2 Octobre 2025
En Argentine, le fouriérisme a trouvé un écho au XIXᵉ siècle, mais sous une forme particulière : plutôt que de donner naissance à de grands phalanstères durables comme en France ou aux États‑Unis, il a inspiré des projets de colonies agricoles et de communautés expérimentales portées par des immigrants européens, souvent français, qui voyaient dans le Río de la Plata une « terre vierge » propice à l’utopie.
Dès les années 1830‑1840, les écrits de Charles Fourier circulent à Buenos Aires grâce aux exilés politiques français et aux réseaux saint‑simoniens. Mais c’est surtout après 1850 que des projets concrets apparaissent. Le plus connu est celui de la Colonie agricole de San Antonio de Areco, fondée par des fouriéristes français qui voulaient appliquer les principes de l’association dans un cadre rural. Cette tentative, mal documentée, semble avoir rapidement décliné, faute de capitaux et de cohésion, mais elle témoigne de la volonté de transposer le modèle phalanstérien dans la pampa argentine.
Un autre projet important est celui de la Colonie de Cosme, installée au Paraguay en 1893 par des socialistes australiens, mais qui s’inscrit dans la même logique d’utopie agraire que les phalanstères fouriéristes. Bien que non directement fouriériste, elle illustre la continuité des expérimentations communautaires dans le Cône Sud. En Argentine même, plusieurs petites communautés inspirées par Fourier ou par des doctrines proches (saint‑simonisme, icarisme, socialisme utopique) voient le jour dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, souvent autour de Rosario, Córdoba et Buenos Aires, mais elles restent éphémères.
Il faut aussi souligner l’influence du fouriérisme sur la culture intellectuelle argentine : des penseurs comme Esteban Echeverría ou Juan Bautista Alberdi connaissent Fourier et s’en inspirent dans leurs réflexions sur l’organisation sociale et la colonisation. Dans les années 1870‑1880, alors que l’Argentine connaît une forte immigration européenne, les idées d’association, de coopération et de mutualité, héritées en partie du fouriérisme, nourrissent la naissance des premières coopératives agricoles et de consommation.
En résumé, l’Argentine n’a pas connu de phalanstère monumental et durable comme Guise ou la North American Phalanx, mais elle a été un terrain d’accueil pour des projets sociétaires expérimentaux, portés par des immigrants français et relayés par les intellectuels locaux. Le fouriérisme y a surtout laissé une empreinte diffuse, en inspirant des colonies agricoles éphémères et en contribuant à la formation d’une culture coopérative et mutualiste qui marquera profondément le pays à la fin du XIXᵉ siècle.