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La Garenne de philosophie

CHARLES FOURIER / Le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829)

Une tentative de vulgarisation du système fouriériste
  • Le contexte : une tentative de vulgarisation sept ans après le Traité de 1822
  • Le changement de stratégie : référence au monde industriel plutôt qu'agricole
  • L'émergence d'un cercle de disciples (Just Muiron notamment)
  • La structure rhétorique : interpeller chaque classe sociale par son intérêt
  • Le développement du concept d'industrie attrayante et des séries passionnelles
  • La critique virulente de la civilisation industrielle et du capitalisme naissant
  • La théorie de l'expérimentation : un seul phalanstère suffirait à convaincre
  • Les aspects pratiques : budgets, recrutement, plans détaillés
  • L'atténuation prudente des spéculations cosmologiques
  • La conception de l'éducation intégrale (corps, esprit, sens)
  • La réception modeste mais moins nulle que les ouvrages précédents
  • L'importance comme synthèse accessible du système fouriériste

Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, ou Invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, publié à Paris en 1829, représente la dernière tentative majeure de Charles Fourier de présenter son système au public de manière accessible et convaincante. Sept ans après le Traité de l'association domestique-agricole dont la réception avait été décevante, Fourier entreprend de reformuler sa doctrine dans un ouvrage de moindre ampleur, environ six cents pages, qui se veut plus direct, plus pragmatique et plus susceptible de séduire les lecteurs potentiels, notamment les capitalistes et les philanthropes susceptibles de financer l'établissement d'un phalanstère expérimental. Le titre lui-même, avec sa référence au monde industriel, signale un changement de stratégie rhétorique par rapport aux ouvrages antérieurs. Charles Fourier cherche manifestement à inscrire son projet dans le contexte de l'industrialisation croissante de la France et à montrer que son système constitue non pas un retour nostalgique à une économie rurale primitive mais au contraire une organisation rationnelle et moderne du travail industriel. Cette inflexion témoigne de la lucidité de Fourier qui comprend que l'avenir appartient à l'industrie et qu'il doit adapter son discours en conséquence, même si ses convictions profondes restent marquées par une méfiance persistante envers le développement capitaliste incontrôlé.

Le contexte de rédaction et de publication diffère sensiblement de celui des œuvres précédentes. En 1829, Charles Fourier n'est plus le solitaire complet qu'il était en 1808 ou en 1822. Il a réussi à rassembler autour de lui un petit cercle de disciples, modeste certes mais fidèle et dévoué, qui l'encourage dans ses travaux et commence à diffuser ses idées. Le premier et le plus constant de ces disciples est Just Muiron, fonctionnaire bisontin qui découvrit les écrits de Fourier dès 1816 et qui rejoignit personnellement le maître à Belley en 1818, inaugurant une amitié et une collaboration qui dureront jusqu'à la mort de Fourier. Just Muiron apporte à Charles Fourier non seulement un soutien moral précieux mais aussi une aide matérielle et intellectuelle. C'est lui qui encourage Fourier à persévérer dans la rédaction de ses ouvrages, qui le soutient financièrement dans ses moments de gêne et qui commence à faire connaître la doctrine sociétaire dans les cercles intellectuels de Besançon et de Paris. D'autres disciples se joignent progressivement au groupe, notamment quelques jeunes gens attirés par l'originalité et la radicalité de la pensée fouriériste. Cette présence d'un public immédiat, même réduit, modifie les conditions de travail de Fourier qui écrit désormais avec la conscience d'être lu et compris par quelques-uns au moins. Le Nouveau Monde industriel bénéficie de cette situation nouvelle puisque Fourier peut discuter ses idées avec ses disciples, recueillir leurs observations et tenir compte de leurs suggestions quant à la meilleure manière de présenter le système.

La structure de l'ouvrage révèle cette volonté de persuasion et de vulgarisation. Contrairement au Traité de 1822 qui suivait un plan théorique ambitieux partant des principes les plus abstraits pour descendre vers les applications concrètes, Le Nouveau Monde industriel adopte une démarche plus pragmatique et plus rhétorique. Fourier commence par interpeller directement les différentes classes sociales pour leur démontrer l'intérêt qu'elles ont toutes à l'établissement de l'harmonie. Il s'adresse successivement aux capitalistes en leur montrant que leurs fortunes se multiplieront en harmonie, aux travailleurs en leur promettant des conditions de vie incomparablement supérieures, aux femmes en leur garantissant l'émancipation complète, aux savants en leur offrant la possibilité de développer leurs recherches sans contraintes matérielles, et même aux gouvernements en leur démontrant que le système sociétaire résoudra tous les problèmes sociaux qui menacent l'ordre établi. Cette stratégie argumentative, qui vise à convaincre chacun par l'appel à son intérêt bien compris, témoigne du réalisme de Charles Fourier qui sait que les grands changements sociaux ne se produisent pas par pur idéalisme mais parce que des acteurs puissants y trouvent leur avantage. Cette dimension stratégique et calculatrice du discours fouriériste a parfois été négligée par les commentateurs qui ont vu en Fourier un rêveur déconnecté des réalités, alors qu'il se montre au contraire remarquablement lucide sur les conditions concrètes de réalisation de son projet.

L'ouvrage développe avec une insistance particulière le concept d'industrie attrayante qui constitue le cœur du système et qui est mis en avant dès le titre. Fourier y explique avec force détails comment le travail, repoussant en civilisation, devient attrayant en harmonie grâce à une organisation fondée sur l'attraction passionnelle. Il décrit minutieusement les mécanismes des séries passionnelles, ces groupements de travailleurs réunis par le goût commun pour une activité particulière et qui s'organisent spontanément selon des principes de libre association et d'émulation joyeuse. Chaque série se subdivise en groupes et sous-groupes selon des nuances de préférences toujours plus fines, créant une hiérarchie complexe mais naturelle fondée uniquement sur le talent et le zèle. Les changements fréquents d'activité, permettis par la brièveté des séances de travail, évitent la monotonie et maintiennent l'enthousiasme. Le cadre de travail, soigneusement aménagé pour être agréable et stimulant, contribue à rendre l'activité plaisante. La qualité des outils et des matériaux, l'organisation rationnelle des tâches et surtout la sociabilité du travail en groupe transforment la corvée en plaisir. Fourier insiste beaucoup sur cette dimension sociale du travail attrayant, montrant que c'est la compagnie des compagnons, l'émulation mutuelle, les rivalités amicales entre groupes et les célébrations collectives des réussites qui font du travail une source de joie plutôt qu'une obligation pénible.

La critique de la civilisation occupe une place importante dans l'ouvrage et prend des accents particulièrement virulents. Fourier y dénonce avec une verve sarcastique les aberrations du système commercial et industriel de son temps. Il montre comment le développement des manufactures, présenté par les économistes libéraux comme un progrès, produit en réalité la misère croissante des ouvriers entassés dans des conditions de travail abominables. Il décrit les villes industrielles naissantes avec leurs quartiers sordides, leur pollution, leur promiscuité et leur criminalité. Il dénonce le chômage chronique qui frappe les travailleurs à chaque crise économique et qui les réduit à la mendicité ou à la délinquance. Il critique le gaspillage systématique des ressources naturelles et humaines qui caractérise l'économie politique sous la domination du Capital où la surproduction alterne avec la pénurie, où les denrées alimentaires pourrissent dans les entrepôts tandis que des foules affamées errent dans les rues, où les talents individuels restent inutilisés faute d'éducation appropriée. Cette critique du capitalisme industriel naissant, formulée dès 1829, anticipe de manière remarquable les analyses ultérieures de Karl Marx et Friedrich Engels tout en s'en distinguant par ses présupposés théoriques. Là où Marx verra dans la misère ouvrière une conséquence nécessaire de l'exploitation par le Capital qu'il faudra abolir par la lutte des classes, Charles Fourier considère que cette misère résulte d'une mauvaise organisation qu'il suffit de remplacer par une organisation rationnelle pour que l'abondance et le bonheur règnent.

Le Nouveau Monde industriel accorde une attention particulière aux questions pratiques de la transition vers l'harmonie. Fourier y expose sa théorie de l'essai ou de l'expérimentation préalable, selon laquelle il suffirait d'établir un seul phalanstère expérimental pour que la supériorité évidente du système entraîne sa diffusion rapide et universelle. Cette conviction, quelque peu naïve avec le recul, animait profondément Charles Fourier qui passa les dernières années de sa vie à chercher le capitaliste généreux ou le gouvernement éclairé qui accepterait de financer cet essai décisif. Il calcule méticuleusement les sommes nécessaires, évalue les terrains appropriés, établit des budgets prévisionnels et dessine des plans d'édifices. Cette dimension programmatique donne au livre un caractère de manuel pratique destiné aux futurs fondateurs de phalanstères. Fourier fournit des instructions détaillées sur le recrutement des membres de la phalange d'essai, insistant sur la nécessité de rassembler des individus aux caractères variés pour disposer des 810 types humains différents que nécessite le fonctionnement optimal du système. Il précise les qualifications requises pour les différentes fonctions, les modalités d'organisation du travail durant la phase de construction et d'installation, et les règles de fonctionnement pour les premières années avant que le système n'atteigne sa pleine maturité.

Les aspects cosmologiques et prophétiques, si développés dans les ouvrages antérieurs, se trouvent quelque peu atténués dans Le Nouveau Monde industriel, ce qui suggère que Charles Fourier ou ses disciples ont compris que ces spéculations nuisaient à la crédibilité du système auprès du public rationnel qu'ils cherchaient à convaincre. Sans renoncer complètement à sa vision d'une transformation cosmique accompagnant la transformation sociale, Charles Fourier la développe de manière plus discrète et plus prudente. Il maintient néanmoins ses affirmations concernant l'amélioration du climat, l'apparition de nouvelles espèces animales utiles et l'allongement de la durée de vie humaine, mais il les présente davantage comme des conséquences lointaines et indirectes de l'harmonie sociale plutôt que comme des transformations physiques immédiates de la planète. Cette modération témoigne de la capacité d'adaptation de Fourier qui cherche à rendre son message acceptable sans pour autant trahir ses convictions les plus profondes.

La question de l'éducation reçoit un traitement approfondi qui anticipe les pédagogies nouvelles du vingtième siècle. Charles Fourier y développe sa conception d'une éducation intégrale qui forme simultanément le corps, l'esprit et les sens de l'enfant. Il critique sévèrement l'éducation civilisée qui repose sur la contrainte, la mémorisation passive et la séparation artificielle entre formation intellectuelle et formation manuelle. En harmonie, les enfants apprendront par le jeu, par l'imitation et par la participation progressive aux activités des adultes. Chacun développera ses aptitudes naturelles sans être contraint d'étudier des matières qui ne l'intéressent pas. Les séries enfantines, organisées selon les goûts et les âges, permettront une socialisation harmonieuse et une initiation progressive au travail collectif. Fourier accorde une grande importance à l'éducation sensorielle et corporelle, insistant sur la nécessité de raffiner les cinq sens et de développer l'agilité physique. Il prône une éducation non répressive de la sexualité qui prépare les jeunes gens à la liberté amoureuse de l'âge adulte plutôt que de leur inculquer la honte et la culpabilité qui caractérisent l'éducation civilisée. Cette vision pédagogique, radicalement novatrice pour l'époque, préfigure les méthodes actives de Montessori, Freinet ou Neill et témoigne de la modernité de certains aspects de la pensée fouriériste.

La réception du Nouveau Monde industriel ne fut guère plus favorable que celle des ouvrages précédents. L'ouvrage circula davantage grâce aux efforts des disciples de Fourier qui commençaient à constituer un réseau de diffusion modeste mais actif. Quelques recensions parurent dans la presse, généralement sceptiques voire moqueuses, mais au moins l'œuvre ne passa pas complètement inaperçue comme ce fut le cas pour le Traité de 1822. Le prix relativement élevé du livre et son volume encore considérable limitaient sa diffusion populaire. Fourier continua d'espérer en vain qu'un mécène généreux financerait l'établissement du phalanstère d'essai qui devait démontrer la validité de sa théorie. Cette attente déçue marqua les dernières années de sa vie jusqu'à sa mort en 1837. Ce n'est qu'après sa disparition que le mouvement fouriériste prit véritablement son essor sous la direction de Victor Considerant qui sut donner une forme plus accessible et plus politique à la doctrine du maître. Le Nouveau Monde industriel servit alors de texte de référence pour la vulgarisation du fouriérisme et fut réédité plusieurs fois dans les décennies suivantes.

L'importance historique de l'ouvrage réside dans sa fonction de synthèse accessible du système fouriériste. Plus concis que le Traité de 1822, plus pragmatique que la Théorie des quatre mouvements de 1808, Le Nouveau Monde industriel constitue la meilleure introduction à la pensée de Fourier pour le lecteur moderne. Il expose l'essentiel de la doctrine sans s'égarer dans les développements cosmologiques les plus extravagants, il fournit des descriptions concrètes du fonctionnement du phalanstère sans se perdre dans les calculs arithmétiques infinis, et il développe la critique de la civilisation commerciale et industrielle avec une verve et une lucidité qui n'ont rien perdu de leur pertinence. Le livre témoigne du moment où le fouriérisme commence à passer du stade de la spéculation solitaire à celui du mouvement social organisé, moment décisif dans l'histoire des utopies du dix-neuvième siècle.

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