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La Garenne de philosophie

DE LAGASNERIE / Se méfier de Kafka (2024)

DE LAGASNERIE / Se méfier de Kafka (2024)

Se méfier de Kafka part d'un double constat. C'est la rencontre deux choses : un désarroi et une exigence.

« Sans doute est-ce parce que chacun d’entre nous ressent au plus profond de lui-même que notre monde est opaque, que les institutions avec lesquelles nous devons composer pour vivre nos vies sont dotées de fonctions cachées et mystérieuses [...] que nous cherchons sans cesse, dans la littérature [...] des interprétations qui pourraient nous dire la vérité de ce qui est [...]. Lire, écrire, regarder, méditer… quelles pulsions peuvent expliquer la quantité quasi infinie d’énergie consacrée à ces activités, si ce n’est une sorte de quête : le désir d’y voir plus clair dans le chaos dans lequel nous sommes plongés et que nous nommons présent. » Chapitre 1. Nous tronquons.

« depuis la Seconde Guerre mondiale, Kafka apparaît comme une sorte de passage obligé pour tous les philosophes qui se penchent sur la question de la Loi ou de la Justice, comme si une théorie du pouvoir pouvait d’autant plus fonder sa véracité qu’elle était capable de s’appuyer sur une lecture de Kafka pour confirmer ses intuitions. » Chapitre 1.

Après avoir évoqué Max Weber et Théodor Adorno, notamment cette phrase : «  « D’où cela m’est-il si familier ? D'où me vient ce déjà-vu ? » Kafka c'est « le déjà-vu en permanence » » ; après avoir évoqué l'extra-légalité et l'atermmoiement infini face aux réquêtes des avocats qui ne sont pas entendues ou le fait qu'ils ne puissent assister aux interrogatoires, non pas que les lois soient suspendues ou qu'un régime spécial règne dans l'univers qu'est le Procès ; Geoffroy de Lagasnerie en arrive à cette question : Comment un anti-monde [judiciaire] peut-il susciter ce qu’Adorno appelle un sentiment de déjà-vu ? ». Telle serait la formulation du « problème Kafka ». Tel est en résumé le narratif d'introduction qui nous amène à la problématique.

Se méfier de Kafka développe une lecture critique de l'écrivain pragois, souvent érigé en figure tutélaire de la littérature moderne. Contre les interprétations dominantes qui font de Franz Kafka le prophète de l'absurdité bureaucratique, le témoin de l'aliénation moderne ou le passage obligé du philosophe qui voudrait parler avec exhaustivité de la justice, Geoffroy de Lagasnerie propose une lecture politique montrant les ambivalences de son œuvre. Il suggère que les textes kafkaïens, loin de constituer une critique radicale du pouvoir, pourraient à l'opposé reconduire une fascination pour l'autorité et une posture de soumission face aux institutions. Cette relecture iconoclaste vise à contester le statut de classique intouchable accordé à Franz Kafka, montrant comment certaines œuvres canoniques peuvent véhiculer des valeurs conservatrices sous couvert de modernité esthétique. Le livre illustre la méthode critique de Geoffroy de Lagasnerie, qui consiste à interroger les présupposés politiques des œuvres culturelles consacrées plutôt qu'à reproduire les verdicts établis par l'histoire littéraire. En effet Kafka, loin d’être un simple écrivain de l’angoisse ou de l’absurde, est un penseur des rapports de pouvoir, de la bureaucratie, de la loi, de la culpabilité. Il analyse les rapports entre littérature et politique, entre fiction et réalité, et il défend l’idée que la littérature peut être un lieu de pensée politique, de critique du monde, d’invention d’autres formes de vie (cf. « c’est donc s’interdire de dégager la forme de vie, tout sauf indéterminée et indéterminable, qui en découle », en note 18). Ce livre est une tentative de penser la littérature comme un espace de résistance, de transformation, de subjectivation. Se méfier de Kafka (2024) analyse les pièges de la résistance internalisée, où la critique se mue en complicité avec l'ordre oppressif.

Le chapitre 3 pose la question : « Quelles opérations accomplit un discours qui élabore une critique du pouvoir à partir du motif de l’indétermination ? Quels présupposés sont à l’œuvre lorsque nous attribuons le caractère problématique du pouvoir d’État à son caractère anomique, mystérieux, déréglé, au fait qu’il détient sur nous une autorité extravagante sans que nous parvenions jamais totalement à en comprendre le fonctionnement ni à être capables d’en prévoir les décisions ? » Geoffroy de Lagasnerie pense qu'en thématisant l'anomie c'est-à-dire l'assocation de la souveraineté et de l'exception, bref ce qui ne va pas, on en arrive très vite à identifie un autre problème celui de la police. « Que critique-t-on en effet quand on critique l’anomie de la Loi ? Quelles formes de critiques fait-on fonctionner lorsque, devant un pouvoir qui nous choque, nous cherchons à qualifier [d'arbitraire une action de police, une décision de tribunal] ? » Il illustre ce chapitre avec Walter Benjamin. « Dire comme Kafka ou à la manière de Kafka que le pouvoir est problématique en associant cette caractéristique au fait qu’il est imprévisible, anarchique, désordonné, que le sujet suffoque devant un droit qui ne cesse de se contredire, c’est poser en fait, implicitement, la positivité de la situation inverse, et donc présupposer qu’un ordre légal stable et ordonné ne serait pas problématique. » Ce serait sortir de l'emprise de ce que peut un philosophe critique et oppositionnel, ce serait sortir des problèmes du naturalisme. Ce qui l’angoisse Kafka comme il le dit dans son journal c’est l'absence de Loi : « Ce n’est pas l’inertie, la mauvaise volonté, la maladresse qui me fait échouer ou pas même échouer en tout : vie de famille, amitié, mariage, profession, littérature, c’est le manque de sol, d’air, de Loi. Les créer est ma tâche. »

Le chapitre 4 revient sur le légitimisme de la règle juridique à l’œuvre dans le précédent chapitre et conclue sur cette phrase : « la vérité |du fonctionnement du pouvoir] se situe toujours dans les effets substantiels qu’il produit, au cas par cas, à l’intérieur de telle ou telle situation » ... dans les multiples modalités restées dans l'ombre. Il y a toujours des restes de naturalisme chez Geoffroy de Lagasnerie, teinté d'une théologie qui aborde les aspects « cruciaux » ou leurs « effets substantiels ». Mais c'est une manière d'embrayer, de faire que ses thèses sont insérées dans le système ou ordre social qu'elles souhaitent subvertir.

Au chapitre 6 « L’affirmation de l’existence d’un caractère mutilant de la logique judiciaire, l’interrogation des opérations de construction de la responsabilité à l’œuvre dans la pénalité ne découlent donc pas chez Kafka, comme le croit notamment Agamben, d’une conception métaphysique de la relation de la personne à ses actions. Elle s’enracine au contraire dans une sensibilité sociologique – dans l’affirmation du fait que la prise en compte de l’inscription de la vie humaine dans des contextes sociaux [ou situations*] modifie la relation que l’on peut entretenir avec elle et conduit souvent à désactiver les pulsions répressives. »

Dégager de nouvelles formes de vie à partir d'une démarche oppositionnelle quant à l'Etat pénal, tel est la mouture du propos de Geoffroy de Lagasnerie. Dans ce registre, Penser dans un monde mauvais, Mon corps, ce désir, cette loi, L’Art impossible, Se méfier de Kafka et 3. Une aspiration au dehors composent un ensemble cohérent : réfléchir aux pratiques de pensée, d’art, de sexualité, d’amitié, non comme sphères séparées de la politique, mais comme lieux mêmes de structuration ou de subversion de l’ordre social.

*  *  *

Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant

Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi. Réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors. Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)

Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.

 

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* voir au livre suivant

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