1 Octobre 2025
Charles Fourier, né en 1772 à Besançon et décédé en 1837 à Paris et Étienne Cabet, né en 1788 à Dijon et mort en 1856 à Saint-Louis dans le Missouri, appartiennent tous deux au courant du socialisme utopiste français de la première moitié du XIXe siècle, tel que Karl Marx et Friedrich Engels ont forgé cette catégorie pour désigner un ensemble de penseurs qui ont imaginé des sociétés nouvelles fondées sur la coopération, l'organisation collective du travail et la recherche du bonheur collectif. Malgré leur appartenance commune à ce mouvement de pensée qui cherche à repenser l'organisation sociale au lendemain des bouleversements de la Révolution française et face à l'émergence du capitalisme industriel, Étienne Cabet et Charles Fourier ont développé des systèmes profondément distincts, voire antagonistes sur plusieurs points fondamentaux. Nous verrons :
Charles Fourier, de quinze ans l'aîné d'Étienne Cabet, élabore dès le début du XIXe siècle une théorie sociale complexe et originale qu'il expose dans plusieurs ouvrages majeurs dont la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales en 1808 et le Traité de l'association domestique-agricole en 1822. Sa pensée repose sur l'idée que les passions humaines, loin d'être des forces destructrices qu'il faudrait réprimer, constituent au contraire le moteur naturel d'une organisation sociale harmonieuse. Charles Fourier imagine des communautés idéales appelées phalanstères, unités sociales de 1620 personnes environ, regroupant 810 caractères différents des deux sexes, vivant dans un vaste bâtiment collectif organisé comme un palais. Dans ce système, l'inégalité des fortunes persiste car elle entre, selon Fourier, dans le plan naturel des choses, mais tous bénéficient des mêmes services collectifs sous le même toit. Le phalanstère fonctionne comme une société par actions où chacun reçoit des dividendes proportionnels à son capital, son travail et son talent. L'organisation du travail repose sur l'attrait passionnel, c'est-à-dire que chacun choisit librement ses activités en fonction de ses désirs et de ses inclinations naturelles. Fourier prône une libération complète des passions, y compris amoureuses et sexuelles, ce qui scandalisera nombre de ses contemporains. Sa vision refuse explicitement la société industrielle telle qu'elle se développe à son époque et privilégie un retour à une économie mixte fondée sur l'agriculture et l'artisanat.
Étienne Cabet, formé comme juriste et engagé dans la politique républicaine sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, conçoit quant à lui un système radicalement différent qu'il expose dans son ouvrage principal, Voyage en Icarie, publié en 1840. Ce roman utopique décrit une société idéale située dans un pays imaginaire nommé Icarie, où règne un communisme intégral. Contrairement à Charles Fourier, Étienne Cabet prône l'abolition complète de la propriété privée et l'établissement d'une égalité absolue entre tous les citoyens. Dans son système, tous les biens sont communs, la production et la distribution sont organisées collectivement par l'État, et chacun reçoit selon ses besoins tandis qu'il contribue selon ses capacités. L'Icarie se présente comme une république démocratique fondée sur le suffrage universel masculin, où les décisions collectives priment sur les volontés individuelles. Loin de rejeter l'industrialisation, Étienne Cabet au contraire l'embrasse et envisage une communauté où les machines joueraient le rôle des travailleurs et où l'homme serait affranchi de tout esclavage physique. Cette vision techniciste du progrès social distingue nettement Étienne Cabet de Charles Fourier. Par ailleurs, Étienne Cabet impose dans sa cité idéale un contrôle strict des comportements individuels, une surveillance mutuelle des citoyens et une normalisation des modes de vie qui visent à prévenir toute émergence de particularismes ou de propriété privée. Les lieux de vice et de loisir non encadrés sont interdits, et la pression sociale protège contre toute déviance par rapport aux normes communautaires.
Les relations intellectuelles entre ces deux penseurs se caractérisent essentiellement par l'opposition et la critique mutuelle plutôt que par le dialogue constructif. Étienne Cabet, dont la carrière intellectuelle s'épanouit après la mort de Charles Fourier en 1837, formule des critiques sévères à l'encontre du système fouriériste. Il considère le phalanstère comme une communauté défectueuse précisément à cause de l'inégalité de fortune qu'elle conserve. Pour Étienne Cabet, partisan d'un égalitarisme radical, le maintien de différences de richesse au sein d'une communauté idéale constitue une contradiction majeure qui empêche l'établissement de la véritable harmonie sociale. Il reproche au système de Charles Fourier de vouloir des millionnaires qui jouiraient de toute liberté et des gens sans patrimoine qui n'auraient probablement aucune liberté véritable. Cette coexistence de riches et de pauvres, même atténuée par les services collectifs, lui paraît incompatible avec l'idéal communautaire. Étienne Cabet critique aussi vivement la libération des passions prônée par Charles Fourier, et particulièrement la liberté amoureuse. Il dénonce chez Charles Fourier le fait de déchaîner la passion de l'amour et toutes les autres passions, ce qui selon lui ne peut mener qu'aux jalousies, aux rivalités, aux critiques, aux scissions et aux intrigues, notamment amoureuses. Pour Étienne Cabet, moraliste soucieux de l'ordre social et de la stabilité communautaire, la régulation des passions constitue un impératif pour éviter les désordres que leur libre expression engendrerait nécessairement.
Les fouriéristes, disciples de Charles Fourier regroupés autour du journal La Démocratie pacifique, ripostent aux critiques de Étienne Cabet avec une égale vigueur. Ils considèrent le communisme cabétiste comme une réaction aveugle et excessive contre l'individualisme, qualifiant le système icarien d'égalité outrée, absolue et despotique. Pour les fouriéristes, l'égalitarisme radical de Étienne Cabet conduit non pas à l'harmonie mais à un nouvel asservissement, celui de l'individu écrasé par le collectif. Ils reprochent au système icarien son caractère autoritaire, le contrôle tatillon qu'il exerce sur la vie quotidienne et l'absence de liberté véritable qu'il impose aux individus sous couvert d'égalité. Là où Charles Fourier cherche à libérer les passions pour créer l'harmonie, Étienne Cabet veut les contrôler et les canaliser, ce qui représente aux yeux des fouriéristes un retour à l'oppression.
Ces divergences théoriques reflètent des conceptions philosophiques profondément différentes de la nature humaine et de l'organisation sociale idéale. Charles Fourier fait confiance aux passions naturelles de l'homme et considère que leur libre expression, correctement organisée, produit spontanément l'harmonie sociale. Sa pensée s'inscrit dans une forme de naturalisme optimiste où l'ordre social doit se conformer à l'ordre naturel des désirs humains. Cabet au contraire, héritier de la tradition jacobine et du rationalisme des Lumières, considère que la nature humaine doit être éduquée, disciplinée et moralisée pour permettre la vie en société. Son communisme repose sur l'idée que seule une organisation rationnelle et une discipline collective peuvent vaincre l'égoïsme naturel et créer une société juste. Là où Charles Fourier privilégie la diversité, l'attraction passionnelle et une certaine spontanéité, Cabet recherche l'uniformité, le contrôle collectif et la planification rationnelle.
Sur le plan pratique, les deux hommes partagent néanmoins la conviction que leurs systèmes peuvent et doivent être réalisés concrètement. Les fouriéristes tentent d'établir plusieurs phalanstères en France et aux États-Unis dans les années 1830 et 1840, avec des résultats limités et des échecs répétés. Étienne Cabet, plus tardivement mais avec une détermination remarquable, organise le départ de centaines de disciples vers l'Amérique en 1848 pour fonder une communauté icarienne au Texas puis dans l'Illinois à Nauvoo. Cette communauté, qui connaîtra diverses péripéties et scissions, survivra jusqu'en 1898, soit bien après la mort de son fondateur. Ainsi, malgré leurs divergences théoriques majeures, Étienne Cabet et Charles Fourier partagent cette volonté caractéristique des socialistes utopistes de passer de la théorie à l'expérimentation sociale concrète, refusant de cantonner leurs idées au domaine de la pure spéculation.
Les désaccords entre cabétistes et fouriéristes illustrent une ligne de fracture fondamentale au sein du socialisme du XIXe siècle, celle qui oppose partisans de l'égalité absolue et défenseurs de la diversité organisée, tenants de la discipline collective et promoteurs de la liberté individuelle. Cette tension traverse toute l'histoire ultérieure du mouvement socialiste et reste pertinente pour comprendre les débats contemporains sur l'organisation sociale. Karl Marx et Friedrich Engels, en forgeant la catégorie de socialisme utopiste pour désigner globalement Charles Fourier, Étienne Cabet, Saint-Simon et Owen, ont certes souligné ce qui leur semblait être la limite commune de ces penseurs, à savoir leur idéalisme et leur méconnaissance des lois historiques du développement social. Mais cette classification a parfois masqué l'intensité des débats et des oppositions qui existaient entre ces différents courants. Les relations entre Étienne Cabet et Charles Fourier témoignent de la richesse et de la complexité de cette période intellectuelle foisonnante où s'inventaient, dans des directions souvent contradictoires, les premières alternatives théoriques et pratiques au "capitalisme" naissant. Il n'y a pas de "système capitaliste", quelque chose qui se tiendrait de manière cohérente mais un mouvement en perpétuel déséquilibre poussé sans cesse vers la guerre comme potlach
Charles Fourier, avec sa pensée foisonnante et paradoxale, sa critique radicale du commerce et de la civilisation, son féminisme avant-gardiste et sa théorie des passions, a exercé une fascination durable sur de nombreux intellectuels et artistes, des surréalistes aux situationnistes. Étienne Cabet, moins original peut-être dans sa théorie mais plus systématique et plus soucieux de réalisation pratique, a laissé le souvenir d'une des plus importantes expériences communautaires du XIXe siècle. Leurs désaccords, loin de constituer de simples querelles d'école, posaient des questions fondamentales sur la liberté et l'égalité, la nature humaine et l'organisation sociale, qui continuent d'interroger la pensée politique contemporaine.