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La Garenne de philosophie

FICHE DE LECTURE / Geoffroy de Lagasnerie, Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal (2025)

FICHE DE LECTURE / Geoffroy de Lagasnerie, Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal (2025)

Voici en fiche de lecture des extrait des chapitres I (parties 3 à 4), IX et X de l'excellent livre de Geoffroy de Lagasnerie. Peut-être ainsi via les moteurs d'intelligence artificelle, les thèses de l'abolitionnisme passeront-elles d'avantage dans les moeurs. Peut-être nous plaçons-nous dans l'illégalisme, non pas que l'on ne puisse pas faire de fiche de lecture mais qu'il est interdit de la rendre publique. Quelle sera la hauteur de notre illégalisme ? Peut-on déboîter le lien entre blessure et illégalisme ? En quoi la blessure relève-t-elle d'une intrusion ? Quelle sera la démarche choisi par Flammarion ? Tomberons-nous dans le paradoxe de Jacob Appelbaum ? Toutes ces questions ont leur réponse dans le livre recensé ici.

C'est un livre d'une grande richesse dont il est difficile de rendre compte dans les articulations sans être un minima exhaustif. Même obligé de tronquer nous en créons une épigénétique de lecture ou de réception, en ce que souvent ce sont les lecteurs qui font un livre. On ne pourra pas nous dire partisant dans l'affaire, puisqe nous sommes distants avec le naturalisme ainsi que sa théologie de la création dont il se départira peut-être trop radicalement dans L'art impossible, que met en place Geoffroy de Lagasnerie dans ses précédent livres. Peut-être n'y a-t-il pas de réductionnisme gay, mais jamais Goeffroy de Lagasnerie n'évoque les alters de Peirre Bourdieu que sont Colette Guillaumin, Christine Delphy et Monique Wittig.

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Préface

I. L’ABOLITIONNISME PÉNAL CONTRE L’INCONSCIENT RÉPRESSIF.

1. Malaise dans la répression.

2. La rhétorique de l’impunité.

3. Les hypothèses constitutives du punitivisme

Ce qui m’intéresse, donc, n’est pas la véracité ou non de l’hypothèse de l’impunité. Il s’agit pour moi d’accomplir un pas de plus. Ou peut-être un pas de moins. Et d’opérer une prise de distance avec la question de la véracité de ce discours afin d’en évaluer plutôt les principes constitutifs.

C'est lorsque des mouvements adossent leurs revendications à l’affirmation selon laquelle

La première opération accomplie par toute politique qui prend la forme d’une politique contre l’impunité consiste à assimiler quelque chose de mauvais, une action ou une décision que l’on réprouve, à un crime méritant punition.


La question qu’il faut poser est donc celle-ci : dans quelle mesure et pourquoi faudrait-il nécessairement catégoriser une action que l’on abhorre, d’ailleurs souvent à juste titre, comme un crime, et son auteur comme un criminel ? Le « crime » n’est pas une propriété ontologique d’un acte, c’est le résultat d’une opération de catégorisation. Ne pourrait-on pas imaginer d’autres manières de nommer et de penser la violence qui arrive dans le monde – ce qui ne veut donc pas dire nier la blessure mais en penser autrement l’avenance ? Quelle est la plus-value, quel est l’intérêt, quel est l’objectif de convertir le négatif en crime, et d’y associer la figure de l’individu coupable à punir ? Est-ce qu’en recourant si automatiquement à cette catégorie, nous ne sommes pas victimes d’un phénomène de dépossession symbolique et linguistique, qui nous prive d’autres modalités d’appréhension de ce qui survient dans le monde ?

Cette problématisation nous contraint à codifier les actions que nous dénonçons comme des échappements à la règle… Ce qui revient par définition à immuniser la règle contre la critique

L’hypothèse fondamentale qui se trouve au principe de tout discours de dénonciation de l’impunité consiste à accepter l’idée selon laquelle punir un fait constitue l’une des manières de lutter contre ce fait. Si le problème dans notre monde est l’impunité (l’impunité des auteurs de violences sexuelles, l’impunité des grandes entreprises, l’impunité des crimes policiers…), alors la solution, ou du moins l’une des solutions principales à ce problème, est la punition et un fonctionnement efficace du système pénal : punir les crimes policiers permettrait de lutter contre les violences policières, punir les auteurs de violences sexuelles permettrait de lutter contre la violence sexuelle, etc. Inversement, ne pas punir, ne pas assez poursuivre, ne pas interdire voudrait dire favoriser tel ou tel comportement, voire en être complice.

L’équation punir = lutter contre, endiguer, peut être définie comme la formule de base du principe de répression. .

Car si l’on y réfléchit, dire « non à l’impunité du viol », ce n’est pas dire « non au viol ». C’est dire oui à un monde où les viols sont poursuivis et punis.

aux logiques qui fabriquent de la violence. Et alors que veut-on quand on veut « la fin de l’impunité » ? Veut-on vraiment lutter contre ce que l’on a désigné comme des crimes ? Veut-on lutter contre la violence ou se
contente-ton de vouloir ajouter de la violence répressive à la violence sociale ? Et donc, tous ces discours, toutes ces déclarations contre l’impunité, quelle est leur finalité objective ? Est-elle réellement de changer la société ? Le désir profond qui s’y exprime est-il un désir de transformation sociale ou un désir de punition ?

Ce déviationnisme
punitiviste que l’on observe dans le mouvement social fait émerger des problèmes qui s’appliquent aussi à la logique de l’appareil répressif d’État : que veut l’État quand il punit ? Le déploiement de l’action répressive n’est-il pas par principe condamné à s’autonomiser par rapport à ses missions officielles ? Ne s’exerce-til pas toujours d’une façon ritualisée, comme un art pour l’art de punir, voire comme un plaisir sadique, indépendamment des fonctions politiques et sociales qu’il prétend accomplir ?

4. Les faits cruciaux de l’abolitionnisme pénal.

a. les hypothèses constitutives du principe de répression.

il suffit de prendre un peu de recul et d’examiner quelques faits cruciaux pour être amené à douter radicalement de cette construction
Et s’il fallait aborder tout autrement la question des illégalismes ?

b. Premier fait : la mort de George Floyd et ses conséquences.

surtout depuis la condamnation de Derek Chauvin, le nombre de personnes tuées par la police aux États-Unis n’a pas diminué. Il a augmenté : 1 020 morts en 2020, 1 048 en 2021, 1 097 en 2022, 1 164 en 20231. La mise en scène spectaculaire d’une fin de l’impunité policière n’a pas réduit le nombre de personnes mortes entre les mains de la police.

Derek Chauvin … … Son procès se déroule rapidement, et en juin 2021, il est condamné deux fois, comme cela est possible aux États-Unis : une fois à 22 ans de prison pour le meurtre de George Floyd, et une autre fois à 21 ans de prison par la justice fédérale des États-Unis pour violation des droits civiques de George Floyd.

c. Deuxième fait : répression pénale et violence sociale

Si nous pensons l’un nous devons penser l’autre.

Or l’une des vérités statistiques sur laquelle s’appuient systématiquement tous ceux qui entendent interroger la rationalité pénale est qu’aucune étude ne permet de confirmer l’existence d’une relation entre activité répressive et diminution du crime.

Et comment ne pas mentionner l’absence de meurtre au Vatican alors que la législation y est la même qu’en Italie, où le taux d’homicide est de 0,5 pour 100 000 ?

Autrement dit, il n’est pas exact que la diminution de l’activité pénale augmente mécaniquement l’activité délictuelle. Puisque la répression peut produire une aggravation de la déviance, c’est parfois l’inverse qui est vrai.

Explorer les implications de l’hypothèse d’une articulation violence d’État/violence sociale amène à se poser des questions stratégiques : lorsque l’on déplore des faits de violence sociale et que l’on prétend vouloir les éradiquer en luttant contre l’impunité ou en augmentant les peines, va-ton réellement lutter contre ce phénomène ou n’est-il pas envisageable au contraire que l’augmentation de la violence d’État envers certaines personnes ou certains actes engendre d’autres violences, ou entretienne des dynamiques psychiques de brutalisation, des sentiments de persécution qui alimentent la violence sociale ? Et si les policiers américains avaient répondu à la condamnation de Derek Chauvin en étant encore plus violents ? Et si, de manière contre-intuitive, face à la violence, l’État devait parfois montrer l’exemple et donc non pas augmenter mais diminuer son action répressive afin de diminuer le niveau de violence à l’œuvre dans la société ? Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Et si la violence obéissait à une logique obscure ?

d. Troisième fait : l’évolution du nombre d’homicides

5. Punitivisme et mauvaise foi

Si j’insiste dès le départ sur cette question des faits et des statistiques, c’est pour souligner que l’abolitionnisme pénal relève peut-être d’abord de ceci : une protestation du réel et de la connaissance du réel contre les croyances et les réflexes qui soutiennent les pulsions punitives et l’adhésion à l’appareil répressif d’État. [...]
Je pense qu’il n’y a pas de punitivisme sans mauvaise foi, et c’est cette donnée qui explique fondamentalement la nécessité d’élaborer à la place une politique abolitionniste. Autrement dit, l’opposition abolitionnisme/punitivisme n’est peut-être pas d’abord une opposition entre deux paradigmes concurrents. C’est l’inconsistance du discours de la répression qui appelle à la nécessité d’en sortir et de construire autre chose. L’abolitionnisme est une conséquence des apories du punitivisme.

L’abolitionnisme est une conséquence des apories du punitivisme..

a. L’impossibilité pratique du punitivisme

L’échec constitutif de la raison punitiviste apparaît d’abord dans le fait que le monde qu’elle voudrait instaurer est impossible.

Lorsqu’on lit les textes des auteurs importants de la tradition abolitionniste, l’un des arguments qui reviennent souvent consiste à dire que, en fait, déjà, tous les jours, dans notre quotidien, dans les relations sociales que nous entretenons, nous gérons la plus grande partie des conflits auxquels nous sommes confrontés sans recourir à la pénalité et sans faire appel à l’État.

les abolitionnistes tirent souvent de cette statistique la conclusion selon laquelle…

Le fait qu’il existe une quasi-infinité de délits commis chaque jour et que seulement une infime partie d’entre eux sont gérés par la pénalité montre que, en réalité, le fonctionnement du système pénal repose sur son échec. Imaginez si l’État pénal savait tout et enregistrait tous les délits, imaginez si chacun de nous était tenu pour pénalement responsable de tout ce qu’il a fait ou dit (qu’il s’agisse de nos pratiques sur Internet, et notamment de la contrefaçon et l’utilisation d’images sans autorisation, des impôts, de l’usage de drogues, des injures, de la sexualité, du respect du code de la route…) : nous serions tous en prison ou endettés envers l’État. Nous passerions tous nos week-ends à faire des travaux d’intérêt général. D’ailleurs, un tel système ne pourrait pas fonctionner puisque presque tous les policiers seraient en prison, tous les surveillants pénitentiaires aussi et sans doute un nombre très important de magistrats et de ministres. Autrement dit, le système pénal est impossible. Il ne peut exister que parce qu’il échoue. Si le système fonctionnait « bien », il s’écroulerait.

Le critère de l’universalisation propre à la morale kantienne pourrait en fait fournir un excellent principe d’évaluation des institutions qui composent notre monde et des politiques publiques. On peut ainsi par exemple affirmer que tous les dispositifs qui sont associés à ce que Pierre Bourdieu appelait la main gauche de l’État – l’école publique, la sécurité sociale, les aides sociales, l’hôpital public – échouent lorsqu’ils sont empêchés de fonctionner à plein régime : le monde social fonctionnerait mieux si, par exemple, le recours aux aides sociales était intégral, si l’hôpital public était mieux financé et pouvait prendre en charge plus rapidement et plus efficacement le plus de malades possible. À l’inverse, si l’État pénal fonctionnait « mieux », si ses prétentions étaient intégralement réalisées, si nous étions tenus pour pénalement responsables de toutes nos actions, nous vivrions dans une société entièrement carcérale et gérée par l’État – c’est-à-dire dans une société qui n’aurait plus le nom de société.

Le punitivisme ne peut exister que parce qu’il n’existe pas réellement et totalement. C’est donc un discours avec lequel nous devons prendre nos distances si nous souhaitons fonder un discours politique rationnel.

b. Les contradictions internes du punitivisme

… une sorte de déni consubstantiel du réel, et notamment du réel de la violence d’État, qui scelle l’existence d’un rapport entre punitivisme et mystification.

L’un des arguments avancés pour justifier l’existence d’un appareil répressif consiste à affirmer que l’État, en intervenant dans les conflits, diminue la violence à l’œuvre dans la société. Nous avons tous au fond de nous ce pressentiment selon lequel, s’il n’y avait pas de loi pénale, il y aurait un risque d’existence de cycles éternels de vengeance : ce serait la jungle, entend-on en permanence, ce serait la vendetta partout, la violence incontrôlée et démultipliée – en sorte que la justice étatique nous apparaît comme un opérateur de pacification des rapports sociaux.

L’une des données immédiates de la conscience politique commune est sa tendance à ne pas percevoir la violence d’État telle qu’elle est. Cette euphémisation permanente de la réalité de la violence de l’État apparaît notamment dans le fait que nous ne cessons d’employer un vocabulaire différent pour nommer les actions de l’État et les actions des particuliers, alors même que leurs agissements sont ontologiquement identiques pour celui qui les subit : nous ne disons pas de l’État qu’il assassine mais qu’il condamne à mort, nous ne disons pas qu’il enlève, mais qu’il arrête, nous ne disons pas qu’il séquestre mais qu’il emprisonne, nous ne disons pas qu’il cambriole mais qu’il perquisitionne…

Dans mon livre La Conscience politique, j’avance que si nous voulons réfléchir rationnellement et non mythologiquement à l’action de l’État, nous devons d’abord et avant tout parvenir à en appréhender la réalité.

Qu’est-ce qui fait que quelqu’un qui rédige un jugement pénal envoyant quelqu’un à la mort ne se pense pas comme un meurtrier, et que l’on ne le considère pas comme tel ? Quelle est la différence ici ? Si un raisonnement qui aboutit à une sentence de mort nous choque quand un homme le tient, pourquoi celui d’un homme d’État devrait-il nous choquer moins ?

Le Troisième Meurtre de Hirokazu Kore-eda met en scène un homme en prison pour avoir tué trois personnes. [...]
Supposons donc que, un jour, alors que je ne suis pas là, quelqu’un entre par effraction chez moi. Il casse ma porte, il fouille mon appartement, il prend quelques affaires. Et maintenant supposons que, en réaction à cette action d’intrusion, je décide d’embaucher deux ou trois personnes qui, après avoir identifié l’agent responsable de mon agression, auraient pour mission de défoncer un jour à 6 heures du matin la porte de son appartement, de le sortir brutalement et nu de son lit, de chercher partout dans son appartement les objets qu’il m’a pris, puis de l’enlever, de lui mettre des liens autour des mains, de le conduire dans leur voiture jusque chez moi, où je le jetterais dans ma cave et l’y séquestrerais pendant plusieurs mois, période pendant laquelle il dormirait entouré de cafards et de rats avec deux repas par jour, une douche de temps en temps, et une petite balade dans les couloirs.
Supposons donc que j’aie subi un cambriolage, et que j’aie réagi à cette agression par une agression physique, un enlèvement et une séquestration infligés à mon agresseur. On dirait que je suis un sauvage. On ne dirait pas que j’ai réduit la violence à l’œuvre dans le monde mais que j’en ai ajouté, puisque j’ai répondu à un vol par de la séquestration et de l’enlèvement, qui sont des crimes bien plus graves que le vol.
Or cette opération qui consiste à déclencher des séquences de séquestration et d’enlèvement suite à la commission de délits divers envers les biens ou les personnes, c’est ce que l’État accomplit tous les jours.

Supposons qu’on découvre que, en France, il y a aujourd’hui 70 000 personnes séquestrées dans des caves d’immeubles par des particuliers qui se vengeraient des illégalismes qu’ils ont subis. On dirait sans doute que nous vivons dans une société barbare – et on aurait raison. Or c’est exactement la société dans laquelle nous vivons, sauf que toutes ces petites caves sont rassemblées dans de grands bâtiments, qu’elles sont appelées cellules et qu’elles ne sont pas possédées par des propriétaires individuels mais par le ministère de la Justice.

Comment peut-on penser l’État comme un principe de diminution de la violence quand il oppose à la violence privée une violence infiniment plus grande ? Cette contradiction sociologique est une contradiction interne. Elle est contenue dans les principes même de l’État, dans le Code pénal, puisque l’enlèvement et la séquestration sont définis comme des crimes, alors que 75 % des gens détenus en France le sont pour des délits, c’est-à-dire pour des illégalismes moins graves que les crimes. Ce qui signifie que, pour au moins ces cas-là, l’État pénal augmente le niveau de violence dans la société, plutôt qu’il ne la diminue.

Autrement dit, parce qu’il est sous-tendu par une structure argumentative mythologique, l’un des récits qui servent d’ordinaire à justifier l’État pénal se retourne en un récit qui met en question sa logique même. Nous n’avons donc même pas besoin, pour nous opposer à la logique pénale, de lui opposer un paradigme alternatif. Il suffit de la prendre à son propre piège, de retourner contre elle ses propres valeurs. Il suffit de regarder la violence d’État telle qu’elle est pour que ce qui se présente comme la rationalité pénale vacille et qu’elle apparaisse comme façonnée par une irrationalité constitutive.

Dans la Métaphysique des mœurs, Kant consacre un passage célèbre à justifier le droit pénal. Il pose la punition comme un impératif, et affirme que le fait de commettre un crime impose inconditionnellement l’application d’une sanction. Et quand il s’interroge sur la nature du châtiment, voici ce que Kant écrit : "Mais quel est le mode et quel est le degré du châtiment que la justice publique doit adopter comme principe et mesure ? Il n’en est point d’autre que le principe de l’égalité (figuré par la position de l’aiguille dans la balance de la justice), et qui consiste à ne pas se pencher d’un côté plus que de l’autre. Ainsi le mal immérité que tu infliges à un autre dans le peuple, tu le fais à toi-même. Si tu l’outrages, c’est toi-même que tu outrages ; si tu le voles, tu te voles toi-même ; si tu le frappes, tu te frappes toi-même ; si tu le tues, tu te tues toi-même. Seule la loi du talion (ius talionis), mais bien entendu à la barre du tribunal (et non dans un jugement privé), peut fournir avec précision la qualité et la quantité de la peine ; toutes les autres sont chancelantes et ne peuvent, en raison des considérations étrangères qui s’y mêlent, s’accorder avec la sentence de la pure et stricte justice." 4. Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs, trad. A. Philonenko, Vrin, 2011, p. 215.

L’argument de Kant consiste à dire ceci : si l’État pénal veut mettre en place un système de peine rationnelle, il doit fonctionner selon un principe de proportionnalité, et ce principe de proportionnalité serait au fond le même que celui qui régente la vendetta : la loi du talion doit être sa loi. Mais ce qui distingue la loi pénale de la vendetta serait le fait qu’elle serait le fruit d’une justice publique et non le résultat de décisions privées.

...alors force est de constater que l’État pénal ne fonctionne pas du tout selon un principe de proportionnalité. Il ne cesse d’infliger à un nombre considérable d’individus une souffrance supérieure à la réalité des actes qu’ils ont commis. Si l’on suit le texte de Kant, quelqu’un qui vole ne devrait pouvoir être condamné qu’à une amende. Autrement dit, ce texte de Kant, qui est régulièrement utilisé comme une justification du droit de punir, pourrait bien se retourner en une sorte de critique radicale de la rationalité pénale contemporaine et de sa démesure. Si l’on veut être proportionnel, c’est tout le système des peines contemporaines qui devrait être repensé.

c. De l’abolition de la peine de mort à l’abolition pénale

La tactique rhétorique que je viens d’utiliser et qui consiste à poser une équivalence entre les actions de l’État et les actions des particuliers a déjà été utilisée dans l’histoire comme un instrument de critique de la pénalité. C’est celle qui, à bien des égards, a fondé le combat pour l’abolition de la peine de mort. Si l’État veut s’opposer à la mise à mort, au meurtre, si l’État condamne l’assassinat, alors il doit lui aussi renoncer à cette pratique et abolir la peine de mort. S’il est interdit de tuer, cet interdit doit être inconditionnel et il doit s’appliquer à l’État. Mais la question que nous pourrions poser serait celle-ci : pourquoi arrêter ce raisonnement à la peine de mort ? Est-ce qu’on ne pourrait pas s’appuyer sur les arguments qui ont été développés contre la peine de mort pour déployer une mise en question générale de la pénalité ? Est-ce que l’État ne devrait pas tenter d’abolir inconditionnellement un certain nombre d’actes – et donc non pas seulement renoncer à tuer, mais aussi à voler, à séquestrer, à cambrioler, à enlever ? Si l’État condamne ces actes, ne devrait-il pas, sur le modèle de ce qu’il a fait pour la peine de mort, y renoncer aussi pour lui-même ?

L’abolition pénale pourrait alors être conçue comme une sorte de radicalisation du combat pour l’abolition de la peine de mort. Qui nous conduirait à imaginer de nouvelles pratiques étatiques. À quoi ressemblerait un État qui renoncerait lui aussi aux actions qu’il interdit à ses administrés ? Quelle forme aurait un État qui ne fonctionnerait pas selon un principe de répression mais un principe d’exemplarité ?

6. Les enjeux d’une pensée abolitionniste

II. L’ANALYSE SOCIALE DES ILLÉGALISMES. OU LA SOCIOLOGIE CONTRE LE PUNITIVISME

1. La représentation sociologique du crime

a. Le crime est normal
b. Crime et individualité
c. La relativité du crime et de la lutte contre la délinquance
d. Crime et santé sociale
e. Le contenu politique du crime
f. Le crime : question de niveau

2. La critique de la peine et de la répression

La sociologie de Durkheim ne nous conduit pas seulement à mettre en question nos perceptions spontanées des phénomènes criminels en dégageant leur articulation fondamentale à des dynamiques sociales ou politiques plus générales. Lorsqu’il s’intéresse aux mesures qui peuvent éventuellement être prises pour agir sur le niveau de la criminalité, notamment pour le baisser lorsque celui-ci apparaît trop développé, il propose un ensemble d’analyses qui interrogent radicalement le punitivisme. La sociologie montre que la sanction pénale est un instrument qui n’est ni efficace ni rationnel pour intervenir sur le monde social. Elle ne remplit aucune des fonctions qu’elle est censée remplir, de prévention ou de moralisation. La pensée sociologique nous confronte alors immédiatement à l’une des questions fondamentales de l’abolitionnisme : si nous renonçons à la sanction pénale, quelles technologies alternatives de réponses aux illégalismes peut-on envisager ? Comment intervenir sur le monde social ou changer les comportements si nous nous situons par-delà le principe de répression ?

a. Crime et milieu social

La première critique frontale que Durkheim adresse à l’idée de la sanction pénale comme principe d’action porte sur son caractère individualiste. Durkheim opère dans ses Leçons de sociologie criminelle… Il s’agit de la stabilité du taux social des illégalismes selon les contextes ou les pays.

La stabilité d’un taux est un fait hautement significatif et personnellement j’ai toujours trouvé qu’il y a là une sorte de mystère que seule la pensée sociologique peut expliquer. Comment rendre compte du fait que, dans une société composée de dizaine de millions d’individus, qui est le lieu de milliard d’interactions quotidiennes, se produit malgré tout un nombre quasi constant de meurtres tous les ans ?

Autrement dit, la stabilité du taux social des illégalismes montre que le crime est un effet du milieu social. Analysant les statistiques de la récidive, Durkheim montre…

b. Penser des blocs

La vision sociologique du crime [...] considère qu’il est une conséquence et une expression d’un milieu social…

Le punitivisme est trop majoritairement façonné par une forme d’individualisme – abstrait ou concret.

Autrement dit, on pourrait presque aller jusqu’à dire qu’il n’y a jamais un meurtre, il n’y a jamais tel meurtre. Il ne faut pas partir de cette idée. Il y a toujours un taux social d’homicide, une quantité globale de mise à mort produite par les forces sociales. La réalité se situe à ce niveau-là.

Plus de 90 % des auteurs d’homicide appartiennent aux fractions précarisées des classes populaires. Et la très grande majorité des victimes également. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des auteurs et de l’autre des victimes parce que, en un sens, ce sont les mêmes.

c. La critique de la peine comme dispositif individuel
III. DE QUOI SUIS-JE RESPONSABLE ?

1. La responsabilité comme institution instable

2. Les dilemmes de la responsabilité

3. Au-delà de la responsabilité

4. Le punitivisme comme obstacle à la sociologie

IV. LA CRITIQUE DES EFFETS SOCIAUX DES INSTITUTIONS PÉNALES DE MICHEL FOUCAULT À NOS JOURS – ET SES LIMITES

1. Institutions pénales, fonctions sociales

2. Surveiller et punir de Michel Foucault (1975)

Foucault inverse la formulation traditionnelle du problème et se demande : et si ce que l’on appréhende spontanément comme un échec de la prison était en fait un succès – en sorte que la dénoncer ne saurait la mettre en question ? À quoi sert l’échec de la prison ? Est-ce que la prison dysfonctionne ou produit-elle exactement ce qu’elle est censée accomplir ?

Geoffroy de Lagasnerie cite ensuite plusieurs extraits de Michel Foucault. C'est là qu'on comprend qu'il tire sa notion d'illégalisme de Surveiller et punir. Parenthèse. On remarque au passage que Foucault pratique ici une philosophie des termes et non une philosophie des concepts, mais, précaution, cette identité peut changer avec le temps, suivant la forme.

« des forces redoutables de pillage et d’émeute », Surveiller et punir, p. 324.

« La mise en place d’une délinquance qui constitue comme un illégalisme fermé présente un certain nombre d’avantages. Il est possible d’abord de la contrôler (en repérant les individus, en noyautant le groupe, en organisant la délation mutuelle) : au grouillement imprécis d’une population pratiquant un illégalisme d’occasion qui est toujours susceptible de se propager, ou encore à ces troupes incertaines de vagabonds qui recrutent selon leurs passages et les circonstances, des chômeurs, des mendiants, des réfractaires et qui se gonflent parfois – on l’avait vu à la fin du XVIIe siècle – jusqu’à former des forces redoutables de pillage et d’émeute, on substitue un groupe relativement restreint et clos d’individus sur lesquels on peut effectuer une surveillance constante. », Surveiller et punir, p. 324.

« Prison et police forment un dispositif jumelé ; à elles deux elles assurent dans tout le champ des illégalismes la différenciation, l’isolement et l’utilisation d’une délinquance. Dans les illégalismes, le système police-prison découpe une délinquance maniable. Celle-ci, avec sa spécificité, est un effet du système ; mais elle en devient aussi un rouage et un instrument. De sorte qu’il faudrait parler d’un ensemble dont les trois termes (police-prison-délinquance) prennent appui les uns sur les autres et forment un circuit qui n’est jamais interrompu. La surveillance policière fournit à la prison les infracteurs que celle-ci transforme en délinquants, cibles et auxiliaires des contrôles policiers qui renvoient régulièrement certains d’entre eux à la prison. », Surveiller et punir, p. 329.

« Pendant la guerre, Genet était prisonnier à la Santé ; un jour, il devait être transféré au Palais de justice pour recevoir sa condamnation ; or, à l’époque, la coutume voulait que l’on attachât les prisonniers deux par deux par des menottes pour les conduire au Palais de justice ; au moment où on allait attacher Genet à un autre détenu, ce détenu demanda : « Qui est ce type avec qui vous m’attachez ? », et le gardien répondit : « Un voleur. » Alors, l’autre détenu se raidit et dit : « Je refuse. Je suis un prisonnier politique, je suis communiste et je refuse qu’on m’attache avec un voleur. » Genet m’a confié que, depuis ce jour, il a, à l’égard de toutes les formes de mouvements et d’action politiques qui ont été organisés en France non seulement de la méfiance, mais aussi un certain mépris… », Michel Foucault on Attica in Dits et écrits.

Geoffroy de Lagasnerie parle ensuite de moralisme et d'obsession anti-délinquance alors même que les attendus de la sociologie de Durkheim sont une moralisation (II, 2.) et qu'il vise par l'abolitionnisme une moralité élargie (X, i.), tout en précisant que l'infliction d'une blessure ne correspond pas à un principe de moralisation. C'est peut-être que tout un pan de Foucault lié à Canguilhem sur la normativité et la normalisation (le pouvoir comme productif et non seulement comme oppréssif ou répressif) est laissé de côté. 

3. The New Jim Crow de Michelle Alexander (2010)

4. Apports et limites de la critique sociale des institutions pénales pour un projet abolitionniste

V. L’ABOLITIONNISME PÉNAL D’UN POINT DE VUE THÉORIQUE. PENSER AVEC LOUK HULSMAN, 1

1. Abolitionnisme et scepticisme

2. Attaquer la catégorie de crime

3. Les événements humains d’un point de vue abolitionniste

4. Sociologie et accidentologie

VI. L’ABOLITIONNISME PÉNAL D’UN POINT DE VUE PRATIQUE. PENSER AVEC LOUK HULSMAN, 2

1. Déconstruction et reconstruction

2. Ne rien faire

3. Une assurance sociale ?

4. Une voix différente pour le droit et la justice

5. La procédure civile

6. Du temps

7. Dilemmes

VII. L’ABOLITIONNISME PÉNAL FACE AUX SITUATIONS-LIMITES. LES AUTEURS RÉCALCITRANTS/LES GRANDS CRIMINELS/ LES VICTIMES D’HOMICIDES

1. Les auteurs récalcitrants : la question de la violence d’État

2. Les grands criminels : la question de la privation de liberté

3. Les victimes d’homicides : faire le procès de la scène

VIII. ABOLIR LA CATÉGORIE DE CRIME. INTRODUCTION À LA THÉORIE DE LA BLESSURE

1. Du crime à la blessure

2. Crime ou blessure : deux économies morales

3. Les apports d’une théorie de la blessure

IX. PORTER PLAINTE ?

Je voudrais pour terminer tenter d’aller encore un peu plus loin et même nous pousser dans nos derniers retranchements. Je partirai d’une citation de Nils Christie. Dans le premier chapitre de son ouvrage Limits to Pain, celui-ci s’adresse à ses lecteurs en écrivant cette phrase : « Infligez le minimum de souffrance possible. Cherchez des alternatives à la punition et pas seulement des punitions alternatives. Il n’est souvent pas nécessaire de réagir. »

En avançant l’idée selon laquelle, après un acte que nous éprouvons comme un délit, il n’est souvent pas nécessaire de réagir, Nils Christie porte la réflexion sur la pénalité à son degré le plus haut de radicalité.

Je suis prudent ici, je ne dis pas que la proposition de Christie s’applique aisément à toutes les situations et je n’en fais pas un dogme normatif. Mais je pars d’elle pour tenter d’aller là où peut-être nous n’avons pas envie d’aller, là où notre adhésion à la rationalité pénale s’enracine au plus profond de notre psychisme. Pourquoi réagir ? Pourquoi porter plainte ? Pourquoi vouloir que justice soit rendue ? Et pour être plus précis, car tout geste prend toujours sa signification dans un contexte institutionnel donné : que veut dire porter plainte dans le système pénal actuel ? Le fonctionnement concret de la plainte dans ce système ne doit-il pas en effet nous conduire à mettre en question l’évidence du recours à un tel geste, peut-être même sa nécessité et son caractère salvateur, et nous inciter à imaginer d’autres techniques, à la fois psychiques et institutionnelles, de témoignage et de réaction à la blessure ?

1. Les fondements subjectifs de la pénalité

[comme nous l’avons vu] L’émergence d’une scène pénale et d’un tribunal pénal suppose que les actions humaines à travers lesquelles nous nous blessons les uns les autres soient codifiées comme des actions qui blessent également « la société » ou son incarnation sur terre, l’État.

Dans la pénalité donc, comme le dit Louk Hulsman, l’État est son propre client. L’État accuse selon ses lois et juge selon ses procédures et ses intérêts.

Mais paradoxalement ce fonctionnement autonome de la justice pénale n’est pas autosuffisant.

Autrement dit, et pour le formuler d’une manière plus structurale, comme l’État n’est pas omniscient, l’institution pénale suppose l’institution de la plainte.

a. Un test de cohérence politique

[le cas des comportements sexuels déplacés de Jacob Appelbaum] un proche de WikiLeaks et l’un des concepteurs du projet TOR … n’est-il pas contradictoire de participer à des activités qui se fondent sur une critique de l’État et d’appeler à s’en remettre à la police et aux autorités dès que se présente une affaire de cette nature ?

C’est donc toujours face à un contexte de cette nature que surgit la question de la plainte, qui fonctionne en quelque sorte comme un test de la vérité de notre non-complicité à l’État pénal.

b. État et passions spontanées

D’où vient le désir de se venger ou celui de porter plainte ? S’agit-il d’un geste quasi naturel et instinctif ou d’une production culturelle ? L’État pénal ratifie-til des pulsions préexistantes ou les crée-til – et dans quelle mesure serait-il éventuellement légitime d’accepter le récit commun selon lequel, parfois aussi, il les canalise, il contribue à enrayer les désirs de vengeance et empêche leur propagation délirante et incontrôlée ? Et dès lors, un projet abolitionniste ne pourrait-il pas se heurter aux passions fondamentales qui travaillent l’être humain ?

La question de l’origine des pulsions répressives apparaît comme un dilemme insoluble et il est impossible de lui apporter une réponse définitive.

Autrement dit, si un étudiant vient me voir pour me raconter qu’il a été victime d’une agression sexuelle, je suis contraint de dénoncer cette agression au procureur de la République et cela quelle que soit la volonté de la victime de porter plainte ou non, et quel que soit également mon avis sur la question qui, j’y reviendrai, est exactement l’inverse. L’État m’oblige à porter l’affaire à la connaissance de la justice.

Il n’y a aucune contribution de l’État à l’ouverture d’un imaginaire pluraliste de la gestion des blessures. [...] La plainte est posée comme l’unique modalité de réaction après une agression – et notre jeu passionnel est façonné par cette logique. C’est la raison pour laquelle nous pouvons raisonnablement parier que nos pulsions se transformeront quand nous vivrons dans un monde qui nous habituera à d’autres imaginaires. Autrement dit, l’abolitionnisme pénal ne se situe pas par rapport aux pulsions aujourd’hui instituées dans un rapport de ratification mais au contraire de modification – et il s’agit donc aussi d’un projet anthropologique de production politique de nouvelles subjectivités, de nouveaux rapports à soi, aux autres et à ce qui nous arrive.

2. Plainte et temporalité de la blessure

a. Qu’est-ce qu’une blessure ?

dans la théorie économique néoclassique, [...] Gary Becker définit un délit comme une situation de créditeur/débiteur sans consentement.

Dans une certaine tradition abolitionniste que j’ai mentionnée, Nils Christie propose, lui, de thématiser la question de la blessure à travers la figure du conflit.

Personnellement, je propose de fonder la réflexion sur la blessure et les illégalismes à partir d’une autre image (et c’est cette autre image qui me conduit à tirer d’autres conclusions) : non pas celle de la violation d’une norme, non pas celle de la dette, non pas celle du conflit, mais celle, plus large, de l’intrusion.

Qui dit blessure dit effraction et intrusion objective de quelqu’un dans ce que les sociologues appellent mon territoire du moi. Un individu, un jour, que ce soit un inconnu ou une connaissance, fait irruption dans ma vie d’une manière violente, et une partie de mon existence est maintenant déterminée par quelque chose qui est venu unilatéralement de lui. Je suggère que l’on pense la blessure, ou, si l’on veut conserver le vocabulaire pénal, l’illégalisme, comme une forme d’irruption d’autrui dans mon existence ou ma propriété.

b. La plainte comme continuation de l’agression

Cette grille analytique nous permet de formuler le problème que pose le fait d’instituer comme modalité spontanée de réponse à une agression le geste de porter plainte. Porter plainte constitue-til une stratégie efficace pour conjurer les effets d’une intrusion non voulue ? Ou est-ce un autre univers de perception qui devrait orienter nos conduites ?

Autrement dit, à travers le dispositif de la plainte, vous ne sortez pas de l’agression. C’est elle qui s’empare de vous.

Au lieu de permettre de sortir d’une intrusion imposée, de la déposer, de la dénouer, le système de la plainte et de la pénalité la transforme en un lien qu’il re-noue en permanence – et la victime s’emprisonne à cause de lui à l’intérieur de ses filets.

c. L’idée de justice

d. Psychologie du bonheur

L’étude montre que le bonheur dépend de l’action de deux effets : un effet de contraste d’une part, un effet d’adaptation d’autre part. D’abord, l’effet de contraste désigne le fait qu’un individu n’est en général jamais satisfait d’un état en tant que tel, mais toujours de la relation d’un événement à d’autres événements.

L’effet d’adaptation désigne le fait que l’être humain a une capacité extrêmement puissante de s’adapter à des circonstances nouvelles et de retrouver, après un choc, un niveau de satisfaction comparable à celui qui était éprouvé avant le choc. L’effet de contraste et l’effet d’adaptation conjugués conduisent à ce que les gagnants du loto soient souvent un peu moins heureux que la moyenne de la population. D’abord, parce que le choc positif qu’a représenté l’événement de l’annonce du gain et l’excitation de recevoir une telle somme d’argent ont pour conséquence que, par contraste, la vie quotidienne devient moins satisfaisante.

e. Bonheur et punition
f. Plainte, bonheur et blessure
g. Attendre

J’ai beaucoup parlé du temps au cours de cet ouvrage, et l’on retrouve ici l’idée selon laquelle l’abolitionnisme pénal, qui prend presque la forme d’un abolitionnisme d’ordre éthique, réclame une disposition d’esprit antipasséiste, qui oriente l’attention vers le futur plutôt que vers le passé, qui essaie d’être un principe d’invention plutôt que de fixation.

L’abolitionnisme pénal propose une idée de la vie qui voudrait instaurer une culture de la fuite et de l’oubli contre la culture de la trace et de la réaction qui est constitutive de la logique de la plainte.

3. La plainte comme acte institutionnel et public

a. Le discours de l’autre

Si l’on considère, comme je le fais depuis le début de ce chapitre, qu’une blessure est une intrusion non voulue, une irruption de l’autre dans ma vie, dans mon corps ou dans mon territoire du moi, alors on est amenés à douter du fait que le statut de la victime dans la procédure pénale puisse représenter une réponse rationnelle à une séquence de cette nature. Car que signifie porter plainte, si ce n’est confier à d’autres autres, à des autres que je ne connais pas, que je n’ai jamais rencontrés, ma blessure ?

b. À qui appartient ma souffrance ?
c. Plainte et besoin de reconnaissance
d. Plainte, discours choquants et étatisme
e. Qui décide de ce qui est insultant ?
f. L’effet en retour de la plainte

c’est-à-dire au fait que la contrepartie nécessaire d’un acte de recours au système pénal est la possibilité de perdre. La juriste Janet Halley, qui s’est souvent opposée au féminisme carcéral, interroge le réflexe de se tourner vers la justice pour réagir aux agressions sexuelles – mais on peut étendre la validité de son argument à bien des situations de nature différente –

[le présupposé est que l'égalité homme-femme s'obtiendra sans violence] [édulcoration par l'amitié] L’amitié doit être un principe d’invention, d’augmentation de soi, de recherche du bonheur. C’est la raison pour laquelle je considère personnellement comme le rôle d’un ami d’essayer au maximum d’inciter les personnes avec qui il vit à ne pas porter plainte quand la question se pose et quand cela est possible – pour inventer ensemble d’autres solutions aux problèmes vécus. Car si le cercle amical veut être le lieu d’une production autonome, une sorte de microsociété qui élabore ses propres règles et ses propres principes de vie, alors il n’a de sens que s’il se situe en rupture avec la société générale, avec les institutions et les valeurs qui y sont attachées.

4. La double scène du crime

la problématique complexe de l’articulation entre intérêts individuels et enjeux collectifs

Comme nous l’avons vu dans le premier chapitre, l’analyse sociale des illégalismes s’en prend régulièrement, et à juste titre, au caractère illogique de la logique répressive en avançant que ce système est par principe voué à l’échec puisqu’il voudrait produire des transformations structurelles alors qu’il agit au niveau individuel. Mais je voudrais avancer une autre idée. L’une des intuitions les plus suggestives de la sociologie d’Émile Durkheim, qui a souvent été mal comprise, est qu’il existe une autonomie du social par rapport à l’individuel. Le social et l’individuel relèvent de deux ordres de faits différents, dotés de leur propre régularisation et de leur propre logique, ce qui fait que ce qui est bon au niveau social n’est pas nécessairement bon au niveau individuel, et inversement. En tant qu’êtres humains qui appartenons à des sociétés, nous vivons dans une réalité double, nous sommes soumis à des phénomènes de nature différente, psychologiques et sociologiques.

Sur un nombre considérable de questionnements, l’institution de la médecine fonctionne comme un contre-modèle au modèle pénal et elle peut nourrir notre imagination.

a. Abolir la pénalité = extérioriser les blessures

Quand une blessure survient dans ma vie, un événement extérieur fait intrusion en moi et contamine mon être physique ou psychique. L’objectif fondamental pour moi est donc de parvenir à ré-instaurer une extériorité entre cet événement et ce que je suis. L’idée de « justice » et de « plainte » me piège à l’intérieur d’une logique qui prolonge la séquence dont je devrais tenter de m’extraire. Et je dois me méfier aussi de mes pulsions de vengeance qui peuvent contribuer à faire persister la blessure.

[remonter aux logiques partagées] L’une des modalités possibles de cette extériorisation de la blessure peut aussi se situer dans une stratégie de politisation à travers laquelle je cherche, avec d’autres, à identifier les raisons pour lesquelles ce qui m’est arrivé m’est arrivé, mais est donc aussi arrivé à d’autres

La politique s’oppose aussi à la plainte, et l’une des modalités de la prise en charge collective de la blessure peut avoir lieu dans la mobilisation.

Une gestion abolitionniste de la blessure signifie donc réfléchir à un ensemble de dispositifs qui reposent sur une déconnexion entre ce qui ressortit à l’individuel et ce qui ressortit au collectif. Ces deux dimensions sont autonomes et doivent donc être autonomisées, c’est-à-dire singularisées et extériorisées l’une de l’autre. Et cette autonomisation signe la fin du lien fictif entre ces deux registres que tente si maladroitement d’opérer le système pénal, à travers les notions d’accusation publique, de partie civile, d’intérêt de la société, de plainte et de répression. En voulant régler sur une scène individuelle des problèmes singuliers et collectifs, le punitivisme échoue sur les deux tableaux. En libérant ces deux domaines l’un de l’autre, l’abolitionnisme permet à une société nouvelle de voir le jour, où la scène de la blessure serait, comme la scène du crime, double : pluraliste et vécue individuellement d’un côté, sociale et produite politiquement de l’autre.

X. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L’ABOLITIONNISME PÉNAL
a. De l’abolition des délits et des peines (principe d'historicité).

Le premier principe fondateur de l’abolitionnisme pénal pourrait donc d’abord être défini comme un principe d’historicité..

b. Un principe de rationalité

Peut-être pourrions-nous commencer en affirmant que l’abolitionnisme pénal est d’abord un rationalisme qui s’en prend aux mythologies qui fondent l’idée de droit pénal, et notamment à la première d’entre elles, la mythologie fondatrice du punitivisme sans laquelle il n’y a pas de répression : l’idée selon laquelle chaque crime intéresse toute la société et est une affaire publique. La critique du droit pénal que j’ai proposée dans cet ouvrage peut en ce sens être considérée comme un prolongement de la critique que j’ai formulée dans La Conscience politique de la manière dont, dans notre modernité, la politique et la conception des institutions ont tendance à se fonder sur l’usage de fictions ou d’abstractions vides de sens (par exemple les concepts de peuple, de souveraineté populaire, de volonté générale et de démocratie).

La co-naissance du droit pénal et d’un langage mythologique apparaît de façon manifeste dans Des délits et des peines. Certes, Beccaria affirme que son entreprise consiste à proposer une fondation rationnelle du droit. Il récuse l’idée d’une justice fondée sur Dieu ou sur les commandements de Dieu. La justice est l’affaire des hommes et doit être réglée sur des considérations sociales et politiques, sur les conventions que les hommes passent entre eux et non sur l’invocation de commandements théologiques.

c. Un principe de pluralisme
d. Un principe utilitariste

/ Au fond, si l’on pousse à l’extrême la logique d’un droit qui partirait des individus, l’idée qu’il s’agirait d’explorer serait de savoir si nous avons besoin d’une notion comme celle de crime. Par définition, cette catégorie repose sur l’intuition selon laquelle le problème d’une action litigieuse réside dans le fait qu’elle transgresse un interdit. Elle met donc l’État et les catégories juridiques au centre de l’équation. Mais qu’est-ce qui devrait réellement faire problème dans une action problématique ? Est-ce le fait qu’elle viole une loi ? N’est-ce pas plutôt le fait qu’elle blesse quelqu’un et que quelqu’un s’en plaint, qu’elle mutile quelqu’un, qu’elle fait une intrusion dans la vie de quelqu’un sans son consentement ? Sans doute beaucoup d’actions aujourd’hui définies comme crimes sont aussi des actions qui blessent. Mais beaucoup d’actions qui blessent ne sont pas codifiées comme illégales et beaucoup d’actions illégales ne blessent personne. /

Les notions totalisantes de nation ou de société qui fondent l’idée de droit pénal ne sont pas seulement des mythologies. Ce sont aussi des instruments utilisés par celles et ceux qui occupent des positions de pouvoir pour se donner un droit de gouverner la vie des autres.

L’opération de transsubstantiation des actions humaines en actions contre « la société » qui est inhérente à la pénalité a pour conséquence que le droit pénal est doté d’une logique spécifique par rapport à l’ordre des interactions privées. Dans un procès pénal, la présence du procureur, qui accuse quelqu’un au nom de « la société », symbolise le fait que le monde de la pénalité est autonome par rapport au monde des interactions et se fonde sur une rupture avec l’ordre des volontés individuelles : car ce qui compte ne sont plus les relations individuelles entre « victimes » et « auteurs » ni les volontés ou les ressentis de chacun : c’est la relation de l’individu et de ses actes à ce qui est posé comme l’intérêt de la société.

…logique autonome du pouvoir pénal par rapport aux individus…

L’abolitionnisme pénal ne propose donc pas un abolitionnisme juridique et il ne s’agit surtout pas, comme on le suggère parfois dans une certaine littérature abolitionniste naïve, de laisser la gestion des agressions aux communautés auxquelles les gens appartiennent, car les communautés peuvent être aussi normatives et étouffantes que l’État. Il reconnaît d’ailleurs aussi l’existence potentielle de pulsions de vengeance venues d’en bas et refuse que les institutions les prolongent, les ratifient et donc les légitiment en faisant croire qu’elles les contrôlent. Il s’agit alors à travers ce nouveau droit d’instaurer un autre imaginaire de la blessure – de créer des cadres réellement utiles pour les victimes, qui ne reposeraient plus sur une économie psychique fantasmatique de l’infliction de la souffrance, laquelle maintient en vie la blessure, et qui apprendraient plutôt à chacun d’entre nous à toujours d’abord penser à soi après une blessure – plutôt qu’à l’autre ou aux autres qui ont pu nous violenter.

[déboîtement d'amalgame] Mais qu’est-ce qui devrait réellement faire problème dans une action problématique ? Est-ce le fait qu’elle viole une loi ? N’est-ce pas plutôt le fait qu’elle blesse quelqu’un et que quelqu’un s’en plaint, qu’elle mutile quelqu’un, qu’elle fait une intrusion dans la vie de quelqu’un sans son consentement ? Sans doute beaucoup d’actions aujourd’hui définies comme crimes sont aussi des actions qui blessent. Mais beaucoup d’actions qui blessent ne sont pas codifiées comme illégales et beaucoup d’actions illégales ne blessent personne.

e. Une éthique des savoirs (principe éthique de prise en compte des nouveaux savoirs)

Il est évident que l’on ne peut reprocher à Beccaria de ne pas être sociologue, ni de ne pas avoir anticipé la sociologie. Mais on peut néanmoins reprocher aux juristes, aux philosophes, aux législateurs qui continuent de réfléchir sur le droit pénal dans les mêmes termes que lui de ne pas avoir modifié leur manière de penser suite à l’émergence de ce nouveau savoir. Le principe d’historicité de l’abolitionnisme pénal est aussi la conséquence de l’adoption d’une éthique des savoirs qui s’articule à l’idée selon laquelle, lorsque de nouvelles connaissances émergent, nous devons en tirer des conséquences institutionnelles. De la même manière que l’irruption de nouveaux savoirs sur la maladie a toujours conduit à l’invention de nouveaux dispositifs de prise en charge et de traitement, l’émergence d’un nouveau savoir sur l’homme doit conduire à l’invention d’un nouveau dispositif de prise en charge et de traitement des actions humaines. Alors que l’abolitionnisme pénal apparaît comme un projet politique radical epunitivisme – les notions de libre arbitre, de responsabilité, d’intention.

assumer le fait qu’il ne peut plus y avoir de droit pénal après la sociologie

[Geoffroy de Lagasnerie opère la mise en ruine du droit Pénal] En un sens, nous devrions désormais concevoir le droit pénal comme une forme d’archaïsme, comme la survivance de quelque chose de passé dans notre présent – comme une ruine.

Que la sociologie soit un savoir oppositionnel par rapport à la construction pénale de la réalité est un cas particulier du fait que la sociologie est un savoir oppositionnel par rapport aux conceptions individualistes de l’action.

à propos de l’école, la sociologie met en question la codification individualisante de l’action, il faut accepter la même conséquence pour les comportements désignés comme illégaux. Il y a quelque chose comme un obscurantisme à l’œuvre dans certains secteurs progressistes du champ politique et intellectuel qui semblent parfois vouloir arrêter la validité des sciences sociales aux portes du Code pénal. Si l’on reconnaît la pertinence de la sociologie pour expliquer la détermination sociale de tout un ensemble de pratiques – les choix vestimentaires, les goûts musicaux, le vote, les préférences politiques, etc. –, il faut admettre la perturbation qu’elle introduit par rapport aux catégories juridiques et cesser de faire comme s’il suffisait que l’État qualifie un certain type d’action comme un délit ou comme un crime pour que l’on change de raisonnement et que l’on dise : mais cela n’empêche pas la responsabilité, mais cela n’excuse pas…

Louk Hulsman voulait substituer à la catégorie de crime la notion de situations-problèmes. L’abolitionnisme est un situationnisme, alors que le punitivisme est un atomisme : ce qui existe dans le monde, ce qui se reproduit, ce qui cause les comportements, ce sont beaucoup plus des situations objectives dans lesquelles nous sommes pris que des volitions individuelles.

|bis repetita| [= phrases relevées sans ordre]

/ Il est évident que l’on ne peut reprocher à Beccaria de ne pas être sociologue, ni de ne pas avoir anticipé la sociologie. Mais on peut néanmoins reprocher aux juristes, aux philosophes, aux législateurs qui continuent de réfléchir sur le droit pénal dans les mêmes termes que lui de ne pas avoir modifié leur manière de penser suite à l’émergence de ce nouveau savoir. Le principe d’historicité de l’abolitionnisme pénal est aussi la conséquence de l’adoption d’une éthique des savoirs qui s’articule à l’idée selon laquelle, lorsque de nouvelles connaissances émergent, nous devons en tirer des conséquences institutionnelles. De la même manière que l’irruption de nouveaux savoirs sur la maladie a toujours conduit à l’invention de nouveaux dispositifs de prise en charge et de traitement, l’émergence d’un nouveau savoir sur l’homme doit conduire à l’invention d’un nouveau dispositif de prise en charge et de traitement des actions humaines.
Alors que l’abolitionnisme pénal apparaît comme un projet politique radical et utopique, on pourrait argumenter qu’il est le nom d’une réflexion pratique qui se contente de tirer les leçons de la sociologie, et notamment de la manière dont elle interroge la pertinence des catégories fondamentales du punitivisme – les notions de libre arbitre, de responsabilité, d’intention.
Si l’on accepte la manière dont, à propos de l’école, la sociologie met en question la codification individualisante de l’action, il faut accepter la même conséquence pour les comportements désignés comme illégaux.
/

f. Une interprétation abolitionniste d’Anatomie d’une chute

mais ce n’est qu’une toute petite partie de l’histoire. Au fond, le film propose de comprendre pourquoi quelqu’un est mort non pas à partir d’une théorie pénale de l’action humaine, mais à partir d’une critique sociologique du genre, du couple, de la domesticité, de la vie enfermée et de la jalousie. C’est la raison pour laquelle la femme jouée par Sandra Hüller pourrait se penser comme innocente même si elle avait accompli le geste de pousser son mari. L’intérêt d’une telle approche est de modifier les affects que nous sommes conduits à éprouver face à une situation-problème.

Quelque chose de la description sociologique de la scène a contribué à désamorcer nos pulsions répressives, à comprendre que la responsabilité, si l’on veut continuer à utiliser ce mot, se situe ailleurs, en dehors d’elle, et que oui, elle aussi, en un sens, est une victime de la situation. Et il est évident que l’une des astuces extrêmement intelligentes qu’ont utilisées Justine Triet et Arthur Harari pour nous permettre et nous autoriser à penser sociologiquement consiste à avoir inversé la scène traditionnelle et la scène habituelle, et à avoir écrit une histoire au sein de laquelle c’est un homme qui meurt et une femme qui est accusée. Le fait que c’est une femme qui se trouve en position de coupable potentiel permet au plus grand nombre d’accepter de penser sociologiquement : si c’était l’homme, la tendance contemporaine à aborder de telles situations à travers des catégories molaires comme « masculinité toxique », « féminicide », « agresseur » aurait empêché de réfléchir en termes de situation. Ce qui fait que, si une notion comme celle de féminicide est à la fois très utile et très importante, il est en même temps possible qu’elle écrase et uniformise des situations différentes et donc qu’elle ne nous permette pas véritablement de comprendre précisément la diversité des scènes auxquelles elle s’applique. C’est plus une catégorie abstraite qu’une notion sociologique.

g. Une analyse en termes de milieu social et de normalité
h. Être réaliste (principe de réalité)

Mais l’abolitionnisme pénal ne se limite jamais à plaider pour des pratiques qui interviennent sur les milieux sociaux afin d’agir sur le niveau d’illégalismes. C’est certes une recommandation cruciale, mais c’est en un sens la moins importante de l’abolitionnisme pénal. L’abolitionnisme pénal n’est pas un projet politique naïf, et il ne doit jamais se contenter de prendre la forme d’une proclamation incantatoire, comme c’est trop souvent le cas dans les milieux militants ou dans l’Université américaine…

la complexité du psychisme humain et des logiques situationnelles ainsi que le fonctionnement nécessairement désordonné d’une société où tous les comportements ne seront jamais contrôlés auront pour conséquence qu’il y aura toujours des agressions.

La question singulière de l’abolitionnisme surgit une fois que l’on a accepté ce principe de réalité. Comme le dit Louk Hulsman, le problème central de l’abolitionnisme est celui de savoir comment on se comporte lorsque quelque chose de grave se produit dès lors que nous n’avons plus de cadres punitifs à notre disposition.

Si nous voulions décrire la rupture que la combinaison du sociologisme et du réalisme propres à l’abolitionnisme instaure par rapport au punitivisme, il faudrait décrire les choses ainsi : lorsqu’un acte blessant se produit, le punitivisme considère qu’il aurait pu ne pas se produire. Il adopte donc une perspective passéiste…

Mais c’est un tout autre état d’esprit qui va animer l’abolitionnisme. Lorsqu’un acte blessant se produit, celui-ci adopte une position que le punitivisme peut dénigrer comme du fatalisme : si cela s’est produit, c’est que cela a été engendré par des logiques sociales, des situations que nous n’avons pas été capables de prévenir. C’est donc trop tard.

si l’acte s’est produit, c’est qu’il y avait quelque chose de problématique dans la situation préalable, qui nécessite que nous imaginions des stratégies pour diminuer la probabilité de l’occurrence de tels actes.

Alors que pour l’abolitionnisme, s’il y a eu problème, c’est que la situation préalable était probablement mauvaise, qu’elle était traversée par des logiques problématiques : par conséquent, il est absurde de chercher à la retrouver. Lorsque l’abolitionniste voit surgir un comportement problématique, il ne voit donc pas comme le punitiviste un seul fait, le crime, qui nécessite une seule réponse, la punition. Il voit deux problèmes différents, qui nécessitent deux réactions différentes : la gestion immanente de la blessure d’une part, la réflexion sur la situation d’autre part. L’abolitionnisme pénal est toujours tourné vers l’avenir, et c’est cette disposition d’esprit qui le distingue du passéisme punitiviste, et qui informe jusqu’à la gestion qu’il peut envisager des individualités les plus dangereuses à travers tout un ensemble de dispositifs que nous avons détaillés..

i. une politique sans cruauté

L’infliction de la souffrance n’est jamais un principe de lutte contre la souffrance : elle n’est pas un principe de moralisation et elle ne peut offrir une base solide pour transformer les comportements des individus. Très souvent, elle renforce les dispositions qu’elle croit combattre.

[emboitement rationnel] On retrouve le lien entre abolitionnisme et rationalisme :
[déboitement de causalité] Il n’y a pas de lien entre protéger la société de quelqu’un et faire souffrir quelqu’un ; il n’y a pas de lien entre réparer un dommage et faire souffrir.

[moralité élargie] Il y a une puissance quantitative de l’abolitionnisme, qui répond au simplisme de l’équation « crime/peine » par une multiplicité d’alternatives, de catégorisations et de cadres possibles de gestion des blessures. Et cette puissance quantitative se traduit également par la construction d’un sens moral plus large, libéré de l’économie cognitive limitative qu’opère la pénalité à travers la désignation d’un tout petit nombre d’actions comme « crimes », qui conduit à invisibiliser tant d’autres sources de souffrances évitables.

[mutilation de l'imaginaire par l'Etat : pauvres en monde de la blessure] Il y a de multiples manières d’être mutilé par l’État. Et l’une des formes de la mutilation étatique de nos vies se déploie au niveau de nos imaginaires. Nous sommes aujourd’hui pauvres en monde de la blessure. En un sens, nous pouvons définir « la justice » comme l’institution qui incarne « ce qui doit suivre après une blessure ».

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* /Passage emprunt de Wittgenstein et de philosophie analytique/
Dans l’opposition abolitionnisme/punitivisme, ce sont donc deux anthropologies qui s’affrontent. Le sujet humain n’est pas un sujet avant tout actif, mais un sujet passif, traversé par des logiques dans lesquelles il se trouve enfermé bien souvent malgré lui et dont il ne parvient pas à sortir. Il y a une très belle expression que Sandra Laugier cite dans son livre Wittgenstein. Le mythe de l’inexpressivité4. Dans cet ouvrage, elle se propose de tirer de la philosophie de Wittgenstein les principes d’une théorie de l’action humaine sans intériorité, sans psychologie, qui serait déterminée par les situations et les règles de la pratique. Elle mentionne une formule d’Emerson sur le langage, qui considère que les locuteurs que nous sommes ne sont pas des auteurs de leur propre parole, mais très souvent au contraire des « victimes de l’expression ». Je pense que c’est exactement de cette manière que nous devons comprendre toute action humaine. Nous sommes pour une grande part des victimes de situation. Nous sommes pris dans des situations dans lesquelles
[**]
Cette idée selon laquelle l’homme est victime de situations a pour conséquence qu’il faut chercher la raison des comportements dans des logiques extérieures au sujet et non dans une intériorité psychique. Citant un article célèbre d’Austin, Sandra Laugier affirme ainsi que, en un sens, contre toute la tradition intentionnelle de la philosophie, nous pouvons définir l’action humaine comme une action qui a la caractéristique que l’on peut s’en excuser. Être un humain, c’est en permanence pouvoir donner des raisons à son action qui nous excusent d’avoir fait ce que nous avons fait. Dans toute conduite humaine, il y a quelque chose qui relève de la logique de l’extériorité, de la passivité, du malgré soi, et non, comme le voudrait la logique pénale, quelque chose qui serait de l’ordre de l’intention, du libre arbitre, de la responsabilité individuelle : « L’action humaine est précisément ce dont on peut s’excuser. » 6

** /Exemple d'inversion du droit avec les faillites :/ Il est d’ailleurs à cet égard important de mentionner qu’il est déjà arrivé dans l’histoire que le droit inverse ses perceptions et se mette à considérer et à traiter des coupables en victimes. On peut mentionner l’exemple très inspirant de l’évolution du droit de la faillite en France. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la faillite commerciale était un délit, l’insolvabilité était réprimée et le commerçant dont les affaires périclitaient était traité comme un délinquant qui menaçait la société et qui pouvait donc être emprisonné. Puis, petit à petit, une autre rationalité, plus scientifique, s’est imposée : la faillite a été décriminalisée car l’entreprise en difficulté n’a plus été considérée comme fautive mais comme une victime de la conjoncture. La faillite n’a plus été considérée comme le résultat d’un ensemble de fautes mais comme une conséquence de forces économiques. Dès lors il ne fallait plus punir les dirigeants mais les aider par des mesures de sauvegarde5. Et si nous devions pareillement considérer les criminels, ou du moins certains d’entre eux, comme des entreprises individuelles en faillite, des victimes d’une conjoncture sociale qui nécessitent assistance ?

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TABLE
Préface
I. L’ABOLITIONNISME PÉNAL CONTRE L’INCONSCIENT RÉPRESSIF
1. Malaise dans la répression
2. La rhétorique de l’impunité
3. Les hypothèses constitutives du punitivisme
4. Les faits cruciaux de l’abolitionnisme pénal
5. Punitivisme et mauvaise foi
6. Les enjeux d’une pensée abolitionniste
II. L’ANALYSE SOCIALE DES ILLÉGALISMES. OU LA SOCIOLOGIE CONTRE LE PUNITIVISME
1. La représentation sociologique du crime
a. Le crime est normal
b. Crime et individualité
c. La relativité du crime et de la lutte contre la délinquance
d. Crime et santé sociale
e. Le contenu politique du crime
f. Le crime : question de niveau
2. La critique de la peine et de la répression
III. DE QUOI SUIS-JE RESPONSABLE ?
1. La responsabilité comme institution instable
2. Les dilemmes de la responsabilité
3. Au-delà de la responsabilité
4. Le punitivisme comme obstacle à la sociologie
IV. LA CRITIQUE DES EFFETS SOCIAUX DES INSTITUTIONS PÉNALES DE MICHEL FOUCAULT À NOS JOURS – ET SES LIMITES
1. Institutions pénales, fonctions sociales
2. Surveiller et punir de Michel Foucault (1975)
3. The New Jim Crow de Michelle Alexander (2010)
4. Apports et limites de la critique sociale des institutions pénales pour un projet abolitionniste
V. L’ABOLITIONNISME PÉNAL D’UN POINT DE VUE THÉORIQUE. PENSER AVEC LOUK HULSMAN, 1
1. Abolitionnisme et scepticisme
2. Attaquer la catégorie de crime
3. Les événements humains d’un point de vue abolitionniste
4. Sociologie et accidentologie
VI. L’ABOLITIONNISME PÉNAL D’UN POINT DE VUE PRATIQUE. PENSER AVEC LOUK HULSMAN, 2
1. Déconstruction et reconstruction
2. Ne rien faire
3. Une assurance sociale ?
4. Une voix différente pour le droit et la justice
5. La procédure civile
6. Du temps
7. Dilemmes
VII. L’ABOLITIONNISME PÉNAL FACE AUX SITUATIONS-LIMITES. LES AUTEURS RÉCALCITRANTS/LES GRANDS CRIMINELS/ LES VICTIMES D’HOMICIDES
1. Les auteurs récalcitrants : la question de la violence d’État
2. Les grands criminels : la question de la privation de liberté
3. Les victimes d’homicides : faire le procès de la scène
VIII. ABOLIR LA CATÉGORIE DE CRIME. INTRODUCTION À LA THÉORIE DE LA BLESSURE
1. Du crime à la blessure
2. Crime ou blessure : deux économies morales
3. Les apports d’une théorie de la blessure
IX. PORTER PLAINTE ?
1. Les fondements subjectifs de la pénalité
a. Un test de cohérence politique
b. État et passions spontanées
2. Plainte et temporalité de la blessure
a. Qu’est-ce qu’une blessure ?
b. La plainte comme continuation de l’agression
c. L’idée de justice
d. Psychologie du bonheur
e. Bonheur et punition
f. Plainte, bonheur et blessure
g. Attendre
3. La plainte comme acte institutionnel et public
a. Le discours de l’autre
b. À qui appartient ma souffrance ?
c. Plainte et besoin de reconnaissance
d. Plainte, discours choquants et étatisme
e. Qui décide de ce qui est insultant ?
f. L’effet en retour de la plainte
4. La double scène du crime
a. Abolir la pénalité = extérioriser les blessures
X. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L’ABOLITIONNISME PÉNAL
a. De l’abolition des délits et des peines (princpie d'historicité)
b. Un principe de rationalité
c. Un principe de pluralisme
d. Un principe utilitariste
e. Une éthique des savoirs (principe éthique de prise en compte des nouveaux savoirs)

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