6 Mai 2026
Jean Baubérot est sociologue et historien français, considéré comme l'un des grands spécialistes de la laïcité. Il a notamment occupé la chaire d'histoire et sociologie de la laïcité à l'École Pratique des Hautes Études. Dans cet ouvrage publié en 2006, il développe une thèse provocatrice et contre-intuitive : ce ne sont pas les ennemis traditionnels de la laïcité qui la menacent le plus aujourd'hui, mais bien ceux qui se réclament de sa défense la plus intransigeante.
Baubérot forge le concept d'intégrisme républicain pour désigner une forme de radicalisation du discours républicain et laïque qui, paradoxalement, trahit les valeurs fondatrices de la laïcité française. C'est une posture qui prétend défendre la laïcité mais qui, en réalité, tend à l’instrumentaliser pour exclure ou stigmatiser certaines populations, notamment les musulmans. Il montre que certains défenseurs autoproclamés de la laïcité adoptent cette posture à la fois dogmatique, exclusive et intolérante qui reproduit, sur le terrain républicain, les travers qu'ils reprochent aux fondamentalismes religieux. Le livre s’organise en plusieurs parties : une première sur les « impensés » de l’universalisme républicain, puis des analyses sur le centenaire de la loi de 1905, sur les débats contemporains autour de la laïcité, et enfin une proposition de « laïcité inclusive » pour le XXIe siècle. Bref, il dénonce un « double discours » de cet « intégrisme républicain », qu’il juge incompatible avec une lutte réellement efficace contre les discriminations.
Jean Baubérot défend l’idée que la loi de 1905 résulte de compromis historiques et qu’elle ne doit pas être réduite à une lecture strictement répressive ou antireligieuse et retrace l'histoire complexe de la laïcité en France pour rappeler qu'elle n'a jamais été monolithique. La loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État, souvent présentée comme l'acte fondateur d'une laïcité pure et dure, était en réalité le fruit de compromis et d'équilibres subtils. Baubérot insiste sur le fait que les pères fondateurs de la laïcité, comme Ferdinand Buisson ou Francis de Pressensé, concevaient celle-ci comme un principe de liberté et d'émancipation, et non comme un outil d'éradication du religieux de l'espace social.
Jean Baubérot distingue ensuite plusieurs seuils de laïcisation qui permettent de comprendre l'évolution historique du rapport entre le religieux et le politique en France. Cette approche lui permet de montrer que la laïcité n'est pas un état figé mais un processus dynamique, et que prétendre en avoir atteint la forme définitive et absolue relève d'une lecture idéologique et non historique.
Le cœur de l'argumentation porte sur ce qu'il appelle la dérive intégriste d'une certaine pensée républicaine contemporaine. Cette dérive se manifeste par plusieurs traits caractéristiques. Il y a d'abord l'uniformisation culturelle forcée, c'est-à-dire la volonté d'imposer une culture commune unique au détriment des particularismes culturels et religieux, au nom d'une conception abstraite et désincarnée du citoyen. Il y a ensuite la confusion entre laïcité et athéisme ou agnosticisme, qui conduit à traiter toute expression publique de la foi comme une menace. Il y a également le refus du pluralisme, qui transforme la laïcité en idéologie totalitaire incapable d'accepter la diversité des convictions dans l'espace public.
JeanBaubérot montre comment cette tendance, en se drapant dans l’idéal républicain, justifie des lois restrictives – comme la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école ou la loi de 2021 contre le séparatisme – au nom d’une laïcité conçue comme une arme contre certaines minorités, notamment musulmanes, plutôt que comme un cadre garantissant la coexistence pacifique des différences. Jean Baubérot s'attaque en particulier au débat sur le voile islamique qui a conduit à la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. Il critique vigoureusement cette loi qu'il considère comme une trahison de la laïcité authentique. Il fut d'ailleurs le seul membre de la commission Stasi à refuser de signer le rapport recommandant cette interdiction. Pour lui, la loi de 2004 opère un glissement fondamental : elle ne protège plus la liberté de conscience des individus face à la pression institutionnelle, mais elle contraint les individus eux-mêmes à effacer leurs convictions religieuses pour se conformer à une norme imposée par l'État. C'est, selon lui, l'exact inverse de ce que la laïcité devrait garantir.
Jean Baubérot pointe également ce qu'il appelle une ethnicisation du débat républicain, c'est-à-dire le fait que les discours intégristes républicains ciblent en réalité une population spécifique, les musulmans d'origine immigrée, tout en se drapant dans un universalisme de façade. Cette sélectivité révèle selon lui que le problème n'est pas véritablement la laïcité mais bien la xénophobie et la crainte d'une altérité culturelle et religieuse perçue comme menaçante pour l'identité nationale. Par ailleurs Jean Baubérot établit une comparaison fructueuse avec d'autres modèles de laïcité dans le monde, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou dans les pays scandinaves, pour montrer qu'il existe une pluralité de manières de gérer le rapport entre le religieux et le politique dans les démocraties libérales. Cette mise en perspective comparative lui permet de relativiser le modèle français et de montrer qu'il n'est pas l'unique voie possible vers une société juste et égalitaire.
La notion de laïcité ouverte est centrale dans la pensée de Baubérot. Contre la laïcité fermée et exclusive des intégristes républicains, il défend une conception de la laïcité qui soit véritablement émancipatrice, c'est-à-dire capable de garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, d'exprimer ses convictions dans le respect des autres, sans que l'État n'impose une vision du monde particulière, fût-elle laïque. La neutralité de l'État ne doit pas se transformer en neutralisation des individus.
Bref, cet ouvrage constitue une critique acérée et documentée d'un certain discours républicain contemporain qui, sous couvert de défendre la laïcité, en trahit l'esprit profond. Baubérot appelle à un retour aux sources de la laïcité française, entendue non comme une religion civile imposant ses dogmes, mais comme un principe de liberté garantissant le vivre ensemble dans la diversité. Son travail demeure d'une grande actualité dans le contexte des débats récurrents sur l'islam, le voile ou la place du religieux dans la société française. Encore une fois, ’auteur plaide pour un retour à une laïcité apaisée, fidèle à ses principes fondateurs, respectueuse des libertés individuelles et capable de garantir le vivre-ensemble dans une société pluraliste.