1 Octobre 2025
Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808) de Charles Fourier.
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La Théorie des quatre mouvements et des destinées générales constitue le premier ouvrage publié par Charles Fourier et demeure l'un des textes les plus singuliers et les plus déconcertants de toute l'histoire de la pensée sociale. Paru anonymement à Lyon le 7 avril 1808, jour du trente-sixième anniversaire de son auteur, cet ouvrage ambitieux se présente comme l'annonce d'une découverte scientifique majeure comparable à celle de Newton dans le domaine physique, mais concernant cette fois les lois du mouvement social et universel. Le titre lui-même signale l'ampleur démesurée du projet puisqu'il promet de dévoiler non seulement les principes gouvernant les sociétés humaines mais les destinées générales de l'univers entier. Cette prétention à embrasser dans un système unique la totalité du cosmos, depuis les mouvements des planètes jusqu'aux passions humaines en passant par la vie végétale et animale, confère au livre un caractère hybride qui mêle analyse sociale, spéculation cosmologique, prophétie millénariste et critique virulente de la civilisation contemporaine. L'ouvrage passa largement inaperçu lors de sa publication et ne connut qu'une diffusion confidentielle, mais il contient déjà en germe l'essentiel des idées que Fourier développera durant les trois décennies suivantes dans des traités plus volumineux et plus systématiques.
Le contexte de rédaction et de publication éclaire partiellement le caractère énigmatique du livre. En 1808, Fourier est un commis de commerce de trente-six ans, sans formation universitaire ni reconnaissance intellectuelle, qui travaille à Lyon et rédige son texte durant ses loisirs. La France napoléonienne connaît alors une période de censure stricte qui limite considérablement la liberté d'expression, particulièrement en matière politique et sociale. Cette contrainte explique en partie le choix de Fourier de publier anonymement et de présenter son ouvrage sous la forme d'une théorie apparemment abstraite et scientifique plutôt que comme un manifeste politique direct. La mention sur la page de titre que le livre serait publié à Leipzig, ville allemande située hors du contrôle français, constitue une précaution supplémentaire même si l'impression eut réellement lieu à Lyon. L'exergue emprunté à Voltaire, qui déplore l'épaisse nuit qui voile encore la nature, place l'ouvrage sous le patronage des Lumières tout en suggérant que Fourier va précisément dissiper cette obscurité par ses découvertes. Le style du livre, souvent difficile et obscur, mêlant digressions, calculs arithmétiques complexes et affirmations péremptoires, trahit l'isolement intellectuel de son auteur qui n'a bénéficié d'aucune formation rhétorique académique et qui développe sa pensée sans confrontation dialectique avec d'autres esprits.
Le titre de l'ouvrage renvoie à la théorie centrale qui structure l'ensemble du système fouriériste et qui affirme l'existence de quatre mouvements fondamentaux régissant l'univers. Ces quatre mouvements sont le mouvement social qui gouverne les relations entre les êtres humains, le mouvement animal qui régit la vie des organismes vivants, le mouvement organique qui concerne le règne végétal et minéral, et le mouvement matériel qui s'applique aux corps inanimés et aux astres. Selon Fourier, ces quatre mouvements obéissent à des lois unitaires découvertes par lui et qui constituent une extension des lois newtoniennes de la gravitation au domaine organique et social. De même que Newton avait démontré que les corps célestes s'attirent selon des lois mathématiques précises, Fourier prétend avoir découvert que les êtres vivants et les sociétés humaines obéissent à des lois d'attraction passionnelle tout aussi rigoureuses et calculables. Cette analogie entre attraction physique et attraction passionnelle fonde toute l'épistémologie fouriériste et légitime la prétention de Fourier à avoir établi une science sociale aussi exacte que l'astronomie. Le caractère unitaire de ces lois implique que la transformation de l'organisation sociale humaine entraînera nécessairement des modifications dans les autres sphères du mouvement universel, d'où les prophéties cosmologiques qui scandalisèrent tant les lecteurs ultérieurs.
L'ouvrage s'ouvre par une introduction qui constitue à elle seule un violent réquisitoire contre la civilisation. Fourier y dénonce avec une verve sarcastique les prétendus progrès de son époque qu'il considère comme autant d'illusions masquant une réalité de misère, d'exploitation et d'absurdité. La civilisation, loin de représenter l'état le plus avancé de l'humanité, n'est selon lui qu'une phase transitoire et défectueuse caractérisée par le règne du commerce mensonger, de la famille oppressive et du travail répugnant. Les philosophes et les économistes qui célèbrent les bienfaits de la civilisation sont, dans cette perspective, soit des aveugles incapables de percevoir la vérité soit des complices conscients de l'ordre établi. Fourier s'attaque particulièrement aux économistes libéraux de son temps qui vantent les mérites du libre-échange et de la concurrence. Il démontre par des exemples concrets tirés de son expérience de commerçant que le système commercial produit systématiquement le gaspillage, la fraude et l'opposition des intérêts individuels. Un fruit qui pourrit dans les entrepôts d'un spéculateur attendant la hausse des prix tandis que des pauvres meurent de faim à proximité symbolise pour lui l'absurdité fondamentale de la civilisation. Cette critique du commerce et de l'économie de marché constitue un des aspects les plus modernes et les plus pertinents de la pensée fouriériste, celui qui a le mieux résisté à l'épreuve du temps.
Le livre développe ensuite une théorie des passions humaines qui forme le cœur du système social de Fourier. Reprenant et systématisant des idées déjà esquissées dans des notes antérieures, Fourier propose une classification des douze passions fondamentales réparties en trois catégories. Les cinq passions sensibles correspondent aux cinq sens et recherchent les plaisirs matériels. Les quatre passions affectives concernent les relations sentimentales et sociales. Mais ce sont les trois passions distributives ou mécanisantes qui constituent l'originalité majeure de Fourier et la clé de son système. Ces trois passions, la cabaliste ou goût de l'intrigue, la papillonne ou besoin de variété, et la composite ou recherche des plaisirs composés, ont été selon lui complètement méconnues par les philosophes antérieurs alors qu'elles jouent un rôle crucial dans le fonctionnement de la société. La thèse fondamentale de Fourier consiste à affirmer que toutes ces passions sont bonnes en elles-mêmes et nécessaires à l'harmonie sociale, contrairement à ce qu'enseignent les moralistes qui veulent les réprimer ou les déformer. L'erreur de la civilisation réside précisément dans cette tentative de contrarier les passions naturelles au lieu de les organiser de manière à ce que leur libre jeu produise spontanément le bien collectif. Cette idée que les vices apparents de l'humanité résultent non de la nature humaine elle-même mais de la mauvaise organisation sociale qui pervertit les passions naturellement bonnes constitue un renversement radical de la morale traditionnelle.
L'ouvrage consacre de longs développements à la description de la société harmonieuse qui résultera de l'application des lois de l'attraction passionnelle. Fourier y esquisse pour la première fois l'organisation en phalanstères, ces communautés d'environ mille six cents personnes vivant dans un vaste édifice collectif où le travail sera transformé en plaisir par l'attraction. Il décrit minutieusement la vie quotidienne en harmonie, insistant sur la variété des occupations, la liberté des relations amoureuses, l'éducation des enfants et l'organisation des repas collectifs. Ces descriptions, qui occupent une place importante dans le livre, témoignent d'une imagination foisonnante mais aussi d'une attention remarquable aux détails pratiques de l'existence quotidienne. Fourier ne se contente pas d'énoncer des principes abstraits mais s'efforce de montrer concrètement comment la vie en harmonie se déroulera, quelle nourriture on y consommera, comment on y élèvera les enfants, quels métiers y seront exercés et selon quels horaires. Cette dimension utopique au sens littéral, c'est-à-dire la description minutieuse d'une société idéale, fait de Fourier l'héritier de toute une tradition qui remonte à Thomas More et à Campanella, mais il renouvelle profondément le genre en y introduisant une dimension systématique et pseudo-scientifique inédite.
Les aspects cosmologiques et prophétiques du livre constituent sans doute ce qui déconcerta le plus les lecteurs et ce qui valut à Fourier d'être considéré comme un illuminé ou un fou par beaucoup de ses contemporains. Fourier y développe une vision de l'histoire universelle divisée en périodes successives dont la civilisation actuelle n'est que la cinquième sur les huit que doit traverser l'humanité avant d'atteindre l'harmonie. Mais au-delà de cette périodisation historique, Fourier affirme que l'avènement de l'harmonie sociale provoquera des transformations physiques de la planète et du cosmos. Il annonce que les océans changeront de goût et deviendront une sorte de limonade, que de nouveaux animaux utiles et bienveillants apparaîtront pour servir l'humanité, que le climat se modifiera avantageusement avec la disparition des températures extrêmes, et même que la durée de vie humaine s'allongera considérablement. Ces prédictions fantastiques, que Fourier présente avec le plus grand sérieux et qu'il prétend déduire scientifiquement de ses lois de l'unité universelle, relèvent d'une forme de pensée magique ou mythique qui contraste violemment avec les aspects critiques et analytiques de son œuvre. Les historiens et les commentateurs ont longtemps débattu pour savoir s'il fallait considérer ces élucubrations cosmologiques comme des métaphores poétiques, comme les symptômes d'un déséquilibre mental ou comme la partie intégrante d'un système cohérent bien que délirant.
Un autre aspect scandaleux du livre, qui sera d'ailleurs censuré par les disciples de Fourier lors des éditions ultérieures, concerne les passages relatifs à la sexualité et à l'amour. Fourier y affirme la nécessité d'une complète liberté amoureuse en harmonie et critique sévèrement le mariage monogame et indissoluble de la civilisation. Il esquisse une classification complexe des différents types d'amours et suggère que tous doivent trouver satisfaction dans la société future. Cette libération sexuelle, que Fourier associe à l'émancipation des femmes, représentait une position extrêmement audacieuse pour l'époque et explique en partie le silence prudent que Fourier maintint sur certains aspects de sa doctrine durant sa vie publique. Les passages les plus explicites sur la sexualité furent soit supprimés soit édulcorés par les éditeurs ultérieurs soucieux de respectabilité, donnant une image aseptisée de la pensée fouriériste qui trahissait les intentions de son auteur. Ce n'est qu'au vingtième siècle que les éditions intégrales permirent de redécouvrir l'étendue de la libération sexuelle prônée par Fourier, ce qui valut à ce dernier l'admiration des surréalistes et de divers mouvements de libération sexuelle.
Le style même de l'ouvrage mérite attention car il témoigne du caractère atypique de Fourier comme écrivain et penseur. Contrairement aux philosophes académiques qui suivent une progression logique rigoureuse, Fourier procède par digressions, répétitions et associations d'idées qui rendent la lecture souvent difficile et déconcertante. Le texte multiplie les tableaux synoptiques, les calculs arithmétiques, les classifications détaillées et les néologismes qui créent un vocabulaire technique propre au système fouriériste. Cette profusion terminologique, si elle complique l'accès au texte, traduit l'ambition de Fourier de créer une science nouvelle avec son langage spécifique. Les formules péremptoires, les affirmations sans preuve, les raisonnements par analogie et les prophéties sans nuances qui émaillent le texte ont longtemps disqualifié Fourier aux yeux des esprits rationnels formés à la méthode scientifique moderne. Pourtant, ce style prophétique et visionnaire possède une force rhétorique indéniable et une capacité d'évocation qui explique la fascination exercée par Fourier sur des lecteurs aussi divers que Victor Hugo, André Breton ou Walter Benjamin.
La réception de l'ouvrage fut presque nulle lors de sa publication. Aucune recension ne parut dans les revues savantes, aucun débat public n'eut lieu et Fourier ne reçut aucune reconnaissance pour sa prétendue découverte majeure. Cette indifférence complète s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, le livre est publié de manière anonyme et aucun réseau intellectuel ne soutient sa diffusion. Ensuite, son caractère hétérogène et son style difficile rebutent les lecteurs potentiels. Enfin, la prétention exorbitante de l'auteur à avoir découvert les lois de l'univers entier sans aucune légitimité académique ou scientifique établie rendait le livre incrédible aux yeux des savants. Fourier attend en vain durant des années qu'un riche philanthrope ou qu'un gouvernement éclairé finance l'établissement d'un phalanstère expérimental qui aurait démontré la validité de ses théories. Cette attente déçue le conduisit à rédiger d'autres ouvrages plus développés et plus systématiques qui tentaient d'exposer sa doctrine de manière plus accessible, mais qui connurent un succès guère supérieur de son vivant. Ce n'est qu'après sa mort en 1837 que ses disciples, regroupés dans l'École sociétaire, entreprirent de diffuser ses idées et d'établir des communautés fondées sur ses principes, avec les résultats mitigés que l'on sait.
L'importance historique de la Théorie des quatre mouvements réside moins dans son succès immédiat que dans son rôle de matrice de tout le système fouriériste ultérieur. Toutes les idées développées dans les ouvrages suivants de Fourier se trouvent déjà en germe dans ce premier livre, même si elles seront précisées, nuancées et systématisées par la suite. La critique radicale de la civilisation commerciale, la théorie des passions, le projet du phalanstère, la libération sexuelle, l'émancipation des femmes, la transformation du travail en plaisir, toutes ces thématiques centrales du fouriérisme apparaissent dès 1808. Le livre témoigne du moment inaugural où une pensée originale prend forme et se cherche encore, mêlant intuitions fécondes et divagations extravagantes dans une œuvre composite qui ne dissimule pas ses contradictions. Pour les historiens de la pensée sociale, l'ouvrage constitue un document précieux qui permet de comprendre la genèse d'un système utopique majeur du dix-neuvième siècle. Pour les lecteurs contemporains, il offre un exemple fascinant de ces moments de l'histoire intellectuelle où un individu isolé, sans moyens ni reconnaissance, entreprend de repenser radicalement l'organisation du monde et de proposer une alternative totale à la société existante. La démesure même du projet, son caractère chimérique et sa naïveté touchante en font paradoxalement un témoignage émouvant sur la capacité humaine d'imagination utopique et de contestation radicale de l'ordre établi.