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La Garenne de philosophie

FEMINISME / Mary Wollstonecraft

FEMINISME / Mary Wollstonecraft
Biographie

Epouse du philosophe William Godwin. Mère de Mary Wollstonecraft Godwin alias Mary Shelley autrice de Frankenstein. De Gilbert Imlay elle a pour fille Fanny Imlay

 

Idées

la vertu se caractérise par la raison et le contrôle de soi chez Mary Wollstonecraft. L'éducation ne doit pas être réservée aux garçons.

 

OEuvres
  • Pensées sur l'éducation des filles (« Thoughts on the Education of Daughters », 1787)
  • Marie et Caroline, ou Entretiens d'une institutrice avec ses élèves (1788) (« Original Stories from Real Life; with Conversations Calculated to Regulate the Affections, and Form the Mind to Truth and Goodness », 1788). Attaque contre Locke et contre Émile (1762) de Jean-Jacques Rousseau
  • L'oratrice féminine (« The Female Speaker », 1789) The Speaker (« L'orateur ») de William Enfield
  • Défense des droits de la femme (1792), de Mary Wollstonecraft.A Vindication of the Rights of Woman: with Strictures on Political and Moral Subjects. Pamphlet contre le double standard, le « double critère » appliqué selon le sexe.
  • Souvenirs de l'auteur de Défense des droits de la femme (1798) de William GodwinMemoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman que William Godwin, son mari, publie en 1798. Ce livre révèle au public le style de vie peu orthodoxe de son épouse et, du même coup et sans malice, met à bas la réputation de l'auteur pour près d'un siècle.
  • Original Stories from Real Life (1792) (seconde édition)
  • Management of Infants, manuel à l'usage des parents.
  • Lessons, inspiré par Lessons for Children (1778–79) d'Anna Laetitia Barbauld.

 

En lien
  • Anna Laetitia Barbauld
  • Ellenor Fenn
  • Sarah Trimmer
  • Dorothy Kilner
  • Millicent Fawcett
  • Songs of Innocence and of Experience de William Blake (voir par exemple The Ecchoing Green and The Little [B]oy Found, qui souligne la capacité innée de vision divine de l'enfance)

 


Défense des droits de la femme (1792)
  • L'argumentation centrale sur l'infériorité construite (et non naturelle) des femmes
  • La notion de "compagne" plutôt que simple "épouse"
  • La critique approfondie de Rousseau et de l'éducation de Sophie dans l'Émile
  • Les propositions éducatives de mary Wollstonecraft, dont les écoles mixtes
  • Les ambiguïtés de son argumentation (recours aux rôles maternels, moralisme)
  • La réception hostile de l'ouvrage et sa redécouverte au XXe siècle
  • Son importance historique comme texte inaugural du féminisme

Ce traité fondateur sur l'égalité des sexes dans l'éducation, publié en 1792, a pour titre complet A Vindication of the Rights of Woman with Strictures on Political and Moral Subjects, c'est l'un des premiers textes philosophiques en langue anglaise à revendiquer l'égalité entre les sexes par le biais de l'éducation en développant une argumentation systématique selon laquelle l'infériorité apparente des femmes ne résulte pas de leur nature mais du défaut d'instruction appropriée qu'on leur impose. Écrite dans le contexte tumultueux de la Révolution française, ce traité répond aux théoriciens politiques et pédagogiques du dix-huitième siècle qui excluaient les femmes de l'éducation rationnelle, cette œuvre marque une rupture décisive avec les conceptions traditionnelles de la féminité et pose les fondements d'une pensée féministe moderne axée sur l'émancipation par le savoir.

Mary Wollstonecraft, née en 1759 et morte prématurément en 1797 des suites de son accouchement, avait acquis une formation intellectuelle autodidacte remarquable. Gouvernante, éducatrice, puis écrivaine professionnelle, elle avait publié en 1790 une défense de la Révolution française contre les critiques d'Edmund Burke, intitulée A Vindication of the Rights of Men. Cette première défense des droits de l'homme prépare le terrain à son second texte qui applique aux femmes les principes libéraux et égalitaires issus de la pensée des Lumières et des idéaux du mouvement parisien. Son engagement direct dans les événements français se concrétise d'ailleurs lorsqu'elle se rend à Paris en 1792, l'année même de la publication de son traité sur les droits de la femme, pour observer de première main le déroulement du processus de transformation politique et sociale. Cette proximité avec les débats parisiens sur l'éducation nationale, notamment le rapport de Talleyrand sur l'instruction publique qui excluait les filles de l'éducation secondaire, nourrit directement son argumentation. Mary Wollstonecraft dédie d'ailleurs son ouvrage à Talleyrand, dans une dédicace où elle expose son principe directeur selon lequel si la femme n'est pas préparée par l'éducation à devenir la compagne de l'homme, elle freinera le progrès du savoir et de la vertu.

Le cœur de l'argumentation de Mary Wollstonecraft repose sur une critique radicale du système éducatif de son époque qui maintient les femmes dans un état d'infantilisation permanente. Elle soutient que les femmes, loin d'être naturellement frivoles, vaniteuses ou incapables de raisonnement abstrait, ont été rendues telles par une éducation délibérément orientée vers la séduction, les apparences et la soumission. Plutôt que de cultiver leur raison et leur jugement moral, on leur enseigne à plaire, à paraître agréables et à dépendre entièrement de l'approbation masculine. Cette formation produit des êtres artificiels, privés d'autonomie intellectuelle et morale, incapables d'accéder au statut de sujets rationnels. Wollstonecraft refuse catégoriquement cette vision ornementale de la femme, considérée comme un simple objet de plaisir ou de confort domestique. Elle affirme au contraire que les femmes possèdent les mêmes facultés rationnelles que les hommes et qu'elles doivent recevoir une éducation proportionnée à leur position dans la société, non pas pour rivaliser avec les hommes dans tous les domaines, mais pour accomplir dignement leur rôle essentiel d'éducatrices des enfants et de compagnes intellectuelles de leurs époux.

Cette notion de compagne mérite une attention particulière car elle structure l'ensemble de la vision wollstonecraftienne du couple et de la famille. Contre l'idée de la femme simple épouse, vouée à l'obéissance passive et à la gestion matérielle du foyer, Mary Wollstonecraft propose celle de compagne, c'est-à-dire d'égale intellectuelle capable de converser, de raisonner et de participer pleinement à la vie morale et intellectuelle du ménage. Cette transformation présuppose que les femmes cessent d'être formées uniquement aux arts d'agrément, aux talents superficiels et aux manières de société pour accéder à une véritable formation de l'esprit. Mary Wollstonecraft envisage une éducation fondée sur les mêmes principes pour les deux sexes, une éducation qui développe la raison, fortifie le jugement moral et prépare à l'exercice de la vertu. Pour elle, la vertu constitue un idéal unique et universel, identique pour les hommes et pour les femmes, et non pas relatif selon le sexe comme le prétendent la plupart de ses contemporains. Elle dénonce avec vigueur le double standard moral qui impose aux femmes la chasteté, la modestie et l'obéissance tout en tolérant chez les hommes la licence sexuelle, l'orgueil et la domination. Cette dualité morale lui paraît profondément injuste et contraire aux principes chrétiens qu'elle invoque fréquemment dans son argumentation.

La critique la plus virulente et la plus développée du traité vise Jean-Jacques Rousseau et son œuvre pédagogique Émile ou De l'éducation publiée en 1762. Rousseau, que Mary Wollstonecraft admire par ailleurs pour sa pensée politique et sa sensibilité, devient la cible privilégiée de son analyse lorsqu'il traite de l'éducation féminine dans le livre cinquième de son traité consacré à Sophie, la future épouse d'Émile. Rousseau y développe une théorie de la différence naturelle entre les sexes qui justifie une éducation radicalement distincte. Selon lui, tout ce qui est commun aux hommes et aux femmes appartient à l'espèce humaine, mais tout ce qui les distingue appartient au sexe. Cette différenciation sexuelle naturelle implique que l'homme soit actif, fort et rationnel tandis que la femme soit passive, faible et guidée par la sensibilité. L'éducation de Sophie vise donc à développer chez elle les qualités propres à son sexe, c'est-à-dire la douceur, la soumission, l'art de plaire et la capacité de gérer les aspects pratiques du foyer. Rousseau considère que la femme a été faite spécialement pour plaire à l'homme et que sa faiblesse physique naturelle doit être compensée par la ruse, la séduction et la manipulation émotionnelle. Il prescrit pour Sophie une éducation centrée sur les travaux d'aiguille, la parure, le chant, la danse et surtout l'étude de l'esprit masculin pour apprendre à le gouverner indirectement par les passions. La vertu féminine se réduit alors essentiellement à la chasteté et à l'obéissance au mari, vertus relatives qui n'ont de sens que dans la relation de subordination à l'homme. Mary Wollstonecraft dénonce cette conception comme une série de fantaisies, une licence raffinée qui transforme la femme en esclave de l'amour et la prive de toute dignité morale véritable. Elle montre que l'argumentation de Rousseau contient une contradiction fondamentale puisqu'il reconnaît parfois que les filles possèdent naturellement les mêmes capacités intellectuelles que les garçons dans l'enfance, mais qu'il prescrit néanmoins une éducation différenciée qui étouffe délibérément ces capacités chez les filles. Comment justifier, demande Wollstonecraft, qu'on écarte les femmes de l'arbre de la connaissance, qu'on sacrifie les années importantes de leur jeunesse, l'utilité de leur maturité et les espoirs rationnels de leur avenir au profit d'un idéal de femme-objet destinée uniquement à procurer du plaisir masculin? Elle refuse l'idée que la nature ait destiné les femmes à une existence purement relative, définie uniquement par leur rapport aux hommes et aux enfants. Au contraire, comme êtres rationnels créés par Dieu, les femmes possèdent une âme immortelle et doivent pouvoir cultiver leur raison pour accéder à la vertu et au salut, finalités qui ne dépendent pas du sexe. L'éducation rousseauiste condamne les femmes à rester dans un état d'enfance perpétuelle, incapables de penser par elles-mêmes, dépendantes de l'autorité masculine et privées de tout développement moral véritable. Cette éducation produit des êtres frivoles, rusés, artificiels et moralement faibles, exactement les défauts qu'on reproche ensuite aux femmes comme s'ils étaient naturels. L'alternative proposée par Mary Wollstonecraft s'articule autour de l'accès des femmes à une éducation rationnelle comparable à celle des hommes. Elle plaide pour un système d'éducation nationale avec des écoles mixtes où garçons et filles recevraient ensemble, au moins durant les premières années, une formation identique centrée sur le développement de la raison, l'exercice du jugement et l'acquisition des connaissances fondamentales. Cette proposition, audacieuse pour l'époque, rompt radicalement avec la séparation stricte des sexes qui prévaut dans toutes les institutions éducatives de son temps et la coéducation, selon elle, favoriserait des relations plus saines entre les sexes, fondées sur l'estime mutuelle et la camaraderie plutôt que sur la séduction et la domination. Elle envisage que les femmes éduquées pourraient exercer des professions utiles, notamment dans les domaines de la médecine, de la gestion d'entreprises commerciales, de l'enseignement et de diverses occupations qui ne requièrent pas de force physique exceptionnelle. Cette ouverture professionnelle permettrait aux femmes célibataires ou veuves de subsister honorablement par leur propre travail plutôt que de dépendre de la charité ou de se prostituer, options auxquelles beaucoup se trouvent réduites faute d'éducation et d'opportunités économiques.

L'argumentation de Mary Wollstonecraft s'inscrit dans le cadre des Lumières et mobilise les concepts centraux de raison, de vertu et de perfectibilité humaine. Elle partage avec les philosophes de son siècle la conviction que l'éducation constitue l'instrument principal du progrès social et de l'amélioration morale de l'humanité. Toutefois, elle étend ces principes universalistes à la moitié de l'espèce humaine que la plupart des penseurs des Lumières, y compris Rousseau, maintiennent dans l'exclusion. Sa démarche consiste à prendre au sérieux les idéaux d'égalité, de liberté et de dignité humaine proclamés par la philosophie et la politique modernes pour en tirer les conséquences logiques concernant les femmes. Si tous les êtres humains sont dotés de raison, si tous sont appelés à la vertu, si tous possèdent des droits naturels, alors les femmes ne peuvent en être exclues au prétexte de leur sexe. L'exclusion des femmes de l'éducation rationnelle et des droits politiques constitue une anomalie, une survivance irrationnelle de la tyrannie et des préjugés que la philosophie des Lumières prétend combattre. Mary Wollstonecraft met ainsi en lumière les contradictions du discours universaliste qui proclame l'égalité tout en maintenant la subordination d'un sexe à l'autre.

Cependant, l'argumentation de Mary Wollstonecraft présente certaines ambiguïtés et limitations que les commentateurs ont souvent relevées. D'une part, elle fonde sa revendication égalitaire sur le rôle maternel et domestique des femmes, insistant sur le fait qu'une bonne éducation leur permettra de mieux remplir leurs fonctions d'épouses, de mères et d'éducatrices. Cette stratégie argumentative vise probablement à rendre sa thèse acceptable pour un public conservateur en montrant que l'éducation des femmes ne bouleversera pas l'ordre social mais au contraire le consolidera en produisant de meilleures mères et de meilleures compagnes. Néanmoins, cette insistance sur les rôles traditionnels semble limiter la portée de son égalitarisme et suggère que les femmes doivent être éduquées non pour elles-mêmes mais pour mieux servir la société masculine. D'autre part, Mary Wollstonecraft partage certains préjugés de son époque concernant la sexualité et la moralité. Elle condamne sévèrement la liberté sexuelle, qu'elle associe à la dépravation morale, et elle se montre hostile à toute expression ouverte de la sensualité féminine. Son idéal moral reste marqué par un puritanisme qui valorise la chasteté, la modestie et le contrôle des passions. Cette dimension moraliste de sa pensée contraste avec l'audace de ses revendications égalitaires et a suscité des critiques de la part de féministes ultérieures qui y voient une forme de conformisme moral.

La réception contemporaine de l'ouvrage fut contrastée et souvent hostile. Beaucoup de lecteurs, hommes et femmes, jugèrent les idées de Mary Wollstonecraft trop radicales et dangereuses pour l'ordre social. Les révélations sur sa vie privée après sa mort, notamment ses liaisons amoureuses hors mariage et sa tentative de suicide, fournirent à ses détracteurs des arguments pour discréditer son œuvre en la présentant comme les divagations d'une femme immorale et irrationnelle, exactement ce qu'elle s'était efforcée de réfuter dans son traité. Pendant plusieurs décennies, la Défense des droits de la femme fut largement oubliée ou mentionnée uniquement pour illustrer les excès du radicalisme. Ce n'est qu'au vingtième siècle que l'ouvrage retrouva une audience et une reconnaissance académique, devenant un texte canonique de la pensée féministe et un document historique majeur pour comprendre l'émergence de la conscience féministe moderne. Les mouvements féministes contemporains considèrent Mary Wollstonecraft comme une pionnière, même si sa pensée présente des aspects aujourd'hui dépassés ou problématiques.

Avec la Défense des droits de la femme, par son caractère inaugural, pour la première fois donc, un texte philosophique pose et argumente la question de l'égalité des sexes moins comme une fantaisie ou une plaisanterie que comme un enjeu politique et moral sérieux fondé sur des principes rationnels. Mary Wollstonecraft démontre que l'oppression des femmes n'est pas naturelle mais  construite et sociale, qu'elle résulte de l'éducation et des institutions humaines et qu'elle pouvait donc être réformée. Elle établit un lien direct entre l'absence d'éducation et la subordination, montrant que maintenir les femmes dans l'ignorance constitue un moyen de perpétuer leur dépendance. Elle pose les fondements d'un féminisme libéral centré sur l'égalité des droits, l'autonomie individuelle et l'accès à l'éducation, orientation qui dominera les mouvements féministes pendant plus d'un siècle. Malgré ses limitations et ses contradictions, l'œuvre de Mary Wollstonecraft demeure un jalon inaugural de l'histoire intellectuelle féministe, un moment où s'articule pour la première fois de manière systématique la revendication de l'égalité entre les sexes comme exigence de la raison et de la justice.

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