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La Garenne de philosophie

DE LAGASNERIE / Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal (2025)

DE LAGASNERIE / Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal (2025)

Dans son essai Par-delà le principe de répression, paru en 2025, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie propose une réflexion radicale sur le concept de punition et de répression pénale, qu’il nomme « punitivisme ». Il défie l'idée que la répression est une réponse nécessaire et efficace à la violence, affirmant au contraire qu'elle en est souvent un facteur d'amplification. S’appuyant sur des comparaisons internationales et des données sociologiques, il démontre l'absence de corrélation statistique entre l'intensité répressive d'un pays et son niveau de criminalité. La critique de l’État, du droit et de la répression dans le parcours de Geoffroy de Lagasnerie atteint une forme d’achèvement provisoire avec Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal. Geoffroy de Lagasnerie y annonce vouloir « tout interroger, tout bousculer, tout refonder », et mettre à l’épreuve la capacité de la réflexion à transformer nos affects lorsque nous sommes confrontés à des scènes de violence ou d’injustice. Geoffroy de Lagasnerie y présente et discute le courant de l’abolitionnisme pénal, qui conteste l’efficacité du système pénal et ouvre d’autres horizons de pensée, à rebours de toute pulsion de punition. Il montre comment le système pénal fonctionne comme un appareil de répression qui masque les inégalités sociales, raciales, économiques, et il appelle à repenser la justice autrement, en dehors des cadres étatiques et répressifs. En 1764, Cesare Beccaria a posé dans Des délits et des peines les fondements des systèmes pénaux modernes., or on juge de la même manière qu'il y a plus de 300 ans alors même que sont apparu la sociologie, l'anthropologie, l'urbanisme, la psychanalyse. Ces savoirs ont transformé complètement notre compréhension des conduites humaines. Alors, qu'est-ce qui fait que quand les savoirs sur les conduites humaines  se transforment on ne change pas l'institution qui gère ces mêmes conduites humaines et qui s'appelle la pénalité ou la justice ? Pourquoi dans la médecine on accepte un principe de rationalisme et de progrès médical et pourquoi, en regard, dans la pénalité on accepte un obscurantisme et  un antihistoricisme ?

 

I. La répulsion face aux pulsions.

Des pulsions vengeresses. Tout par d'une intuition ou plutôt d'un sentiment de malaise fasse à l'invective d'opprobre. Le bouquin commence presqu'ainsi :

« sans que je sache véritablement pourquoi, j’ai toujours ressenti une extériorité par rapport aux jeux des pulsions répressives. J’ai toujours éprouvé un malaise lorsque, autour de moi, dans mes cercles de relations personnelles ou dans des milieux politiques dont je me sens proche, s’exprime un appel à poursuivre judiciairement telle ou telle action ou à condamner telle ou telle personne. La scène au cours de laquelle quelqu’un est soumis à la mécanique de l’accusation publique, comparaît devant un tribunal, est jugé puis envoyé en prison m’a toujours semblé cruelle et barbare, et je ne suis jamais parvenu à y adhérer – y compris lorsque ce sont des actes terrifiants qui sont reprochés. Je ne peux me départir de l’intuition profonde que quelque chose ne va pas dans cette scène. »

 

IV. La question de l'impunité

1°) L'inconscient punitif issu de l'indignation

Geoffroy de Lagasnerie dénonce enfin l'omniprésence du concept d'« impunité » dans le discours politique et médiatique de la gauche, y voyant une capitulation face au punitivisme de la droite. Il part du constat que nombre de mouvements dits progressistes – luttes écologistes, contre les violences sexuelles, contre le racisme – formulent leurs revendications à travers une exigence de « fin de l’impunité » des auteurs, individus ou entreprises. Selon lui, cette focalisation marque un glissement décisif : ce ne sont plus les rapports de domination, les dispositifs structurels d’exploitation, les inégalités matérielles qui sont constitués comme problèmes centraux, mais le fait que les mêmes présumés responsables ne seraient pas suffisamment poursuivis ou punis. Il y voit une mutation au sein de la gauche qui, au lieu de contester le système pénal, en épouse les catégories, son vocabulaire et ses affects, incorporant ainsi le punitivisme qu’elle devrait combattre. L’impunité devient alors un mot‑d’ordre qui naturalise l’idée que la réponse juste à une violence consiste à identifier un coupable et à réclamer contre lui une sanction, au lieu de mettre en lumière les conditions sociales qui rendent ces violences possibles.

« Mais surtout, il me semble que la contamination du langage de la politique par le langage du crime et de la punition devrait inquiéter toute personne qui se situe du côté du progressisme. » Chapitre 2.

Il y a selon lui ce qu’il appelle un « inconscient punitif » qui spontanément pousse à chercher un responsable individuel, puis à demander une punition, comme si ces deux opérations allaient de soi. Cet inconscient est produit par l’histoire des institutions pénales et penser en termes d’impunité revient à se placer à l’intérieur de ce cadre, à accepter que le problème soit l’absence ou l’insuffisance de répression, et non la violence propre de l’appareil pénal, ni les rapports de classe, de race, de genre qui sous-tendent ces situations problématiques.

2°) D'un malaise inverse

Etrange malaise face à ce déni : « La justice serait – à l’image de la société dans son ensemble – incapable d’entendre les plaintes, de croire les plaignants, de condamner les coupables. La procédure pénale protégerait les auteurs et ferait obstacle à la protection des victimes… Bref, nous vivrions dans un monde marqué par l’organisation d’un système général de l’impunité qui favoriserait la commission d’un grand nombre de violences et de comportements prédateurs. La tâche de la politique devrait consister à nous mobiliser collectivement pour dénoncer cette situation, changer les lois et les comportements afin que puisse enfin éclore un monde plus juste et attentif aux traumatismes des victimes. » Chapitre 2.

 

III. Deux approches qui s'opposent terme à terme : le punitivisme pénal et l'abolitionnisme pénal.

Issues d’un cycle de conférences publiques, ces dix leçons alternent questions classiques et enjeux contemporains pour poser les fondements d’un nouveau projet politique et d’une nouvelle vision du monde alternatifs au punitivisme en tant que  : l’abolitionnisme pénal. Ce sont deux manières de gérer la blessure et il essaie dès lors de faire des différences point par point entre abolitionnisme et punitivissme. Le projet consiste en outre à détruire une partie de nos repères moraux, comme l’emprise qu’exercent les notions de crime, de responsabilité individuelle, de plainte, de punition sur notre manière de juger les actions humaines et de penser leur régulation. Geoffroy de Lagasnerie part du constat qu'il y a plusieurs oppositions terme à terme entre ces deux manières de gérer la blessure infligée par rapport aux événements humains. Geoffroy de Lagasnerie en néokantien parle de modalités d'opposition point par point :

- il y a une opposition quant au temps. 1°)

- il y a une opposition sur le référerent pertinent à cibler. 2°)

 

1°) Deux conception du temps opposées.

Geoffroy de Lagasnerie défend une approche de la blessure tournée vers le futur plutôt que vers le passé. L'une des valeurs centrale du punitisme est son passéisme. Quand une action se produit, vous allez tout de suite vous poser la question que ça aurait pu ne pas se produire. Donc vous allez vous mettre dans une espèce de retour vers le passé. Qu'est S'il y a quelque chose de passéiste dans le punitivisme, c'est la problématique du reproche, de la culpabilité. La punition vise la crime et non sur le coupable, on cherche un substitut présent au passé. Or vous ne remonterez pas le temps. Or l'abolitionnisme pénal pose que si cela s'est passé, il y avait quelque chose de problématique qui a fait que cela s'est produit et la seule chose rationnelle à faire c'est de s'orienter vers le futur, et non vers le passé. Et donc d'essayer d'aborder la blessure sous l'angle de : qu'est-ce qui peut soulager une victime ? Qu'est-ce qui fait que dans le futur, elle pourrait aller mieux ? Qu'est-ce qu'elle pourra faire pour être protéger ? ... pour être indemniser ? ... pour se remettre ? ... pour se soigner ? Qu'est-ce qu'on peut faire pour désamorcer ses pulsions agressives de l'individus délinquants ? D'où elles viennent ? ... pour le transformer. Et cetera. De ce fait, s’interroge aussi sur l’acte de porter plainte, notamment dans les cas de violences sexuelles, et remet en question l'idée que la procédure pénale soit la seule voie de réparation pour les victimes. Il la décrit même comme une continuation de l’agression, prolongeant le statut d'objet de la victime. Pour lui, la reconnaissance d'une blessure n’a pas à être validée par un juge. Une reconstruction de l’autonomie de la personne, par le biais de cercles de confiance, d’amis, de psychologues, est à privilégier pour un véritable processus de guérison.

 

2°) Deux référents pertinents opposés.

Geoffroy de Lagasnerie met en lumière les mythes fondateurs du système pénal, à commencer par le principe de « responsabilité individuelle ». On peut assigner un acte à un individu, il n'y a pas de code pénal s'il n'y a pas de « responsabilité individuelle ». Or c'est un mythe que les les sciences sociales ont détruit depuis longtemps, car on peut faire circuler la « responsabilité individuelle ». Les sciences sociales, de la sociologie à la psychanalyse, ont depuis longtemps révélé que les actions humaines sont le fruit de déterminismes sociaux, d'habitus et de situations complexes, et non de la seule volonté individuelle. 

Cette opposition sur le référent pertinent de l'action humaine tient en ces questions : est-ce  que comme dans le punitivisme on fonctionne par un « atomiste » ? Sont-ce les individus qui sont responsables de leurs actions ? Ou est-ce que comme le pensent les abolitionnistes les situations sociales qui sont productrices de comportement ? Pour Geoffroy de Lagasnerie, ce sont des situations relativement régulières, typiques, qui se reproduisent à travers le temps qui induisent toute une série de comportements, et qui font que, en fait, la propriété  de l'action humaine relève davantage de ce que les gens sont pris dans des situations. De ce fait, ils vont  produire des actions à cause de ces mêmes situations. Ce qui fait que quand quelqu'un vous blesse, peut-être pensez-vous en termes punitivistes : cet individu m'a fait quelque chose ! Or vous pouvez vous poser cette autre question : quelle situation a fait que ce comportement s'est produit ? Et dès lors vous pensez en termes d'un situationnisme et pasdans les termes d'un atomisme punitiviste. C'est aussi là que s'opère la transformation à laquelle en appelle Goeffroy de Lagasnerie au sein de la Justice. Elle n'est plus punivie, elle est transformatrice et participe d'un abolitionnisme pénal encore une fois. Pour illustrer ces propos, il s’appuie sur le film Anatomie d'une chute (2023), qu’il qualifie de grand film abolitionniste. Le film montre que la mort du personnage n'est pas réductible à l'acte individuel de son épouse, mais qu'elle est le résultat d'une situation de couple toxique et d’un enfermement relationnel. Cette approche « situationnelle » de la violence, en opposition à l'approche « atomiste » du système pénal, permet d’ouvrir des voies de compréhension et de protection qui dépassent la simple sanction.

 

IV. Répudier les mythes et partir de l'état de l'art et des savoirs.

Il s'attaque aussi au mythe que le crime est une atteinte à la société ainsi qu'au mythe de la punition comme rédemption ; il préfére partir des états du savoir comme le fait la médecine depuis 300 ans. Ce livre est une critique radicale de l’État pénal, mais aussi une tentative de penser d’autres formes de justice, d’autres rapports sociaux, d’autres manières de régler les conflits.  Les problèmes abordés sont alors d’une ampleur considérable :

  • Comment rendre justice sans recours à la punition infligée par l’État ?
  • Comment prendre soin des victimes sans mobiliser la catégorie de coupable ?
  • Comment imaginer des institutions de régulation qui ne soient pas structurées par la prison et le tribunal ? Bref sans recourir à l'enfermement et à la stigmatisation pénale ?
  • Comment une société pourrait gérer les comportements déviants sans recourir à la violence institutionnalisée de l'appareil pénal ?

Le livre interroge en profondeur la signification de la « responsabilité » morale, la fonction de la plainte, les ressorts affectifs qui nous poussent à réclamer châtiment, et demande si nous sommes capables d’être affectés par un raisonnement au point de remanier nos réactions premières devant le tort subi. Par-delà le principe de répression apparaît alors comme la prolongation théorique de Juger autant que de Se méfier de Kafka : refus de se laisser hypnotiser par les images consacrées de la justice, volonté d’extraire la philosophie pénale du cercle fermé où l’on discute seulement du juste degré de sévérité des peines.

 

V. Un déplacement vers un rationalisme de la blessure qui n'appellle pas à une conjuration, une rédemption..

Un autre enjeu est le fait qu'il y a un rapport entre les catégories que nous incorporons au punitivisme et une forme de méconnaissance de l'autre. Dans le punitivisme, comme nous venons de le voir, il y a un principe présenté comme « fondamental » (de responsablité) qui est l'individualisme.

Il s’agit d’inscrire pleinement la philosophie dans l’horizon de l’abolitionnisme pénal : au lieu de chercher un système punitif plus humain ou plus rationnel, penser la sortie du paradigme répressif lui-même. Il propose de substituer le concept de « blessure » à celui de « crime », afin de déplacer le problème de l'action de la sphère de l'illégalité vers celle de la souffrance. Cette démarche intellectuelle, qu'il qualifie de « rationalisme », vise à sortir d'un système pénal figé dans le temps. En se basant sur la connaissance et la compréhension des causalités sociales, l’abolitionnisme pénal permettrait de fonder des institutions plus justes, non pas en cherchant à punir, mais en cherchant à transformer le réel.

*  *  *

Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant

Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi. Réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors. Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression. Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)

Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.

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