10 Décembre 2025
L'Art de la révolte applique le cadre théorique vu dans le précédent ouvrage. C'est la réappropriation stratégique de certains dispositifs juridiques issus de la gouvernementalité néolibérale comme technique de limitation du pouvoir souverain pour protéger les individus contre les violences étatiques à trois figures contemporaines de la dissidence : Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning. Geoffroy de Lagasnerie y construit une phénoménologie de l'acte de révolte comme geste d'arrachement aux logiques d'appartenance nationale et de loyauté étatique. Ces trois lanceurs d'alerte incarnent selon lui une nouvelle forme de subjectivité politique, celle de l'individu qui refuse les solidarités imposées par la naissance et revendique une citoyenneté universelle fondée sur des principes éthiques transcendant les frontières. Geoffroy de Lagasnerie forge le concept de désertion comme pratique politique positive, non pas simple fuite ni trahison, pour autant acte de constitution d'un sujet politique affranchi des identifications collectives prescrites. Cette théorisation de la révolte comme sortie des cadres institués plutôt que comme transformation interne des structures existantes rompt avec les pensées révolutionnaires classiques. La désertion constitue chez Geoffroy de Lagasnerie l'un des concepts politiques les plus puissants et les plus paradoxaux, dans la mesure où elle renverse la hiérarchie traditionnelle des formes d'action collective et individuelle. Là où la philosophie politique classique valorise la participation, l'engagement civique, la présence au sein des institutions pour les transformer de l'intérieur, Geoffroy de Lagasnerie élabore une théorie positive de la fuite, du retrait, de la soustraction comme gestes proprement politiques. Cette pensée de la désertion traverse l'ensemble de son œuvre, depuis L'Art de la révolte jusqu'à Sortir de notre impuissance politique, en passant par La Conscience politique et Penser dans un monde mauvais, et elle trouve des prolongements dans sa réflexion sur les formes de vie développée dans 3. Une aspiration au dehors. C'est bien dans L'Art de la révolte que Geoffroy de Lagasnerie amorce le point de départ de cette théorisation
Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning ont en commun d'avoir rompu avec les institutions auxquelles elles appartenaient : Chelsea Manning a déserté l'armée américaine en transmettant des documents classifiés à WikiLeaks, Edward Snowden a quitté la National Security Agency en révélant l'ampleur de la surveillance de masse, Julian Assange a fondé une organisation transnationale qui échappe aux juridictions nationales et s'est lui-même soustrait à la justice britannique en se réfugiant dans l'ambassade d'Équateur à Londres. Pour Geoffroy de Lagasnerie, ces actes ne relèvent pas simplement de la dénonciation ou du lanceur d'alerte au sens moral : ils constituent des expérimentations politiques qui reconfigurent le rapport à l'État, à la citoyenneté, à l'appartenance nationale. La désertion n'est pas ici simple fuite honteuse ou abandon du combat, elle devient une pratique qui met en crise les catégories mêmes du pouvoir en refusant de jouer le jeu que l'institution impose.
Edward Snowden ne demande pas la réforme de la NSA de l'intérieur, il sort du cadre, il s'exile, il se place sous la protection d'un autre État, il utilise les contradictions entre souverainetés pour échapper à la capture. Cette stratégie de l'esquive, du déplacement, de la mise hors de portée définit la désertion comme pratique politique positive : elle produit des effets de vérité, elle ouvre des espaces de parole et d'action qui n'existaient pas dans le cadre institutionnel, elle force les pouvoirs à se révéler dans leur dimension coercitive pure, sans le voile du consentement ou de la légitimité. Dans La Conscience politique, Geoffroy de Lagasnerie radicalise cette intuition en l'inscrivant dans une critique générale des fictions démocratiques. Il soutient que les catégories classiques de la philosophie politique – peuple, souveraineté populaire, contrat social, volonté générale – fonctionnent comme des mythes qui masquent la réalité du rapport de pouvoir : l'État exerce une violence sur les individus, il les contraint, il les surveille, il les punit, il les mobilise, et cette violence ne procède pas de leur consentement réel, mais s'impose à eux. Dès lors, la posture qui consiste à vouloir participer, à chercher à réformer les institutions de l'intérieur, à espérer transformer l'État en y prenant part, repose sur une illusion : celle de croire que nous sommes les auteurs de la loi à laquelle nous obéissons. La désertion, au contraire, part de la reconnaissance lucide de notre condition de sujets soumis à un pouvoir qui ne nous appartient pas. Elle refuse la comédie de la participation et assume la position de l'extériorité. Pour autant, cette extériorité n'est pas pure passivité : elle constitue un acte qui déstabilise l'ordre établi, qui refuse de fournir à l'État les ressources dont il a besoin pour fonctionner, qui soustrait des corps, des savoirs, des énergies à l'emprise du pouvoir. Geoffroy de Lagasnerie propose ainsi de penser la désertion comme une forme de résistance qui ne cherche pas à conquérir le pouvoir ni à s'y opposer frontalement, mais qui le prive de ses conditions de reproduction.
Cette conception de la désertion trouve un appui théorique dans sa lecture de Michel Foucault, développée dans La Dernière Leçon de Michel Foucault. Geoffroy de Lagasnerie y montre que Foucault, en s'intéressant aux pratiques de contre-conduite, aux marges, aux figures qui échappent aux dispositifs de normalisation, élabore une pensée de la résistance qui ne passe pas par la prise du pouvoir d'État, mais par la multiplication de pratiques dissidentes, de modes de vie alternatifs, de refus locaux et dispersés. La désertion, dans ce cadre foucaldien, ne vise pas à renverser le pouvoir pour en prendre la place, elle cherche à ouvrir des espaces où le pouvoir ne s'exerce plus de la même manière, où d'autres règles peuvent s'inventer. Cette idée se retrouve dans 3. Une aspiration au dehors, où Geoffroy de Lagasnerie décrit la constitution d'une forme de vie à trois avec Édouard Louis et Didier Eribon comme une désertion du familialisme : refuser de structurer son existence autour de la famille biologique, inventer des rites, des temporalités, des lieux qui n'obéissent pas aux normes institutionnelles de la parenté, du couple, de la transmission. Cette désertion des formes de vie conventionnelles n'est pas simple choix privé, elle possède une portée politique dans la mesure où elle conteste pratiquement l'hégémonie des modèles familiaux, elle montre que d'autres configurations affectives sont possibles, elle déstabilise les institutions qui prétendent organiser la reproduction sociale et affective.
Dans Sortir de notre impuissance politique, Geoffroy de Lagasnerie applique cette logique de la désertion au champ des luttes de gauche. Il diagnostique que la gauche française et occidentale reste prisonnière de schèmes d'action hérités des décennies précédentes : manifestations, pétitions, appels au pouvoir, demandes de reconnaissance, stratégies défensives face aux reculs sociaux. Cette fixation sur des formes d'action qui supposent toutes une adresse à l'État, une demande de réforme, une espérance que le pouvoir se laisse fléchir, conduit à une impuissance structurelle. La désertion, dans ce contexte, signifie la rupture avec ces automatismes militants : ne plus chercher à convaincre le pouvoir, ne plus attendre de lui qu'il modifie ses politiques, ne plus investir l'énergie collective dans des formes de protestation qui finissent toujours par être neutralisées. Il s'agit au contraire de construire des pouvoirs autonomes, de créer des institutions parallèles, de développer des capacités d'action qui ne dépendent pas de l'État et qui ne lui demandent rien. Cette stratégie de la soustraction se distingue de la confrontation directe comme de la négociation : elle consiste à organiser la vie collective en dehors des cadres étatiques, à retirer sa coopération aux dispositifs de domination, à inventer des formes de solidarité, de soin, de production, de circulation qui échappent au contrôle du pouvoir. Geoffroy de Lagasnerie ne propose pas un modèle précis de ces institutions alternatives, il pose plutôt le problème : comment faire exister des espaces de vie qui ne soient pas immédiatement capturés par les logiques du marché ou de l'État, comment organiser concrètement la désertion non comme fuite individuelle, mais comme construction collective. Cette dimension collective de la désertion se précise lorsqu'on la met en rapport avec la critique de l'État pénal développée dans Juger et Par-delà le principe de répression. Dans ces livres, Geoffroy de Lagasnerie montre que le système pénal fonctionne comme un dispositif de capture : il convoque les individus, les fait comparaître, les soumet à une narration imposée, les force à occuper des positions prédéfinies (accusé, victime, témoin), et finalement décide de leur sort en mobilisant la violence légitime. Face à ce dispositif, la désertion consisterait à refuser de participer à la scène pénale, à ne pas porter plainte, à ne pas témoigner, à ne pas accepter les catégories juridiques de crime, de responsabilité, de peine. Cette position, qui peut sembler extrême, repose sur l'idée que toute participation au système pénal renforce sa légitimité et reproduit la violence d'État. Pour autant, Geoffroy de Lagasnerie ne prône pas l'abandon des victimes à leur sort : il cherche à imaginer d'autres manières de répondre aux torts, aux violences, aux préjudices, qui ne passent pas par la médiation de l'État et de ses tribunaux. La désertion de la scène pénale suppose donc la construction d'institutions alternatives de régulation des conflits, de réparation, de soin, qui permettent de sortir de la logique punitive sans pour autant laisser les violences impunies. Cette articulation entre désertion et construction d'institutions alternatives définit ce qu'on pourrait appeler un abolitionnisme positif : ne pas se contenter de critiquer la prison et la peine, mais élaborer pratiquement les conditions d'une vie collective qui n'en ait plus besoin.
Dans la lecture de Geoffroy de Lagasnerie, cette fuite n’a rien d’une capitulation : elle redéfinit la subjectivité politique. En désertant leur pays, en refusant de se livrer à la justice qui les réclame, ces individus manifestent que la politique ne se joue plus seulement dans la rénovation des institutions nationales, mais dans la capacité à se soustraire à l’ordre juridico-territorial pour le frapper depuis un extérieur qu’on a soi-même contribué à créer. Déserter, ici, c’est détacher son existence de la figure du citoyen loyal qui accepte de se livrer à son État, c’est révéler le caractère contingent et non naturel de ce lien, et c’est tenter d’instituer une autre scène de responsabilité, de solidarité et de publicité, à l’échelle des réseaux globaux. La désertion positive se confond alors avec un déplacement du lieu même où se définit l’« appartenance » : non plus la coïncidence avec un État-nation, mais l’inscription dans un espace de circulation des données, de complicités militantes et de protections asylaires qui excède la territorialité classique.
Une autre dimension de cette désertion concerne les institutions de la parole et du débat. Geoffroy de Lagasnerie ne cesse de contester ce qu’il nomme le « paradigme du débat » : la croyance selon laquelle la politique consisterait à confronter des opinions dans des espaces prétendument neutres, comme les plateaux de télévision, les festivals intellectuels, les colloques académiques. Dans un entretien consacré à Sortir de notre impuissance politique, il affirme que le but de la gauche n’est pas de maintenir à tout prix la conversation, mais de « produire des fractures, des gens intolérables et des débats intolérables » dans le monde social, en assumant qu’il existe des paradigmes irréconciliables. D’où sa défense de formes de censure non étatique dans l’espace public : refuser d’aller débattre avec des acteurs d’extrême droite, boycotter certaines manifestations intellectuelles, ne pas reconnaître comme interlocuteurs légitimes ceux qui participent à la perpétuation des systèmes de persécution. Dans cette perspective, la désertion ne consiste pas à abandonner le champ discursif à l’ennemi, elle consiste à retirer à ce dernier la caution que lui apporte la simple co-présence sur les mêmes scènes. Quitter un plateau, refuser une invitation, appeler au boycott d’un événement, deviennent des manières de résister à l’illusion d’un espace public homogène où toutes les positions pourraient pacifiquement coexister. Le geste, très commenté, par lequel Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis appellent à boycotter les Rendez-vous de l’histoire de Blois lorsque Marcel Gauchet doit y prononcer la conférence inaugurale, doit se lire dans cette optique : déserter un dispositif qui naturalise une configuration du débat jugée inacceptable, pour tenter de faire apparaître celle-ci comme violente, partiale, située, et non comme simple neutralité républicaine. La désertion positive, ici, repose sur un pari : la politique ne se réduit pas à la présentation réglée d’arguments, elle passe aussi par la construction de zones d’illégitimité, où certaines paroles, certains discours, ne sont plus reçus comme options ordinaires, mais comme formes de persécution qu’il s’agit de repousser hors du champ.
La désertion, telle que Geoffroy de Lagasnerie la conçoit, s'oppose donc radicalement à deux figures bien installées dans la culture politique de gauche : celle du militant qui lutte héroïquement au sein des institutions pour les transformer, et celle du citoyen vertueux qui participe consciencieusement à la vie démocratique. Elle refuse la valorisation morale de l'engagement, du sacrifice de soi, de la fidélité aux institutions, et propose à la place une éthique de la défection, du retrait stratégique, de la fuite organisée. Cette inversion des valeurs politiques traditionnelles s'appuie sur une analyse réaliste des rapports de pouvoir : l'État ne se laisse pas transformer par la simple volonté de ceux qui y participent, il possède une inertie, une logique propre, des intérêts de reproduction qui résistent à toute tentative de réforme radicale. Dès lors, plutôt que de gaspiller son énergie à vouloir changer l'institution de l'intérieur, mieux vaut en sortir et construire ailleurs. Cette stratégie ne signifie pas l'abandon de toute ambition politique, au contraire : elle déplace le lieu de la politique, elle la situe non plus dans la conquête ou la transformation de l'État, mais dans la multiplication de pratiques, de liens, de formes de vie qui échappent à son emprise. La désertion devient ainsi une pratique constituante, elle crée du commun en dehors des cadres institués, elle invente de nouvelles manières de vivre ensemble qui préfigurent un autre ordre social. On peut reconnaître là l'influence de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui valorisent dans Mille Plateaux les lignes de fuite, les déterritorialisations, les machines de guerre nomades qui s'opposent aux appareils d'État sédentaires. On peut y voir aussi un écho des thèses de James C. Scott sur les arts de la résistance, les pratiques infrapolitiques, les stratégies de dissimulation et d'évitement que déploient les dominés pour échapper au contrôle sans affronter directement le pouvoir. On peut enfin y lire une reprise critique des débats autour de l'autonomie politique dans les années 1970, où des groupes militants cherchaient à construire des espaces de vie collective en rupture avec l'État et le capital, expériences que Geoffroy de Lagasnerie connaît bien à travers son travail sur René Schérer et l'histoire de Vincennes. Pour autant, sa théorie de la désertion ne se contente pas de répéter ces héritages : elle les reformule à partir des problèmes contemporains, en particulier la question de la surveillance numérique, de la globalisation, de la fragmentation des souverainetés, qui créent de nouvelles possibilités de fuite et de soustraction, mais aussi de nouveaux risques de capture.
Un autre aspect de la désertion comme concept pratique chez Geoffroy de Lagasnerie tient à son caractère transnational. Dans L'Art de la révolte, il insiste sur le fait que Snowden, Assange, Manning ne se contentent pas de fuir leur pays, ils utilisent les contradictions entre États, les règles du droit d'asile, les espaces juridiques fragmentés pour échapper à la poursuite. Snowden se réfugie en Russie, Assange dans l'ambassade d'Équateur, ils jouent des rivalités géopolitiques, ils instrumentalisent les souverainetés concurrentes pour se soustraire à la violence d'un État particulier. Cette dimension transnationale transforme la désertion en une pratique qui ne se laisse plus enfermer dans le cadre de la citoyenneté nationale : le déserteur ne se définit plus par son appartenance à un peuple, il devient un sujet mobile, cosmopolite, qui traverse les frontières, qui sollicite la protection de différents États sans se lier définitivement à aucun. Cette figure du déserteur transnational entre en tension avec les conceptions traditionnelles de l'engagement politique, qui supposent une inscription territoriale, une fidélité à un lieu, une communauté stable. Geoffroy de Lagasnerie y voit au contraire l'émergence d'une subjectivité politique adaptée à l'ère de la globalisation, capable de se mouvoir dans l'espace mondialisé, de mobiliser des ressources juridiques et institutionnelles dispersées, de construire des alliances transnationales qui échappent au contrôle des États-nations. La désertion ne se réduit pas pour autant à un acte individuel de fuite, elle suppose la construction de réseaux, de solidarités, d'infrastructures qui rendent possible et soutenable la soustraction. WikiLeaks, par exemple, ne fonctionne pas seulement comme une plateforme de diffusion de documents, mais comme une organisation qui protège ceux qui divulguent, qui leur fournit des ressources techniques, juridiques, financières, qui organise leur exil, qui médiatise leur action. De même, les comités de soutien à Snowden, Assange, Manning, les mouvements qui se mobilisent pour défendre leur droit à l'asile, les juristes qui plaident leur cause constituent autant de dispositifs collectifs qui transforment la désertion individuelle en pratique politique organisée. Geoffroy de Lagasnerie insiste sur cette dimension collective : la désertion n'est pas un geste solitaire de l'individu héroïque qui rompt avec tout, elle requiert des appuis, des relais, des institutions alternatives qui permettent de tenir dans la rupture, de construire une vie hors du cadre dominant. Cette exigence de construction collective distingue la désertion telle qu'il la conçoit d'un simple libéralisme libertaire qui célébrerait l'individu autonome contre toute forme d'appartenance : il s'agit au contraire de créer de nouvelles appartenances, de nouvelles formes de nous, qui ne passent plus par la médiation de l'État-nation, de la famille, des institutions traditionnelles.
Dans Mon corps, ce désir, cette loi, Geoffroy de Lagasnerie applique cette logique de la désertion au champ de la sexualité et de la loi pénale. Face à l'extension continue du droit pénal dans la régulation des rapports sexuels, il défend la possibilité de déserter la scène judiciaire, de ne pas porter plainte, de refuser de traduire les expériences de violence, de désir, de corps en catégories juridiques qui finissent toujours par renforcer le pouvoir de l'État sur la vie intime. Cette position ne signifie pas l'indifférence aux violences sexuelles, elle cherche à penser d'autres manières de les traiter qui ne passent pas par la prison et le tribunal. La désertion, ici, consiste à soustraire la sexualité à l'emprise du droit pénal, à inventer des pratiques de soin, de parole, de réparation qui relèvent de la communauté, des pairs, des espaces militants, plutôt que de l'appareil répressif. Cette démarche entre en conflit direct avec les stratégies féministes qui misent sur la pénalisation pour protéger les femmes, et Geoffroy de Lagasnerie assume ce conflit : il estime que le recours au pénal, même lorsqu'il part d'intentions émancipatrices, finit toujours par renforcer les logiques de contrôle, de surveillance, de répression qui pèsent en premier lieu sur les populations dominées. La désertion du cadre pénal apparaît alors comme une exigence politique majeure pour préserver des espaces de liberté, de pluralisme, d'expérimentation dans la vie sexuelle et affective.
Cette théorie de la désertion trouve un prolongement dans la réflexion sur les formes de vie développée dans 3. Une aspiration au dehors. Geoffroy de Lagasnerie y décrit la relation à trois avec Édouard Louis et Didier Eribon comme une désertion du familialisme, c'est-à-dire du modèle dominant qui structure la vie affective autour de la famille biologique, du couple hétérosexuel, de la filiation, de la transmission patrimoniale. En inventant une autre manière de vivre ensemble, en créant des rites propres, en célébrant ensemble les fêtes traditionnellement réservées à la famille, en partageant l'intégralité du vécu, ils désertent les normes institutionnelles de l'intimité et de l'affection. Cette désertion n'est pas simple choix privé, elle possède une dimension politique dans la mesure où elle conteste pratiquement les institutions qui prétendent organiser la vie collective, elle démontre par l'exemple que d'autres configurations sont possibles, elle ouvre un espace de liberté où peuvent s'inventer des manières de s'attacher, de se soutenir, de vivre qui ne reproduisent pas les hiérarchies et les exclusions du modèle familial. La désertion, comprise ainsi, ne se limite pas à la sphère publique, elle traverse l'ensemble de l'existence, elle transforme la manière de concevoir l'amitié, l'amour, le soin, la transmission, elle fait de la vie quotidienne un terrain d'expérimentation politique.
La désertion, telle que Geoffroy de Lagasnerie la théorise, pose néanmoins plusieurs problèmes pratiques et théoriques. Le premier problème concerne les conditions matérielles qui rendent possible la fuite : Snowden, Assange, Manning disposaient de ressources, de compétences, de réseaux qui leur ont permis de déserter, mais cette possibilité n'est pas également distribuée. Les plus dominés, ceux qui subissent le plus violemment l'emprise de l'État, de la police, de la justice, ne disposent pas toujours des moyens de fuir, de se soustraire, de s'exiler. La désertion risque alors de devenir un privilège de classe, accessible seulement à ceux qui possèdent le capital culturel, social, économique nécessaire pour organiser leur sortie. Geoffroy de Lagasnerie n'ignore pas cette difficulté, et c'est pourquoi il insiste sur la nécessité de construire des infrastructures collectives de désertion, des réseaux de solidarité qui permettent à ceux qui veulent fuir de le faire, qui leur fournissent les ressources matérielles, juridiques, affectives dont ils ont besoin. La désertion ne peut devenir une stratégie politique généralisable que si elle s'accompagne d'un travail d'organisation, de mutualisation des ressources, de construction d'institutions alternatives qui rendent possible la vie hors du cadre dominant.
Le deuxième problème concerne l'articulation entre désertion et transformation sociale. Si chacun déserte de son côté, si les pratiques de soustraction restent dispersées, individuelles, locales, elles risquent de laisser intact l'ordre dominant, voire de le renforcer en le débarrassant de ses éléments les plus contestataires. Pour que la désertion devienne véritablement politique, il faut qu'elle s'organise, qu'elle se coordonne, qu'elle produise des effets de blocage ou de ralentissement dans le fonctionnement du pouvoir. Geoffroy de Lagasnerie pense cette coordination non sur le modèle du parti ou du syndicat, mais sur celui du réseau, de la plateforme, de l'infrastructure qui met en relation des pratiques dispersées et leur permet de se renforcer mutuellement. WikiLeaks fonctionne précisément comme une telle infrastructure : elle ne donne pas de consignes, elle ne dirige pas les lanceurs d'alerte, elle leur fournit les moyens techniques et juridiques de déserter, elle amplifie les effets de leur geste, elle transforme la fuite individuelle en événement politique collectif. La désertion, pour être efficace, doit donc s'appuyer sur des dispositifs qui la rendent visible, qui la relient à d'autres désertions, qui en multiplient les effets.
Le troisième problème touche à la question de la responsabilité et de l'éthique. La désertion suppose le refus d'une certaine forme de responsabilité, celle qui nous lie à l'institution, qui nous impose de répondre de nos actes devant le pouvoir, de justifier nos choix dans les termes qu'il reconnaît. Pour autant, elle ne signifie pas l'irresponsabilité pure : le déserteur reste responsable devant ceux avec qui il construit une vie commune, devant les réseaux de solidarité qui le soutiennent, devant les luttes auxquelles il prend part. Geoffroy de Lagasnerie esquisse ainsi une éthique de la désertion qui ne repose plus sur l'obéissance à la loi, sur le respect des institutions, sur la fidélité aux appartenances données, mais sur la fidélité à un projet de vie collective alternative, sur la solidarité avec ceux qui refusent l'ordre dominant, sur la responsabilité envers les communautés choisies plutôt qu'imposées. Cette éthique reste largement à élaborer, et Geoffroy de Lagasnerie ne prétend pas en fournir une version achevée : il pose plutôt les questions, il ouvre le chantier, il invite à repenser les fondements mêmes de la morale et de la politique.
Au fond, la désertion chez Geoffroy de Lagasnerie constitue un concept pratique au sens où elle ne se contente pas de décrire une action possible, elle cherche à la rendre désirable, à transformer les affects qui nous lient aux institutions, à défaire la culpabilité qui accompagne ordinairement le geste de fuir. Elle vise à produire une subjectivité politique nouvelle, celle du déserteur assumé, qui ne se vit plus comme traître ou lâche, mais comme porteur d'une forme de résistance légitime et efficace. Cette transformation subjective passe par un travail théorique de déconstruction des catégories morales et politiques dominantes, mais aussi par la mise en récit de figures de déserteurs – Snowden, Assange, Manning – qui incarnent cette possibilité et la rendent imaginable. La désertion devient ainsi un concept positif au sens plein : elle ne désigne plus seulement la fuite, l'abandon, le retrait, elle nomme une pratique de construction d'espaces de liberté, d'invention de formes de vie alternatives, de soustraction organisée à l'emprise du pouvoir. Elle constitue l'une des contributions les plus originales de Geoffroy de Lagasnerie à la pensée politique contemporaine, et sans doute l'un des concepts les plus aptes à saisir les formes de résistance qui émergent à l'ère de la surveillance numérique, de la globalisation, de la crise des institutions démocratiques traditionnelles.
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Geoffroy de Lagasnerie trace un parcours intellectuel où la pensée ne se contente pas de décrire la réalité mais cherche à la déplacer, à en dévoiler les mécanismes invisibles, les dispositions contre-intuitives à la manière de Pierre Bourdieu et à proposer d’autres formes de vie collective et individuelle. Sa bibliographie, dense et exigeante, s’organise autour de quelques grands axes : la critique du pouvoir pénal et de l’État répressif, la réflexion sur les conditions de la pensée et de l’université, la question de la politique et de la gauche, la sexualité comme champ de pouvoir, et enfin la place de l’amitié, de la création et de la vie comme terrains d’expérimentation politique. Chaque ouvrage s’inscrit dans un dispositif plus large, où la théorie, la sociologie et la philosophie politique s’entrelacent pour former un ensemble intéragissant
Après tout. Entretiens sur une vie intellectuelle (avec René Schérer), Les éditions Cartouche, 2007 (ISBN 9782915842210)
L'Empire de l'université. Sur Bourdieu, les intellectuels et le journalisme, Éditions Amsterdam, 2007 (ISBN 9782915547535)
Sur la science des œuvres. Questions à Pierre Bourdieu (et à quelques autres), Éditions Cartouche, 2011 (ISBN 9782915842739)
Logique de la création. Sur l'Université, la vie intellectuelle et les conditions de l'innovation, Fayard, coll. « À venir », 2011 (ISBN 978-2213655840)
La Dernière Leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, coll. « À venir », 2012 (ISBN 9782213671413)
L'Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning, Fayard, coll. « À venir », 2015 (ISBN 9782213685786)
Juger. L'État pénal face à la sociologie, Fayard, coll. « À venir », 2016 (ISBN 2213666547)
Penser dans un monde mauvais, Presses universitaires de France, 2017 (ISBN 9782130785507)
Le Combat Adama (avec Assa Traoré), Éditions Stock, 2019 (ISBN 9782234087620)
La Conscience politique. Fayard, 2019 (ISBN 978-2-213-70131-8)
Sortir de notre impuissance politique, Fayard, 2020 (ISBN 9782213717104)
L'Art impossible, Presses universitaires de France, coll. « Des mots », 2020 (ISBN 9782130825463)
Mon corps, ce désir, cette loi : réflexions sur la politique de la sexualité, Fayard, 2021 (ISBN 9782213721590)
3. Une aspiration au dehors - Eloge de l'Amitié, Flammarion, 2023 (ISBN 9782080420015)
Se méfier de Kafka, Flammarion, 2024 (ISBN 9782080439383)
Par-delà le principe de répression: Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal, Flammarion, 2025 (ISBN 9782080460134)
Ainsi, l’ensemble de l’œuvre de Geoffroy de Lagasnerie dessine une pensée qui refuse de se cloisonner, qui cherche à articuler sociologie, philosophie politique, critique littéraire et engagement concret, pour penser autrement les rapports de pouvoir, les formes de subjectivation, les modes d’existence.