10 Décembre 2025
« Ce livre aurait pu s'appeler : l'art, la honte. Il pose cette question : un art qui se situe au-delà de la honte est-il possible » Exergue page 21.
’Art impossible (2020) reprend le fil du précédent livre de Geoffroy de Lagasnerie (Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020) sur le terrain de l’esthétique. Ce texte est la version développée d'une conférence prononcée le 27 avril 2017 aux Beaux-Arts de Paris. Vous pouvez le télécharger en cliquant sur ce lien. Refusant l’autonomisation du champ artistique, Geoffroy de Lagasnerie interroge la possibilité d’un art oppositionnel dans un monde où la création est déjà prise dans des logiques de pouvoir, de marché, de distinction. Sur quelles valeurs un art de résistance pourrait-il se fonder, face à quelles hiérarchies culturelles et sociales devrait-il se constituer, et dans quelle mesure le fait même de participer au champ artistique n’ôte-t-il pas à l’artiste la capacité d’agir contre l’ordre existant ? Ces questions redoublent le doute sur la portée politique des œuvres, déjà esquissé dans Sur la science des œuvres, mais transposé ici sur le terrain de la norme esthétique.
Dit abruptement et autrement : « peut-on être un artiste, choisir cette vie et cet engagement dans le monde après Bourdieu ? » page 19.
Geoffroy de Lasgasnerie commence par citer un passage de Marguerite Duras La Douleur où elle parle de la déportation et de l'attente douleureuse du retour de son mari, Robert Antelme, des camps :
« "J'ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit. Je sais que je l'ai fait, que c'est moi qui l'ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l'endroit, la gare d'Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l'aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelle maison ? Je ne sais plus rien. Ce qui est sûr, évident, c'est que ce texte-là, il ne me semble pas pensable de l'avoir écrit pendant l'attente de Robert L. Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m'épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver. La Douleur est une des choses les plus importantes de ma vie." Et voilà le passage que je veux souligner : "Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature ma fait honte." Qu'est-ce que signifie : "avoir honte de la littérature" ? Ce sentiment de honte ne pourrait-il pas constituer le point d'ancrage d'une réflexion sur la culture, sur la valeur de pratiques comme l'art, la danse, la musique ou la littérature ? » Cité pages 9 et 10.
Goeffroy de Lagasnerie semble poser ici le problème à l'envers et s'intéresser à un point d'ancrage plutôt qu'au point d'effondrement, de décompensation qui rend possible comme chez Thomas Bernhard un espace illimité d'écriture. Chez Deleuze qu'affectionne tant Lagasnerie c'est l'espace des pensées-problèmes, toutes ces questions marquées de point d'interrogation qui peuple Mille Plateaux et en nourrissent ses auteurs. Il cite aussi, sans en donner la référence exacte, ce passage d'Edouard Louis avec qui il est en dialogue constant :
« Ma vie d'écrivain est une vie de honte. Je me lève tous les jours je commence à écrire et je me dis : plutôt qu'écrire je pourrais libérer des animaux des abat toirs, aller manifester, aider des migrants violentés par la police, aider des SDF ou être bénévole dans une association contre l'homophobie. Je pourrais faire des choses qui auraient une efficacité immé diate. Quand vous écrivez, à la fin de la journée vous n'avez rien touché au monde. Ça ne veur pas dire qu'il ne faut pas écrire parce que, à la longue les livres changent le monde mais ça veut dire qu'il faut apprendre à se confronter à cette honte pour faire de la littérature autrement. Ce qui me terrifie ce sont des gens qui écrivent sans honte. » Cité page 13.
Tout ceci pose la question de l'éthique ou de l'utilité de l'art, question qui se trouve même « neutraliser » par le dispositif institutionnel de production l'art, ce qu'il appellent les « systèmes de défense du monde de la culture ». Il fait remonter cela à un hiatus entre deux formes de vie, sa position académique originalle de sociologue de l'art et ses engagagement politique dans les luttes militantes :
« J'ai été amené à fréquenter de plus en plus étroitement le monde de l'art à partir de mon recrutement à l'École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy comme professeur. Je ne connais sais pas grand-chose alors à l'art contemporain et, après une forme d'enthousiasme pour la démarche esthétique, j'ai éprouvé de plus en plus fortement une sorte de malaise à son encontre. Je n'aimais pas ce que je voyais ni ce que j'entendais. Je ne me sentais pas à l'aise. Je n'adhérais pas aux implicites du champ. Parfois, ce malaise pouvait déboucher sur des sentiments plus forts, d'exaspération. » page 16.
Et il en reveint à l'interrogation d'un de ses deux maîtres:
« Dans un entretien à la radio en 1972, Pierre Bourdieu affirme que ne pas se poser la question de la sup pression du musée, des institutions culturelles, des expositions ou de l'art dans sa forme actuelle manifeste au fond une adhésion traditionnaliste et une révérence irrationnelle à l'idée de culture telle qu'elle s'impose à nous. Appréhender comme un sacrilège inenvisageable l'interrogation sur la valeur de ce que nous appelons « art » et de ce que nous exposons constituerait un effet de la domination d'un modèle culturel. » page 18.
Il semble ne pas saisir la nécessité impérieuse de l'art pour certains artistes indépendamment du système lucratif de valorisation qui s'est mis en place aux oucrs des siècle, somme toute depuis la Renaissance. Ce que commet Geoffroy de Lagasnerie c'est un double réquisite de double négation comme on dit chez les juriste, d'interpellation.
« Il n'y a pas de non-participation possible au monde et donc pas de neutralité. » page 23.
Ceci est reformulé sur un mode platonicien puisqu'il est question de participation au monde. Il oblige à la subjectivation par la mauvaise conscience sur le mode vous ne pouvez pas ne pas tenir compte de l'interpellation de Pierre Bourdieu et donc de la minenne puisque je m'en fait le porteur et le messager angélique. Geoffroy de Lagasnerie tente d'induire un processus de subjectivation chez son lecteur ou interlocuteur artiste. Répétons-le, il s'agissait d'une conférence à l'école des Beaux-Arts de Paris à la base. Ce qu'opère Geoffroy de Lagasnerie, c'est un ancrage dans le processus réflexif de subjectivation par la mauvaise conscience et le renvoi à la honte, la honte d'écrire, la honte de faire de l'art. Jean-Paul Sartre faisait état de cette honte ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre. L'interpellation en tant que sujet politique se poursuit
« Qu'une interpellation éthique pèse sur cout producteur de biens symboliques ne découle pas seulement du fait que le déploiement spatial et ins titutionnel de sa pratique le conduit nécessairement à se retrouver un jour ou l'autre face aux grandes forces sociales et aux grands enjeux économiques ou politiques de son temps. L'impossibilité d'échap per à la question politique... » page 31.
Pourtant n'importe quel artiste peut tronquer cette citation, peut arrêter cette lecture et par là mettre rendre l'écriture ou l'art possibles.
« Autrement dit : si l'on entend par art une pratique qui revendique une sorte de rupture avec le réel, un domaine à part qui introduirait une dimension supplémentaire par rapport à la dimension matérielle, alors l'art est impossible. Il n'y a pas de dimension esthétique. Il y a des manières par lesquelles des dispositifs institutionnels sont reconduits ou non, consciemment ou non. » page 32.
Nous confirmons pour l'artiste il n'y a pas de dimension esthétique, elle n'existe que pour le critique, que pour le penseur critique. Par critique comprenez Kant qui en redoublant les visées esthétique de Baugmarten et en les inscrivant dans sa triple critique, la « fonde ». Et de poursuivre
« Ce qu'on appelle l'esthétique est l'une des modalités à travers laquelle du réel s'institue et se perpétue. » page 32.
Par le terme « modalité », l'aspect kantien de l'approche de Geoffroy de Lagasnerie est confirmé. On n'est réduit à n'être qu'un sujet transcendantal et rationnel, ce qui est bien ennuyant, un « je » tendu dans un ouvert, c'est-à-dier entre deux bornes qu'il ne parvient à atteindre : le « moi empirique » et le « sujet transcendantal ». On rôtit au-dessus du barbecue, embroché de la barbe à à queue, d'autres diront de la barbe au cul d'où barbecue. La barbe, le sérieux du transcendantal et le cul, l'empirique des conditions de nécessité : tout cela fait bien chier. Entre les deux la mulière des intestins, le tout grillant sous le crépitement des flammes de la critique. Il expose ensuite l'anecdote de son visionnage du documentaire de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande, sur la Fraction armée rouge.
« [...] comment changer la société ? Comment interpeller les consciences ? Or une par tie de l'histoire de la Fraction armée rouge s'inscrit dans l'histoire de l'art, car c'est l'histoire d'un renoncement au cinéma. Un certain nombre des membres fondateurs du groupe ont étudié dans les écoles d'art et de cinéma. Ils ont commencé par le cinéma expérimental. Petit à petit, ils ont renoncé à cette forme pour aller vers une forme plus socia le et aussi plus documentaire. Puis progressivement, ils ont pris conscience d'une sorte d'inutilité de ce médium et ont quitté la croyance dans la dimension esthétique pour rejoindre, L'art l'action pratique, qui a pris chez eux, directement, l'action pratique, qui a pris chez eux la forme de la lutte armée. » page 36.
Il s'agit encore une fois de villipender l'indifférence à la sollicitude des situations politiques. Déjà page 15, il parlait de l'intepellation de Duras pour intitulé l'extrait que nous vous avons cité tout au début. Mais il s'agit plus largement d'une interpellation éthique ou devrions-nous une interpelleation subjectivté et celle-ci est aussi vieille que la pensée de Louis Althusser sur la double spécularité du sujet, si l'on doit extirper l'une des dénommitation de ce procédé philosophique.
« En fait, personne ne croit à ce genre de formules. Elles existent et sont énoncées pour une seule finalité : que nous ayons quelque chose à dire ou à nous dire à nous-mêmes lorsque l'interpellation éthique ou le sentiment de honte surgit. » page 14.
Alpaguer l'artiste par le sentiment de honte, c'est aussi vieux que Socrate demander au potier pour lui fair arrêter son tour, Qu'est-ce que la poterie ?
S'il y a un art pour Geoffroy de Lagasnerie il ne peut-être qu'oppositionnel. Faut-il rendre justice à l'hypothèse propre à Geoffroy de Lagasnerie d'un art oppositionnel ?
« La science des œuvres de Pierre Bourdieu est construite sur cette opposition, puisque, par exemple dans Les Règles de l'art, il oppose deux pôles, l'art social et l'art bourgeois d'un côté et, de l'autre, un art, exemplifié par les démarches de Flaubert ou Baudelaire, qui repose rait sur un neutralisme politique et même sur un apolitisme et qui présenterait le travail autonome des formes comme sens propre de la démarche esthétique. Il est remarquable que l'opposition entre un art qui se constitue autour de valeurs esthétiques propres et un art qui s'inscrirait dans une optique plus politique est mobilisée aussi bien par ceux qui s'identifient au premier pôle que par ceux qui s'identifient au second. » pages 24 et 25.
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Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant
Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi. Réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors. Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)
Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.