2 Octobre 2025
En 1904, dans le Paris bouillonnant de la Belle Époque, trois jeunes artistes et écrivains – Jean Mollet, Edmond‑Marie Poullain et André Salmon – décident de donner corps, à leur manière, à l’idéal fouriériste en fondant ce qu’ils appellent un « phalanstère » au 110 de la rue Broca, dans le 13ᵉ arrondissement. Loin d’être un phalanstère agricole ou industriel au sens classique du terme, il s’agit d’un atelier‑communauté artistique où se retrouvent peintres, poètes et bohèmes de la génération montante. Poullain, peintre et graveur normand installé à Paris depuis 1903, y accueille ses amis dans un esprit de vie collective, de partage des ressources et de mise en commun des talents, reprenant à petite échelle le principe de Fourier selon lequel le capital, le travail et le talent doivent être associés. Jean Mollet, surnommé « le baron », personnage haut en couleur, et André Salmon, futur grand critique d’art et compagnon de route de Picasso, participent à cette aventure qui mêle utopie sociale et effervescence artistique.
Le « phalanstère de la rue Broca » devient rapidement un lieu de rencontres et de fêtes, où se croisent des figures de l’avant‑garde parisienne : Apollinaire, Max Jacob, Picasso, Manolo Hugué, Charles‑Louis Philippe et bien d’autres. On y discute de poésie, de peinture, de politique, dans une atmosphère de liberté et de provocation. L’expérience, bien sûr, n’a rien d’une communauté autosuffisante comme l’imaginait Fourier : il s’agit plutôt d’un laboratoire de sociabilité bohème, où l’idéal de vie collective sert de cadre symbolique à une génération avide de renouveler les formes artistiques et de bousculer les conventions.
Si au XIXᵉ siècle, le mouvement des « phalanstères » avait inspiré des colonies agricoles et industrielles ; au XXᵉ siècle, le mot « phalanstères » devint un drapeau pour désigner des expériences de vie communautaire et créative, adaptées à l’avant‑garde artistique. La rue Broca témoigne ainsi de la manière dont l’utopie sociétaire a pu se réinventer dans le contexte de la bohème parisienne, en se transformant en un espace de convivialité, d’expérimentation esthétique et de fraternité intellectuelle. Le « phalanstère » de la rue Broca, parisien, éphémère mais marquant, fondé en 1904 par Jean Mollet, Edmond‑Marie Poullain et André Salmon, s'il n'a duré que très peu de temps, illustre la plasticité du fouriérisme. Dès 1905, l’expérience s’essouffle et Edmond‑Marie Poullain quitte l’atelier de la rue Broca pour s’installer rue Campagne‑Première à Montparnasse, où il poursuit sa carrière de peintre et graveur, tandis que Salmon et Mollet rejoignent d’autres cercles artistiques. Le phalanstère bohème de la rue Broca, plus proche d’une communauté d’artistes que d’un véritable phalanstère fouriériste, s’éteint donc en l’espace d’une année environ, mais il reste dans la mémoire comme l’un des foyers de la bohème parisienne qui a vu passer Apollinaire, Picasso, Max Jacob et bien d’autres.