10 Décembre 2025
Si dans les premiers livres de Geoffroy de Lagasnerie se forme deux problèmes constants : Comment articuler la singularité de la pensée à la matérialité de ses conditions sociales ? comment faire de la sociologie non une entreprise de réduction, mais un instrument de compréhension active de la création ? La Dernière Leçon de Michel Foucault déplace ce programme vers la philosophie politique. Geoffroy de Lagasnerie s’y confronte à la séquence bien précise des cours de Michel Foucault au Collège de France à la fin des années 1970, en particulier Naissance de la biopolitique, où Foucault lit et commente longuement la tradition néolibérale allemande et américaine. L’interprétation alors dominante y voyait le signe d’une dérive libérale, voire d’une conversion. Contre cette lecture, Geoffroy de Lagasnerie soutient que Foucault utilise les penseurs néolibéraux comme un « test » pour éprouver et renouveler sa propre théorie du pouvoir : il se sert d’eux comme d’un instrument critique pour mettre en crise les philosophies politiques classiques (du contrat, du droit, de la souveraineté), le marxisme, la psychologie, et réélaborer un art de l’insoumission adapté à l’ère néolibérale.
Contre les interprétations courantes qui font de Michel Foucault soit un critique radical soit un complice du néolibéralisme, Geoffroy de Lagasnerie montre que le philosophe identifiait dans cette rationalité gouvernementale une possibilité de limiter les pouvoirs de l'État pénal et disciplinaire. Cette relecture audacieuse suscita de vifs débats, car elle suggérait que certains instruments néolibéraux pouvaient servir une politique émancipatrice. Geoffroy de Lagasnerie y développe le concept de gouvernementalité néolibérale comme technique de limitation du pouvoir souverain, proposant une réappropriation stratégique de certains dispositifs juridiques issus de cette tradition pour protéger les individus contre les violences étatiques.
Se posent alors plusieurs problèmes étroitement intriqués. Cmment échapper à la critique paresseuse du néolibéralisme, qui se contenterait d’opposer à ce courant des catégories qu’il a déjà contribué à rendre caduques ? Comment extraire de la doctrine néolibérale des ressources pour mieux comprendre la société contemporaine, sans pour autant s’y rallier. Comment, enfin, produire une théorie critique qui ne se contente pas de dénoncer, mais reconfigure les coordonnées mêmes à partir desquelles nous pensons l’État, la démocratie, les luttes minoritaires ? La Dernière Leçon s’inscrit ainsi au cœur de l’interrogation générale de Geoffroy de Lagasnerie : que signifie élaborer une pensée véritablement oppositionnelle, quand l’ordre dominant s’impose non seulement par la force, mais par la colonisation des cadres de la théorie elle-même.
Pensée de posture, donc. Néocolonialisme ? Possible puisque l'on est toujours dans une théologie politique. On tombe dans le travers de Critique de la raison cynique ou la critique ne sert qu'à conforter sa place dans l'establishment, sans rien modifier ou accompagner. La trangression opérée dans la série des 4 précédents ouvrages n'a d'effet qu'interne à la « création ». Cela changera avec le livre sur Adama Traoré.
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Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant
Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi : réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors - Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression: Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)
Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.