14 Mai 2026
Rencontrer Lagache en 1968, c’est se voir confirmer d’être en présence d’un grand monsieur. Rencontrer Lacan à la même époque, c’est bénéficier de la faveur d’être admis à côtoyer une star. À ce moment de l’Histoire, c’est l’image de Lacan qui s’impose et que des centaines d’intellectuels, parmi les plus titrés et les plus raffinés, entretiennent de leur engouement. Or l’engouement est une des faiblesses du monde intellectuel. Que reste-t-il de Sartre et de l’impérialisme de sa pensée, qu’il nous fallait aduler comme par devoir en méprisant Camus, « ce Saint-Exupéry… et encore, sans avion » comme le bafouait le sartrien Jean Cau dans L’Observateur ? Que reste-t-il d’Althusser, véritable dictateur de l’orthodoxie marxiste, quand les innombrables disciples disciplinés, singeant la maîtrise du maître, se refusaient à entrevoir les faiblesses du « pauvre homme » que ce maître était aussi ?
On s’engoue de même de Lacan. D’autant que Lacan est un rebelle, un « personnage » qui est à lui-même sa propre institution. Il a rompu avec le freudisme officiel. Il enseigne en marge de l’université. À midi. Comme s’il voulait distribuer le pain de sa parole à l’heure où les gens ordinaires font leur pause pour se restaurer. Lacan sait qu’il est l’objet de cet engouement. Le méprise-t-il au fond de lui-même ? Toujours est-il qu’il semble en cultiver l’aura, faite autant de rumeurs soigneusement entretenues que de faits vérifiables. La star est un personnage imaginaire dont la caractéristique est de n’être pas qu’imaginaire.
Petit assistant de province, même une fois « monté à Paris », je ne participe en rien à cette quasi-frénésie. Mais l’imagerie parisienne qu’elle suscite est connue dans le milieu, y compris dans ses territoires les plus reculés ! Quand on ne s’engoue pas, on se gausse. Et il peut y avoir de quoi ! Pour me procurer les biographies des auteurs que je retiens, il n’existe pas de Wikipédia, à cette époque. Les Presses universitaires m’abonnent à SVP, un service qui, contre rétribution, fournit les informations les plus diverses dont les rédacteurs ont besoin. Je trouve un curriculum vitae très complet de Lagache. Mais de Lacan : rien. SVP me fait savoir que Lacan a toujours refusé que la moindre information soit diffusée au sujet de sa vie privée et qu’en particulier, le service ignore sa date de naissance ! Caprice de diva ?
Cependant, le peu que j’ai lu de Lacan me fait subodorer qu’il y a dans ses écrits autre chose qu’une verbomotricité mallarméenne dont il cultive la talentueuse rhétorique dans son célèbre Séminaire. J’ai lu ses premiers articles des années 1930 dans le volume IV de la célèbre Encyclopédie française dirigée par Anatole de Monzy. Limpides et instructifs. Ce Lacan-là est un psychiatre surdoué. C’est plus tard que l’ésotérisme de sa profération du savoir devient l’une de ses façons de penser et d’écrire. Et même là ! Même là, le dessein s’impose, dans sa rationalité. Oui, sa rationalité. Et même sa rationalité freudienne. Jamais personne n’avait conjugué de cette manière la perlaboration langagière erratico-vaticinante, aux allures de liberté surréaliste, du « ça parle », avec la maîtrise discursive et rusée du « je parle ».
Je ne participe pas à l’engouement, qui me paraît tellement d’un parisianisme superficiel et mondain, mais j’admire la performance du rhéteur, qui n’est pas que cela.
C’est dans cet esprit que je prends rendez-vous avec Jacques Lacan, muni du précieux sésame de la recommandation du directeur des Presses universitaires de France. Je me souviens que ce devait être en juillet. Sans doute juillet 1968. C’était un matin. Il faisait déjà très chaud. Je me rends à l’adresse de son cabinet de consultation, dans le VIIe arrondissement si mes souvenirs sont exacts. Lacan me fait asseoir en face de lui devant son bureau. Il est conforme à l’image bien connue : chevelure abondante grisonnante soigneusement massive et ondulée, petites lunettes cerclées finement, le célèbre nœud papillon au col d’une chemise rose. Cette dernière, sans doute mal ajustée dans le pantalon, s’ouvre soudain et il m’est donné d’apercevoir le nombril du maître. J’ai gardé mon sang-froid de visiteur subalterne et respectueux. Mais le vers d’un cantique me revient à ce moment-là à l’esprit, un vers dont, enfants, nous faisions une sorte de contrepèterie : « Ton Nom brille au plus haut des cieux » devenait évidemment « Ton nombril au plus haut des cieux ». Stupide, certes. Et, dans la circonstance, peu propice à la concentration intellectuelle. Je me suis vanté quelquefois, pour rire, de proposer d’ajouter à mes titres sur ma carte de visite « l’homme qui a vu le nombril de Lacan ». Cela dit bien la quasi-divinisation du personnage à laquelle, tout en raillant, on se laissait aller.
Cependant cet épisode se passe en quelques secondes et Lacan me donne la parole. Je lui expose le projet des Presses, mes choix généraux et le choix particulier que j’ai fait d’un assez long passage de son célèbre commentaire de la Lettre volée d’Edgar Poe. « Comment présentez-vous ce commentaire ? » me demande Lacan. Je lui passe mon texte. Il en prend rapidement connaissance : « C’est intelligent, ça. Juste ce qu’il faut dire. Pas de contresens. Au contraire. On écrit beaucoup de sottises au sujet de mon commentaire de la Lettre volée. Ce n’est pas votre cas. J’approuve ». Il me regarde déjà d’un autre œil. Autre question : « pouvez-vous me dire quelle place vous donnez à mon texte ? Il y a des voisinages que je pourrais trouver comiques ! » Je lui présente la table des matières : il occupe la partie conclusive et voisine avec le seul André de Peretti, dont le voisinage n’attire aucun commentaire de sa part. C’est lui qui relance la conversation : « Vous êtes à l’Institut catholique… comment se sont passés les événements de mai chez vous ? » Je lui réponds qu’à l’instar des universités publiques, les universités catholiques ont connu l’agitation, parfois même véhémente, des mouvements étudiants et que si la violence n’a pas été jusqu’à l’occupation des locaux, il a fallu des médiateurs, dont je fus.
Lacan alors me fait tout un exposé sur le gauchisme qui, selon lui, est essentiellement rongé par la culpabilité à l’égard des masses paupérisées dont il désespère de les extraire de leur misère, alors que les conservateurs (et j’ai alors l’impression qu’il assimile étudiants et enseignants de l’Institut catholique à cette catégorie politique), même si on peut leur reprocher leur paternalisme, ne sont pas aux prises avec cette culpabilité qui débouche sur la violence par impuissance. « C’est la même chose, ajoute-t-il, pour la sexualité. Un bon conservateur croyant fornique : il s’en confesse, et basta ! Vous pourriez proposer à votre recteur de tendre un calicot sur la grande entrée de votre institut : “Ici, on baise autant qu’ailleurs !” Et ce serait sans doute la vérité ! J’admire au fond cette liberté d’esprit potentielle, même si je n’adhère évidemment pas aux croyances qui la rendraient possible ». Je tente de lui répondre que la culpabilité névrotique est malheureusement aussi répandue, sinon plus, dans les rangs du christianisme catholique tel qu’il s’est constitué autour de l’horreur du sexe et la répulsion à l’égard de la femme. Il me dit que le christianisme comportait, au départ, une grande capacité de renverser l’ordre établi et de modifier l’humain. Et sans violence. Mais ça n’a pas marché ! Il reste un instant pensif, puis il ajoute : « tenez, Hameline, on me présente comme le psychanalyste attitré des belles dames du xvie oisives et fortunées. Mais ce n’est pas à leur chevet que je trouve ma véritable raison de pratiquer la psychanalyse. J’en apprends plus en m’occupant d’enfants gravement déficients du fait de leur enfance meurtrie, et même d’enfants psychotiques. Mais, dites-moi, vous qui êtes dans un institut catholique, vous connaissez ce passage des Évangiles qui dit quelque chose comme : je te remercie, Père, d’avoir caché cela aux habiles et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout petits ? Voilà mon métier véritable, l’écoute des petits. Le reste… »
Lacan m’a alors invité à traverser la rue avec lui pour se rendre à son appartement dans l’immeuble d’en face (« Vous ne me voyez pas recevoir mes patients chez moi ! Une promiscuité insupportable ! »). Je ne me souviens plus si la personne qui nous y a servis était sa conjointe ou sa domestique. Il m’a offert l’apéritif et s’est mis à dévorer à pleines dents un paquet de bretzels. Puis, j’ai eu droit à un passionnant cours d’histoire de la psychologie. Je retrouvais là le Lacan de l’Encyclopédie française. C’était merveilleux à entendre, merveilleux d’érudition dominée, de vues cavalières inattendues, de jugements équilibrés et fondés. J’ai rarement écouté avec cette satisfaction tranquille de me trouver devant un détenteur d’un savoir intact et profond désireux de le partager. Était-ce, en même temps, une entreprise de séduction ? Quelqu’un de ses familiers m’a assuré qu’il était très rare qu’il invite un visiteur venu pour des raisons professionnelles, à traverser la rue pour être admis dans sa sphère privée. Et Lacan n’a pas manqué de m’inviter à venir à son Séminaire hebdomadaire.
Avant de prendre congé, je lui ai quand même signalé que SVP ne m’avait fourni aucune information sur son CV et qu’il me fallait bien une notice biographique le concernant : « Mais, mon pauvre ami, qu’est-ce que vos lecteurs ont à faire de savoir la date de naissance de Lacan ? Je vous enverrai cette notice que je rédigerai moi-même et c’est elle que vous transcrirez, telle quelle, dans votre Anthologie ». Quelques jours après je recevais un pneu contenant un mot aimable et la notice promise. Cette dernière figure in extenso dans l’Anthologie et je suis assez fier d’avoir provoqué et publié la note biographique de Lacan par lui-même. Mais il ne semble pas que les lacaniens qui ont écrit l’histoire de leur maître en ait eu connaissance. Élisabeth Roudinesco, par exemple, ne la cite pas. Il est vrai que je n’appartenais pas à leur milieu intellectuel et que cette Anthologie, quoique parue aux Presses universitaires de France, ne méritait pas leur attention… Le pneu de Lacan, sa lettre et sa notice, figurent aux Archives IJJR, dans mes archives personnelles.