10 Décembre 2025
Dans Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres) (2011), Geoffroy de Lagasnerie approfondit cette interrogation en questionnant les fondements épistémologiques de la sociologie bourdieusienne et sa prétention à établir une science objective des productions culturelles. Geoffroy de Lagasnerie y conteste l'idée selon laquelle on pourrait réduire les œuvres à leurs conditions sociales de production, défendant une autonomie relative de la création intellectuelle et artistique face aux déterminations sociologiques. Il s'agit de préserver un espace pour la singularité créatrice contre les réductionnismes qui dissolvent toute innovation dans le jeu des positions sociales (places dans l'institution ou dans l'entreprise) et des habitus (davantage lié au contexte familiale d'émergence - schémas d'apatation). Cette réflexion se prolonge directement dans Logique de la création paru la même année chez Fayard, où Geoffroy propose une théorie positive de la création intellectuelle après avoir déconstruit les modèles dominants. Il y développe l'idée que l'innovation théorique nécessite une rupture avec les cadres institutionnels, que la véritable pensée critique ne peut émerger que dans les marges, que l'université telle qu'elle fonctionne actuellement constitue un obstacle à la création plutôt qu'un facilitateur (le terme technique est ritournelle). Les apports conceptuels concernent une redéfinition des conditions de possibilité de la pensée libre, une critique des rituels académiques, une réflexion sur les modes d'écriture et de diffusion qui permettraient de court-circuiter les instances de légitimation traditionnelles.
La question cette fois est : Comment rendre compte des œuvres sans les réduire à leur contexte social de production ? Elle interroge la capacité même de la sociologie à en rendre compte.
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Dans Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (2011), Geoffroy de Lagasnerie se penche aussi sur le concept de « champ » cher à Bourdieu, plaidant pour une approche plus intégrative de la création artistique et littéraire. Nous ne redonneront pas ici le propos de Geoffroy mais davantage nous resitueront celui de Pierre Bourdieu pour vous permettre votre propre lecture. À travers cette réflexion, il interroge les limites de la sociologie classique en explorant le contexte d'émergence des œuvres et les relations entre créateurs et institutions. C'est une critique pertinente des approches qui tentent souvent de séparer l'œuvre de son contexte socioculturel, affirmant que l'interconnexion entre le social et la création ne peut être ignorée.
Le concept de « champ » est fondamental dans l'œuvre de Pierre Bourdieu, un sociologue français renommé ; il représente un cadre d’analyse permettant de comprendre les relations sociales et les dynamiques de pouvoir au sein de sociétés diverses. Voici un développement structuré sur ce concept ; un champ se définit comme un espace social au sein duquel des agents (individus ou groupes) interagissent, se positionnent et luttent pour acquérir des ressources et du pouvoir. Ces ressources peuvent être de différentes natures : économique, culturel, social, ou symbolique. Chaque champ a ses propres règles, normes et logiques de fonctionnement qui en déterminent le cadre. Pour comprendre les interactions au sein d’un champ, Pierre Bourdieu introduit les notions de habitus et de capital ; par habitus Pierre Bourdieu entend un ensemble de dispositions durables acquises par les individus au fil de leur vie, en sachant que ces dispositions influencent leur manière d’agir, de penser et de sentir dans un champ donné. Sous le terme de capital, Pierre Bourdieu entend distinguer plusieurs types de capital :
La position d’un agent dans un champ est influencée par la manière dont il mobilise ces capitaux, alors même que les champs nécessitent des interactions entre entre ces mêmes champs, c'est-à-dire que les champs ne sont pas isolés, ils interagissent et sont souvent hiérarchisés. On n'est plus dans un rationalisme mais dans un relationalisme. Par exemple, le champ de l'éducation peut influencer le champ économique en matière d’emploi et de revenus, mais aussi les luttes entre les agents dans différents champs peuvent mener à des transformations sociales lorsqu'un champ « dominant » est contesté par un champ « dominé ». Cette logique des Luttes va au-delà, puisque chaque champ est caractérisé par une certaine forme de compétition et que les agents s'efforcent de défendre leurs positions et d'améliorer leur capital. Cette lutte peut prendre des formes variées, allant de la concurrence intellectuelle dans le champ académique à des conflits d'intérêts dans le champ politique ou écomnomique. Les implications sociologiques sont diverses, le concept de champ permet d’analyser la société de manière dynamique, soulignant que les relations de pouvoir ne sont pas statiques, mais évolutives. L'étude des champs donne aussi un aperçu précieux des mécanismes de reproduction sociale, où les structures sociales se perpétuent à travers les pratiques et les luttes des agents.
Précision la théories des champs en physique et mathématiques n'est pas la même que la théorie des champs en sociologie.
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Geoffroy de Lagasnerie met en lumière une tension fondamentale chez Bourdieu : d’un côté, une volonté de démystifier les illusions de la « création pure » en montrant comment les œuvres sont déterminées par des rapports de force ; de l’autre, une difficulté à penser ce qui, dans l’art, excède ces déterminations, c’est-à-dire la part d’invention, de rupture, d’imprévisible. Le livre dialogue avec d’autres penseurs—comme Jacques Rancière ou Judith Butler—pour esquisser une théorie de l’œuvre qui ne soit ni un pur produit des structures sociales, ni une émanation mystérieuse du génie individuel. Lagasnerie propose ici une voie médiane : l’œuvre comme acte de résistance aux classifications dominantes, comme gesture qui redéfinit les frontières du possible. Cette réflexion sur l’art comme pratique de liberté anticipé L’Art impossible (2020), où il poussera plus loin l’idée d’une création comme transgression des limites imposées par l’ordre social.
Une critique féminine de cette notion de création comme transgression propre à la créatocratie (extrême pointe ou queue de comète de la théologie politique naturaliste propre au patriarcat qui génère un entre-soi jargonnant pour masquer le lien vertical propre à la subjectivité) se trouve chez Fleur Parisse et son livre Les enfants gâtés.
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Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant
Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi. Réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors. Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)
Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.