deleuze. Paul Ricœur n'est pas absent dans tout ceci, sans doute par son dialogue-piège avec Jacques Poulain qui l'a amené à ces considérations peu avant l'écriture de Soi-même comme un autre, Poulain disciple à la fois de Lyotard, de Foucault qu'il a observé et de la pragmatique se targue d'avoir par son dialogue initiée cette œuvre de là a présumé sa bonne connaissance des développement de Louis Althusser, il y a un pas que je ne franchirait pas, mais ce ressort était connu chez les post-modernes, Paul Ricœur y développe une réflexion sur la médiation spéculaire du soi, entre ipséité et altérité. Si sa démarche est plus herméneutique que matérialiste, Paul Ricœur partage avec Louis Althusser cette vision sujet comme constitué dans et par le regard de l’autre. Si Foucault, quant à lui, ne parle pas de spécularité au sens strict, ses analyses du pouvoir disciplinaire et de la surveillance (panoptique) impliquent une logique spéculaire. Le sujet intériorise le regard du pouvoir, se surveille lui-même, et devient ainsi auto-producteur de normes. C'est la transformation du pouvoir que relève Foucault, le pouvoir n'est plus répressif, il productif, il incite par appels et légères pressions.
Dans la culture numérique contemporaine, la logique de double spécularité se manifeste à travers des mécanismes de reconnaissance, d’interpellation et de subjectivation qui sont amplifiés par les technologies numériques. Ces idées influencent la manière dont les individus se construisent en ligne, interagissent avec les normes sociales et intègrent des rôles identitaires. Les plateformes comme Instagram, TikTok ou LinkedIn fonctionnent comme des espaces spéculaires. Ls réseaux sociaux sont des miroirs idéologiques et les utilisateurs se mettent en scène pour répondre aux attentes implicites du regard social. Ils se reconnaissent dans des rôles valorisés d'influenceur, d'expert, de coach, d'artiste parce que ceux-ci accumule de la valeur et du crédit social. Cette reconnaissance est souvent médiée par des algorithmes, qui renforcent certaines normes et en invisibilisent d’autres.
Le sujet numérique croit se présenter librement, mais il est interpellé par des structures invisibles derrière l'accumulation de likes que sont les tendances et les algorithmes qui les amplifient. Bref, les algorithmes jouent le rôle de Sujets idéologiques numériques et agissent tout simplement comme une interpellation automatisée : ils assignent des identités en fonction des comportements que sont le genre, la classe, la « race » assignée et tout un tas d'autres préférences. Ils reconnaissent les utilisateurs comme des « types » à cibler et en retour l’utilisateur se reconnaît dans les contenus proposés, renforçant son propre profil. Processus d'identification qui crée une boucle spéculaire automatisée, où l’identité est construite par des systèmes techniques. Au-delà de ça, la double spécularité éclaire la performativité en ligne, la performativité numérique à savoir que les individus répètent des gestes, des styles, des discours pour être reconnus, même dans l'humour, il y a une part de convenance, c'est un porte-à-faux, le rire étant suscité par un disfonctionnement du mécanisme attendu plus qu'une véritable transgression, puisque tout est amené. La répétition des mèmes et des gimmick (on n'a pas attendu l'humour de répétition) est souvent inconsciente, dictée par les normes de la plateforme, l’identité devient un effet de surface, produit par le regard des autres et des machines. On peut donner comme exemples datés et situés dans une ère les « esthétiques TikTok » ou les « bios LinkedIn » qui ne sont rien d'autres que des « types de subjectivation » normée.
Inspirée de Foucault, la double spécularité se manifeste dans la surveillance intériorisée qui conduit les individus à adapter leur comportement pour anticiper le regard des autres et dans la normalisation algorithmique puisque les plateformes récompensent de visibilité les comportements conformes. Au passage le sujet numérique s'auto-discipline, s'auto-limite et se conforme à des normes qu’il croit choisir. La culture numérique intensifie le rôle du regard de l’autre en ce que l’identité est construite par les interactions, par les commentaires, par les partages, donc la visibilité et l'invisibilisation qui constitue en soi un contient le Darknet. Ce regard, souvent fragmenté, anonyme, est prescripteur et normatif. Pour conjoindre une formule d'Arthur Rimbaud, le « moi » numérique est toujours un Autre, produit par les regards multiples et des structures invisibles. Ce sont là les mécanismes de surveillance et d'auto-normalisation.
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Tel est la spécularité étendue et la tentation de devenir imperceptible qui lui fait face, au risque de l'incompréhension, pour un temps, le porte-à-faux sus-cité. Apollinien et dionysiaque. Plan d'organisation e plan de consistance. Dialectique dont on ne croirait sortir que par les déterritorialisations absolues, qui sont des appels, des aspirations qui passent à travers des cultes, davantage que des mouvements aberrants. C'est cette dialectique qui piège la liberté en tant qu'illusion, soit que l'on cherche la visibilité pour obtenir du crédit et de l'indépendance, soit que l'on pense que l'invisibiilsation fournit au contraire la liberté escompté, l'anonymat du « commun des mortels », un luxe pour certains.