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La Garenne de philosophie

RELATION / Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx

Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx sont deux penseurs majeurs du socialisme du XIXe siècle, mais leurs visions du monde, de l’économie et de la révolution diffèrent profondément. Bien qu’ils partagent une critique radicale du capitalisme et une volonté d’émancipation des travailleurs, leurs désaccords sont nombreux et structurants. Le premier point de divergence concerne leur conception de la propriété. Proudhon de manière célèbre affirme que « la propriété, c’est le vol », dénonçant la propriété privée comme une forme d’appropriation injuste du travail d’autrui. Cette phrase est problématique puisqu'il reviendra dessus à la fin de sa vie. Il ne rejette pas toute forme de propriété, bien au contraire, il défend la possession individuelle, notamment celle de l’artisan ou du paysan, qui travaille lui-même ses outils ou sa terre. En 1866, dans Théorie de la propriété, il affirme que « la propriété, c'est la liberté », rappelant qu'il désignait à l'origine seulement ceux qui tirent un revenu du travail des autres, sans travailler eux-mêmes. Pour lui, la propriété est la seule force qui puisse servir de contre-poids à l'État. Karl Marx, de son côté, critique la propriété privée des moyens de production – usines, terres, capitaux – comme le fondement de l’exploitation capitaliste. Pour lui, cette propriété doit être abolie au profit d’une propriété collective, gérée par l’ensemble des travailleurs quant aux moyens de production.

Leur conception du rôle de l’État est également opposée. Pierre-Joseph Proudhon est farouchement anti-étatiste. Il rejette toute forme de pouvoir centralisé, y compris celui d’un État révolutionnaire. Il imagine une société fondée sur des fédérations d’associations libres, coopératives et mutualistes, où les individus s’organisent sans hiérarchie imposée. Karl Marx, en revanche, considère que l’État, bien qu’instrument de domination dans le système bourgeois, peut être temporairement utilisé par les révolutionnaires pour transformer les rapports sociaux. Il envisage une dictature du prolétariat – une forme de pouvoir transitoire exercé par les travailleurs – comme étape nécessaire vers l’abolition de l’État et l’avènement du communisme. Cette divergence traduit une opposition entre le socialisme libertaire de Pierre-Joseph Proudhon et le socialisme centralisé et stratégique de Karl Marx.

Sur le plan philosophique, leurs méthodes diffèrent aussi. Pierre-Joseph Proudhon s’inspire de la dialectique idéaliste, notamment celle de Kant et de Hegel, qu’il utilise pour penser les contradictions sociales comme des tensions à résoudre par des équilibres moraux ou juridiques. Il cherche à concilier les opposés, à produire des synthèses harmonieuses. Karl Marx, lui, développe une dialectique matérialiste : il analyse les contradictions non comme des abstractions, mais comme des conflits réels entre classes sociales aux intérêts opposés. Pour lui, ces contradictions ne se résolvent pas par des idées, mais par des luttes concrètes, historiques, qui transforment les structures économiques et politiques.

Leur rapport au travail et à l’économie illustre encore leur opposition. Pierre-Joseph Proudhon valorise le travail indépendant, artisanal ou coopératif. Il rejette le salariat, qu’il considère comme une forme d’aliénation, et propose des réformes immédiates comme le crédit gratuit ou la création de coopératives autogérées. Karl Marx partage la critique du salariat, mais il le voit comme une étape historique dans l’évolution des modes de production. Il ne propose pas des réformes isolées, mais une révolution sociale fondée sur la lutte des classes, qui abolirait le capitalisme dans son ensemble. Là où Pierre-Joseph Proudhon cherche des solutions concrètes et immédiates, Karl Marx vise une transformation radicale et globale.

Leur conception du socialisme reflète ces divergences. Pierre-Joseph Proudhon défend un socialisme libertaire, fondé sur la justice, l’équilibre et la liberté individuelle. Il refuse les utopies communautaires trop centralisées et privilégie une organisation souple, fédérative. Karl Marx, quant à lui, développe un socialisme scientifique, fondé sur l’analyse des rapports de production et des dynamiques historiques. Il s’appuie sur des expériences comme celle de la Commune de Paris pour penser le communisme comme une société sans classes, où les moyens de production sont collectivisés et où l’État finit par dépérir.

Enfin, leur relation personnelle est marquée par une rupture intellectuelle. Après une période de respect mutuel, Karl Marx publie en 1847 Misère de la philosophie, une critique virulente de La Philosophie de la misère de Pierre-Joseph Proudhon. Il y reproche à ce dernier son idéalisme, son incohérence et son manque de rigueur scientifique. Proudhon, de son côté, accuse Marx de dogmatisme et d’autoritarisme. Cette polémique scelle leur désaccord et illustre deux visions irréconciliables du socialisme : l’une fondée sur la liberté et la fédération, l’autre sur la lutte des classes et la transformation révolutionnaire des structures économiques.

En 1866, dans Théorie de la propriété, il affirme que « la propriété, c'est la liberté », rappelant qu'il désignait à l'origine seulement ceux qui tirent un revenu du travail des autres, sans travailler eux-mêmes. Pour lui, la propriété est la seule force qui puisse servir de contre-poids à l'État

Ils divergent sur la révolution :

Pour PIERRE-JOSEPH PROUDHON

  • La pensée petite bourgeoise : « Ce prétendu moyen [la révolution] serait tout simplement un appel à la force, à l’arbitraire, bref, une contradiction » Pierre-Joseph Proudhon, lettre à Karl Marx de 1846.
  • Il écrit Confessions d'un révolutionnaire en 1849.

Ils divergent aussi sur les syndicats et la grève :

Pour PIERRE-JOSEPH PROUDHON

  • Je trouve dans un article publié par M. Léon Faucher... septembre 1845, que depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l'habitude des coalitions, ce qui est assurément un progrès, dont on ne peut que les féliciter : mais que cette amélioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruction économique. Ce n'est point des manufacturiers, s'écriait au meeting de Bolton, un ouvrier fileur, que les
    salaires dépendent. Dans les époques de dépression les maîtres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont s'arme la nécessité, et qu'ils le veuillent ou non, il faut qu'ils frappent. Le principe régulateur est le rapport de l'offre avec la demande; et les maîtres n'ont pas ce pouvoir... A la bonne heure, voilà des ouvriers bien dressés, des ouvriers modèles, etc., etc. Cette misère manquait à l'Angleterre : elle ne passera pas le détroit, Pierre-Joseph Proudhon, lettre à Karl Marx de 1846.
  • La pensée petite bourgeoise : « faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique ». « Je préfère brûler la Propriété à petit feu » Pierre-Joseph Proudhon, lettre à Karl Marx de 1846.
  • « Quel est le but des coalitions ? Précisément de détruire la liberté commerciale, d’anéantir la concurrence, et de lui substituer quoi ? La contrainte » Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières1865.
  • « la coalition des ouvriers, suivie de grève, n’étant ni de l’association, ni de la concurrence, ni de l’offre ou de la demande, ne pouvait, à aucun point de vue, se faire considérer comme légale » Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières1865. Le plus étrange est que le droit de grève est accordé en France en 1864.
  • « il n’y a pas plus de droit de coalition qu’il n’y a un droit de chantage, de l’escroquerie et du vol, pas plus qu’il n’y a un droit de l’inceste ou de l’adultère ». Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières1865.
     

Pour KARL MARX

  • « Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte […], cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. »
  • , Marx voit dans les vues de Pierre-Joseph Proudhon sur la grève le symptôme de la difficulté qu'il a à prendre totalement fait et cause pour le socialisme, et sa prétention à se placer en surplomb des débats opposant ce que nous appeleront les socialistes et les capitalistes : « Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois et des prolétaires. Il n’est que le petit bourgeois, balloté constamment entre le Capital et le Travail, entre l’économie politique et le communisme. » Bref, « il est la contradiction faite homme ». Karl Marx, Lettre à son camarade Jean Baptista von Schweitzer de 1865.

 

  • « Les socialistes bourgeoises veulent tous les avantages des conditions sociales modernes sans les luttes et les dangers qui en découlent nécessairement. » Karl Marx

Souhaites-tu que je reformule ce texte dans un style plus littéraire, polémique ou pédagogique ?

synthèse structurée des principaux points de désaccord entre Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx.


🧭 1. Vision de la propriété
Proudhon Karl Marx
Incohérent. Déclare que « la propriété, c’est le vol » : il critique la propriété privée comme forme d’exploitation individuelle. Propose une abolition partielle de la propriété, mais conserve l’idée d’une possession individuelle (notamment artisanale). Voit la propriété privée des moyens de production comme un rapport d’exploitation entre classes sociales.
En 1866, dans Théorie de la propriété, il affirme que « la propriété, c'est la liberté », rappelant qu'il désignait à l'origine seulement ceux qui tirent un revenu du travail des autres, sans travailler eux-mêmes. Pour lui, la propriété est la seule force qui puisse servir de contre-poids à l'État Prône la socialisation complète des moyens de production à l’échelle nationale.

2. Rôle de l’État
Proudhon Karl Marx
Hostile à toute forme d’État centralisé, même révolutionnaire et favorable à une fédération d’associations libres. Envisage une prise de contrôle de l’État bourgeois par les révolutionnaires, comme étape vers le communisme.
Défend une logique mutualiste et décentralisée (ex. : Banque du peuple). Défend une centralisation temporaire pour abolir les rapports de production capitalistes.

3. Méthode philosophique
Proudhon Karl Marx
Utilise une dialectique idéaliste et parfois abstraite, influencée par Kant et Hegel. Développe une dialectique matérialiste fondée sur l’analyse des rapports sociaux et économiques.
Tente de dépasser les contradictions par des synthèses morales ou juridiques. Analyse les contradictions comme moteur historique des luttes de classes.

4. Rapport au travail et à l’économie
Proudhon Karl Marx
Favorable au travail indépendant, artisanal ou coopératif, sans salariat. Voit le salariat comme une forme transitoire appelée à disparaître au profit du travail associé.
Propose des réformes économiques immédiates (crédit gratuit, coopératives). Prône une révolution sociale fondée sur la lutte des classes.

5. Conception du socialisme
Proudhon Karl Marx
Socialisme libertaire, anti-autoritaire, fondé sur la justice et l’équilibre. Socialisme scientifique, historique, fondé sur la lutte des classes et la transformation des rapports de production.
Refuse les utopies communautaires trop centralisées. S’appuie sur les expériences coopératives et la Commune pour penser le communisme.

🔥 6. Relation personnelle et polémique
  • En 1847, Karl Marx publie Misère de la philosophie pour critiquer La Philosophie de la misère de Proudhon, qu’il juge idéaliste et incohérente.
  • Proudhon reproche à Marx son dogmatisme et son autoritarisme.
  • Leur correspondance révèle une tension croissante, malgré une admiration initiale.

Souhaites-tu que je transforme cette synthèse en carte mentale ou en frise chronologique pour un usage pédagogique ?

Bruxelles, 28 décembre — Rue d'Orléans 42 Fbg. Namur

Mou cher M. Annenkoff ! Vous auriez reçu depuis longtemps ma réponse à votre lettre du 1er Novembre, si mon libraire n’avait pas tardé jusqu’à la semaine passée à m’envoyer le livre de M. Proudhon : ”Philosophie de la misère”. Je l’ai parcouru eu deux jours, pour pouvoir vous communiquer toute de suite mon opinion. Comme j’ai lu le livre très rapidement, je ne peux pas entrer dans les détails, je ne peux vous parler que de l’impression générale qu’il a produite sur moi. Si vous le demandez, je pourrai entrer en détail dans une seconde lettre.

Je vous avouerai franchement, que je trouve le livre en général mauvais et très mauvais. Vous même plaisantez dans votre lettre ”sur le coin de la philosophie allemande” dont M. Proudhon fait parade dans cet œuvre informe et présomptueux, mais vous supposez que le développement économique n’a pas été infecté par le poison philosophique. Aussi suis-je très éloigné d’imputer les fautes du développement écono­mique à la Philosophie de M. Proudhon. M. Proudhon ne vous donne pas une fausse critique de l’économie politique parce qu’il est possesseur d’une philosophie ridicule, mais il vous donne une philosophie ridicule, parce qu’il n’a pas compris l’état social actuel dans son engrènement, pour user d’un mot, que M. Proudhon emprunte à Fourier, comme beau­coup d’autres choses.

Pourquoi M. Proudhon parler-t-il de dieu, de la raison universelle, de la raison impersonnelle de l’humanité, qui ne se trompe jamais, qui a été de tout temps égale à elle même, d’out il faut avoir seulement la con­science juste, pour se trouver dans le vrai ? pourquoi fait il du faible Hegelianisme, pour se poser comme esprit fort ?

Lui-même, il vous donne la clé de l’énigme. M. Proudhon voit dans l’histoire une certaine série de développements sociaux ; il trouve le progrès réalisé dans l’histoire ; il trouve enfin, que les hommes, pris comme individus, ne savaient pas ce qu’ils faisaient, qu’ils se trompaient sur leur propre mouvement. c-à-d. que leur développement social parait à la pre­mière vue chose distincte, séparée, indépendante de leur développement individuel. Il ne sait pas expliquer ces faits et l'hypothèse de la raison universelle, qui se manifeste, est toute trouvée. Rien de plus facile, que d’inventer des causes mystiques, c-à-d. des phrases, où le sens commun fait défaut.

Mais M. Proudhon, en avouant, qu'il ne comprend rien au déve­loppement historique de l'humanité — et il l'avoue lorsqu'il se sert des mois sonores de raison universelle, dieu etc. — n’avoue-t-il pas implicite­ment et nécessairement, qu'il est incapable de comprendre le développement économique ?

Qu'est ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le Produit de l'action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de dévelop­pement des facultés productives des Hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez de certaines degrés de développement de la Production, du Commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n'est que l'expression offi­cielle de la société civile. Voilà ce que M. Proudhon ne comprendra jamais, car il croit faire grande chose quand il appelle de l'état à la société civile, c.-à-d. du résumé officiel de la société à la société officielle.

Il n'est pas nécessaire d’ajouter que les hommes ne sont plus libres arbitres de leurs forces productives — qui sont la base de toute leur histoire — car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l’énergie pratique des hommes, mais cette énergie elle même est circonscrite par les conditions, dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale, qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est le produit de la génération antérieure. Par ce simple fait, que toute génération postérieure trouve des forces pro­ductives acquises par la génération antérieure, qui servent à elle comme matière première de nouvelle production, il se forme une connexité dans l'histoire des hommes, il se forme une l'histoire de l’humanité, qui est d’autant plus l’histoire de l'humanité, que les forces productives des hommes et en conséquence leur rapports sociaux ont grandi. Conséquence nécessaire : l'histoire sociale des hommes n'est jamais que l'histoire de leur développement individuel, soit qu'ils en aient la conscience, soit qu’ils ne l’aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous leurs rap­ports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires, dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.

M. Proudhon confond les idées et les choses. Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire, qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale, dans laquelle ils out acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privés du ré­sultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. — Je prends le mot commerce ici dans le sens le plus gé­néral comme nous disons en Allemand : Verkehr. — Par Exemple : le pri­vilège, l'institution des jurandes et des corporations, le régime réglementaire du moyen âge, étaient des relations féodales, qui seules cor­respondaient aux forces productives acquises et à l'état social préexistant duquel ces institutions étaient sorties. Sous la protection du régime corpo­ratif et réglementaire, les capitaux s'étaient accumulés, un commerce maritime s'était développé, des colonies avaient été fondées — et les hommes auraient perdu les fruits mêmes, s'ils avaient voulu conserver les formes, sous la protection desquelles ces fruits avaient mûri. Aussi y-avait-il deux coups de tonnerre, ta révolution de 1640 et celle de 1688. Toutes les anciennes formes économiques, les relations sociales, qui leur correspon­daient, l'état politique qui était l'expression officielle de l'ancienne so­ciété civile furent brisés en Angleterre. Ainsi les formes économiques, sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises les hommes changent leur mode de production et avec le mode de pro­duction ils changent tous les rapports économiques, qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé.

C'est ce que M. Proudhon n'a pas compris, encore moins démontré. M. Proudhon, incapable de suivre le mouvement réel de l'histoire, vous donne une phantasmagorie, qui a la présomption, d'être une phantasmagorie dialectique. Il ne sent pas le besoin de vous parler de 17-ème, 18-ème, 19-ème siècle, car son histoire se passe dans le milieu nébu­leux de l’imagination et s'élève hautement au-dessus des temps et des lieux. En un mot, c'est vieillerie hégélienne, ce n'est pas une histoire, ce n'est pas une histoire profane — histoire des hommes — c'est une histoire sacrée — histoire des idées. Dans sa manière de voir, l'homme n'est que l'instrument, dont l'idée ou la raison éternelle fait usage, pour se dé­velopper. Les évolutions, dont parle M. Proudhon, sont censées être les évolutions telles qu'elles se passent dans le sein mystique de l'idée absolue. Si vous déchirez le rideau de ce langage mystique, ceci vient à dire, que M. Proudhon vous donne l'ordre, dans lequel les catégories écono­miques se rangent dans l'intérieur de sa tête. Il ne me faudra beaucoup d'effort de vous donner la preuve, que cet arrangement est l'arrange­ment d'une tète très désordonnée.

M Proudhon a ouvert son livre avec une dissertation sur la valeur, qui est son dada. Pour cette fois je n’entrerai pas dans l’examen de cette dissertation.

La série des évolutions économiques de 1a raison éternelle commence avec la division du travail. Pour M Proudhon la division du travail est chose toute simple. Mais le régime des castes n’était-il pas une certaine division du travail ? Et le régime des corporations n’était-il pas une autre division du travail ? Et la division du travail du régime manufacturier, qui commence au milieu du I7-ème siècle et finit dans la dernière partie de 18-ème siècle en Angleterre, n'est-elle pas aussi totalement distincte de la division du travail de la grande industrie, de l'industrie moderne ?

M. Proudhon se trouve si peu dans le vrai, qu'il néglige ce que font même les économistes profanes. Pour vous parler de la division du travail, il n'a pas besoin de vous parler du marché du monde. Eh bien ! La division du travail, dans les 14-ème et 15-ème siècles où il n'y avait pas encore de colonies, où l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, où l'Asie orientale n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, ne devait elle pas se distinguer de fond eu comble de la division du travail du 17-ème siècle qui avait des colonies déjà développées ?

Ce n'est pas tout. Toute l'organisation intérieure des peuples, toutes leurs relations internationales, sont-ils autre chose que l'expression d'une certaine division du travail ? et ne doivent-il pas changer avec le chan­gement de la division du travail ?

M. Proudhon a si peu compris la question de la division du tra­vail. qu'il ne vous parle pas même de la séparation de la ville et de la campagne, qui, par exemple en Allemagne, s'est effectuée du neuvième au douzième siècle. Ainsi pour M. Proudhon cette séparation doit être loi éternelle, parce qu'il ne connaît ni son origine, ni son développement. Il vous parlera dans tout son livre que comme si cette création d'on cer­tain mode de production durerait jusqu'à la fin des jours. Tout ce que M. Proudhon vous dit de la division du travail, n’est qu’un résumé, et de plus, un résumé très superficiel, très incomplet de ce qu’avaient dit avant lui Adam Smith et mille autres.

La deuxième évaluation sont les machines. La connexité entre la division du travail et les machines est toute mystique chez M. Proudhon. Chacun des modes de la division du travail avait des instruments de production spécifiques. Par exemple du milieu du 17-ème jusqu'au milieu du 18-ème siècle les hommes ne faisaient pas tout avec la main. Ils possédaient des instruments, et des instruments très compliqués, comme les métiers, les navires, les leviers, etc.

Ainsi, rien de plus ridicule, que de faire découler les machines comme conséquence de la division du travail en général.

Je vous dirai encore en passant, que M. Proudhon, comme il n'a pas compris l’origine historique des machines, a encore moins compris leur développement. Jusqu’à l'an 1825 — époque de la première crise univer­selle — vous pouvez dire que les besoins de la consommation en général, allaient plus vite que la production et que le développement des machines était la conséquence forcée des besoins du marché. Depuis 1825 l'inven­tion et l’application des machines n’est que le résultat de la guerre entre les maîtres et les ouvriers. Encore ceci n’est-il pas vrai que pour l’Angleterre. Quant aux nations européennes, elles ont été forcées d'appliquer les machines par la concurrence que les Anglais leur faisaient, tant sur leur propre marché que sur le marché du monde. Enfin, quant à l’Amérique du Nord, l'introduction des machines était amenée et par la concurrence avec les antres peuples et par la rareté des mains, c.-à-d. par la disproportion entre la population et les besoins industriels de l'Amérique du Nord. De ces faits vous pouvez conclure quelle sagacité M Proudhon développe, en conjurant le fantôme de 1a concurrence comme troisième évolution, comme antithèse des machines !

Enfin, en général, c’est une vraie absurdité, que de faire des ma­chines une catégorie économique à côté de la division du travail, de la concurrence, du crédit, etc.

La machine n’est pas plus une catégorie économique que le bœuf qui traîne la charrue. L’application actuelle des machines est une des relations de notre régime économique actuel, mais le mode d’exploiter les machines est tout à fait distinct des machines elles-mêmes. La poudre reste la même, que vous vous en serviez pour blesser un homme, ou pour panser les plaies du blessé.

M. Proudhon se surpasse lui-même, lorsqu’il fait grandir dans l'inté­rieur de sa tête la concurrence, le monopole, l’impôt ou la police, la balance du commerce, le crédit, la propriété dans l’ordre que je cite. Presque tontes les institutions du crédit étaient développées en Angle­terre au commencement du 18-ème siècle avant l'invention des machines. Le crédit public n’était qu’une nouvelle manière d’élever l'impôt et de suffire aux nouveaux besoins créés par l'avènement de la classe bourgeoise au gouvernement. Enfin la propriété forme la dernière catégorie dans le système de M. Proudhon. Dans le monde réel an contraire la division du travail et toutes les autres catégories de M. Proudhon sont des rela­tions sociales, dont l’ensemble forme ce qu'on appelle actuellement : la propriété ; la propriété bourgeoise n’est rien en dehors de ces relations qu’une illusion métaphysique on juridique. La propriété d’une antre époque, la propriété féodale se développe dans une série de relations sociales entièrement différentes. M. Proudhon, en établissant la propriété comme une relation indépendante, commet plus qu'une faute de méthode : — il prouve clairement, qu’il n’a pas saisi le lien, qui rattache toutes les formes de la production bourgeoise, qu’il n'a pas compris le caractère historique et transitoire des formes de la production dans une époque déterminée. M. Proudhon. qui ne voit pas dans nos institutions sociales de produits historiques, qui ne comprend ni leur origine, ni leur déve­loppement. ne peut en faire qu’une critique dogmatique.

Aussi M. Proudhon est-il forcé de recourir à une fiction, pour vous expliquer le développement. II s'imagine, que la division du travail, le crédit, les machines etc., que tout a été inventé au service de son idée fixe, de l'idée de l'égalité, Son explication est d'une naïveté sublime. Ou a inventé ces choses pour l'égalité, mais malheureusement se sont tournées contre l'égalité. C'est là tout son raisonnement. C-à-d., il fait une suppo­sition gratuite, et parce que le développement réel et sa fiction se contre­disent sur chaque pas, il en conclut qu’il y a contradiction. Il nous dissimule, qu'il y a seulement contradiction entre ses idées fixes et le mouvement réel.

Ainsi M. Proudhon, principalement par défaut de connaissances historiques, n'a pas vu que les hommes, en développant leurs facultés productives, c-à-d. en vivant, développent certains rapports entre eux, et que le mode de ces rapports change nécessairement avec la modification et l’accroissement de ces facultés productives. Il n’a pas vu, que les catégories économiques ne sont que des abstractions de ces rapports réels, qu’elles ne sont des vérités que pour autant que ces rapports subsistent. Ainsi il tombe dans l'erreur des économistes bourgeois, qui voient dans ces catégories économiques des lois éternelles et non des lois historiques qui ne sont des lois que pour un certain développement historique, pour un développement déterminé des forets productives. Ainsi, au lieu de considérer les catégories politico-économiques comme des abstractions faites des relations sociales réelles, transitoires, historiques, M. Proudhon, par une inversion mystique, ne voit dans les rapporta réels que des incorporations de ces abstractions. Ces abstractions elles-mêmes sont des formules, qui ont sommeillé dans le sein de dieu père depuis le commencement du monde.

Mais ici ce bon M. Proudhon tombe dans de grandes convulsions intellectuelles. Si toutes ces catégories économiques sont des émanations du cœur de dieu, si elles sont la vie cachée et éternelle des hommes, comment se fait-il, premièrement qu'il y ait développement et deuxième­ment, que M. Proudhon ne soit pas conservateur ? il vous explique ces contradictions évidentes par un système entier de l'antagonisme.

Pour éclaircir ce système d'antagonisme, prenons un exemple.

Le monopole est bon, car c'est une catégorie économique, donc une émanation de dieu. La concurrence est bonne, car c'est aussi une caté­gorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du mono­pole et la réalité de la concurrence. Ce qui est encore pire, c'est que le monopole et la concurrence se dévorent mutuellement. Que doit-on y faire ? Parce que ces deux pensées éternelles de dieu se contredisent, il lui parait évident, qu’il y a dans le sein de dieu également une syn­thèse entre ces deux pensées, dans laquelle les maux du monopole sont équilibrés par la concurrence et vice versa. La lutte entre les deux idées aura pour effet de n’en faire ressortir que le beau côté. Il faut arracher à dieu cette pensée secrète, ensuite l’appliquer et tout sera pour le mieux ; il faut révéler la formule synthétique cachée dans la nuit de la raison impersonnelle de l'humanité. M. Proudhon n'hésite pas un seul moment de se faire révélateur.

Mais jetez un moment votre regard sur la vie réelle. Dans la vie économique actuelle vous ne trouvez non seulement la concurrence et le monopole, mais aussi leur synthèse qui n'est pas une formule mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence la concurrence produit le monopole. Pourtant cette équation, loin de lever les difficultés de la situation actuelle comme se l’imaginent les économistes bourgeois, a pour résultat une situation plus difficile et plus embrouillée. Ainsi en changeant la base sur laquelle se fondent les rapports économiques actuels, en anéantissant le mode actuel de production, vont anéantissez non seulement la concur­rence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur unité, leur synthèse, le mouvement, qui est l'équilibration réelle de la concurrence et du monopole.

Maintenant je vais vous donner un exemple de la dialectique de M. Proudhon.

La liberté et l’esclavage forment un antagonisme. Je n'ai pas besoin de parler ni des bons ni des mauvais côtés de la liberté. Quant à l'esclavage je n'ai pas besoin de parler de ses mauvais côtés. La seule chose qu'il faut expliquer, c'est le beau côté de l'esclavage. Il ne s'agit pas de l'esclavage indirect, de l'esclavage du prolétaire ; il s'agit de l’esclavage direct, de l'esclavage des noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.

L'esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel ainsi bien que les machines, le crédit etc. Sans esclavage vous n'avez pas de coton, sans coton vous n’avez pas d'industrie moderne. C'est l’escla­vage, qui a donné de la valeur aux colonies. ce sont les colonies, qui ont créé le commerce du monde, c'est le commerce du monde, qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l'ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du inonde. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute impor­tance. Sans l'esclavage l'Amérique de Nord, le peuple le plus progressif, se transformerait en un pays patriarcal. Rayez seulement l’Amérique du Nord de la carte des peuples et vous aurez l’anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation modernes. Mais faire dispa­raître l’esclavage ce serait rayer l'Amérique de la carte des peuples. Aussi l'esclavage, parce qu’il est une catégorie économique, se trouve depuis le commencement du monde chez tous les peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'esclavage chez eux-mêmes et l'importer ouvertement au nouveau monde. Comment s'y prendra ce bon M. Proudhon après ces réflexions sur l'esclavage. Il cherchera la synthèse de la liberté et de l'esclavage, le vrai juste-milieu, autrement l'équilibre de l'esclavage et de la liberté.

M. Proudhon a très bien compris, que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie et le grand mérite d’avoir compris si peu de chose ! Ce que M. Proudhon n'a pas compris, c’est que les hommes selon leurs facultés produisent aussi les relations sociales, dans lesquelles ils produisent le drap et la toile. Encore moins M. Proudhon a-t-il compris, que les hommes, qui produisent les relations sociales conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les idées, les catégories, c.-à.-d. les expressions abstraites idéelles de ces mêmes relations sociales. Ainsi les catégories sont aussi peu éternelles, que les relations quelles ex­priment. Elles sont des produits historiques et transitoires. Pour M. Proudhon tout au contraire la cause primitive ce sont les abstractions, les catégories. Selon lui, ce sont elles et non pas les hommes qui produisent l’histoire, l’abstraction, la catégorie prise comme telle, c. à. d. séparée des hommes et de leur action matérielle, est naturellement immortelle, inaltérable, impassible, elle n’est qu'un être de la raison pure, ce qui veut dire seule­ment, que l'abstraction prise comme telle est abstraite tautologie admirable !

Aussi les relations économiques, vues sous la forme des catégories, sont pour M. Proudhon, des formules éternelles, qui n’ont ni origine, ni progrès.

Parlons d'une autre manière : M. Proudhon n'affirme pas directement que la vie bourgeoise est pour lui une vérité éternelle ; il le dit indirecte­ment, en divinisant les catégories qui expriment les rapports bourgeois sous la forme de la pensée. Il prend les produits de la société bour­geoise pour des êtres spontanés, doués d’une vie propre, éternels, dès qu'ils se présentent à lui sous la forme de catégories, de pensée. Ainsi il ne s'élève pas au-dessus de l'horizon bourgeois. Parce qu’il opère sur les pensées bourgeoises eu les supposant éternellement vraies. Il cherche la synthèse de ses pensées, leur équilibre et ne voit pas, que leur mode actuel de d'équilibre est le seul mode possible.

Réellement il fait ce que font tous les bons bourgeois. Tous ils vous disent, que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c. à. d. pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu’ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences funestes de la concurrence. Tous ils veulent l'impossible, c.-à.-d. les conditions de la vie bourgeoise sans les consé­quences nécessaires de ces conditions. Tous ils ne comprennent pas, que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transi­toire, tout aussi bien que l'était la forme féodale. Cette erreur vient de ce que pour eux l’homme-bourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu’ils se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d’être bourgeois.

M. Proudhon est donc nécessairement doctrinaire. Ia mouvement historique, qui bouleverse le monde actuel, se résoud pour lui dans le problème de découvrir le juste équilibre, la synthèse de deux pensées bourgeoises. Ainsi à force de subtilité le garçon adroit découvre la pensée cachée de dieu, l'unité des deux pensées isolées, qui sont seulement deux pensées isolées, parce que M. Proudhon les a isolées de la vie pratique, de la production actuelle, qui est la combinaison des réalités qu’elles expriment. À la place du grand mouvement historique, qui naît du con­flit entre les forces productives des homme» déjà acquises et leur rapports sociaux, qui ne correspondent plus à ces forces productives; à la place des guerres terribles, qui se préparent entre les différentes classes d'une nation, entre les différentes nations ; à la place de l'action pratique et violente des masses, qui seule pourra résoudre ces collisions ; à la place de ce mouvement vaste, prolongé et compliqué, M. Proudhon met le mouvement cacadauphin  de sa tête. Ainsi ce sont les savants, les hommes capables de suspendre à dieu sa pensée intime, qui font l'histoire. Le menu peuple n'a qu'appliquer leur révélations. - Vous comprenez maintenant pourquoi M. Proudhon est ennemi déclaré de tout mouvement politique. La solution des problèmes actuels ne consiste pas pour lui dans l'action publique, mais dans les rotations dialectiques de sa tête. Parce que pour lui les catégories sont les forces motrices, il ne faut pas changer la vie pratique, pour changer les catégories. Tout au contraire. il faut changer les catégories et le changement de la société réelle en sera la conséquence.

Dans son désir de concilier les contradictions, M. Proudhon ne se demande seulement pas, si la base même de ces contradictions ne doit être renversée. Il ressemble en tout au doctrinaire politique, qui veut le roi et la chambre des députés et la chambre des pairs, comme parties intégrantes de la vie sociale, comme catégories éternelles. Seulement il cherche une nouvelle formule pour équilibrer ces pouvoirs (dont l’équilibre consiste précisément dans le mouvement actuel, où l’un de ces pouvoirs est tantôt le vainqueur, tantôt l'esclave de l'autre). C'est ainsi que dans le 18-ème siècle une foule des tètes médiocres étaient occupées de trouver la vraie formule, pour équilibrer les ordres sociaux, la noblesse, le roi, les parlements, etc. et le lendemain, il n'y avait plus ni roi, ni parlement, ni noblesse. Le juste équilibre entre cet antagonisme était le boulever­sement de toutes les relations sociales, qui servaient de base à ces existences féodales et à l'antagonisme de ces existences féodales.

Parce que M. Proudhon pose d'un côté les idées éternelles, les catégories de la raison pure de l'autre côté les hommes et leur vie pra­tique, qui est selon lui l’application de ces catégories, vous trouvez chez lui dès le commencement dualisme entre la vie et les idées, entre l'âme et le corps dualisme qui se répète sous beaucoup de formes. Vous voyez maintenant, que cet antagonisme n’est que l'incapacité de M. Proudhon, de comprendre l'origine et l’histoire profanes des catégories, qu'il divise.

Ma lettre est déjà trop longue pour parler encore du procès ridi­cule, que M. Proudhon fait au communisme. Pour le moment, vous m'accor­derez, qu'un homme qui n'a pas compris l'état actuel de la société, doit encore moins comprendre le mouvement qui tend il le renverser et les expressions littéraires de ce mouvement révolutionnaire.

Le seul point, dans lequel je sois parfaitement d'accord avec M. Proudhon est son dégoût pour la sensiblerie socialiste. Avant lui j'ai provoqué beaucoup d'inimitiés par le persiflage du socialisme moutonnier, sentimental, utopiste. Mais M. Proudhon ne se fait-il pas des illusions étranges, en opposant sa sentimentalité de petit bourgeois, je veux dire ses déclamations sur le ménage, l'amour conjugal et tontes ces banalités à la sentimentalité socialiste, qui est, par exemple chez Fourier, beaucoup plus profonde que les platitudes présomptueuses de notre bon Proudhon ? Lui-même, il sent si bien la nullité de ses raisons, son incapacité complète de parler de ces choses là, qu'il se jette à corps perdu dans les fureurs, les exclamations, les irae hominis probi, qu'il écume, qu'il jure, qu'il dénonce, qu'il crie à l'infamie, à la peste, qu’il se frappe la poitrine et se glorifie devant dieu et les hommes, d'être pur des infamies socialistes ! Il ne veille pas en critique les sentimentalités socialistes ou ce qu'il prend pour sentimentalités. Il excommunie en saint, en pape les pauvres pêcheurs et chante les gloires de la petite bour­geoisie et des misérables illusions amoureuses, patriarcales du foyer do­mestique. Et ce n’est rien d'accidentel. M. Proudhon est de la tête au pied philosophe, économiste de la petite bourgeoisie. Le petit bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état se fait d'une part socialiste, de l'astre part économiste, c-à-d. il est ébloui de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathie aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante dans le for inté­rieur de sa conscience, d’être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la prétention de se distinguer du juste milieu. Un tel petit bour­geois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction sociale ; mise en action. Il doit justi­fier par la théorie, ce qu'il est en pratique et M. Proudhon a le mérite d’être l’interprète scientifique de la petite bourgeoisie française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite bourgeoisie sera partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparent.

J'aurai voulu pouvoir vous envoyer avec cette lettre mon livre sur l'économie politique, mais jusqu’à présent il m’a été impossible de laisser imprimer cet ouvrage et les critiques des philosophes et socialistes alle­mands, dont je vous ai parlé à Bruxelles. Vous ne croirez jamais, quelles difficultés une telle publication rencontre en Allemagne, d'une part de la police, d'autre part des libraires, qui sont eux-mêmes les représentants intéressés de toutes les tendances que j'attaque. Et quant à notre propre parti, il est non seulement pauvre, mais une grande fraction du parti communiste allemand m'en veut parce que je m’oppose à ses utopies et à ses déclamations.

Tout à vous, Charles Marx.

P.S. Vous me demanderez, pourquoi je vous écris en mauvais français au lieu d'écrire en bon allemand ? C'est parce que j'ai affaire à un auteur français.
Vous m'obligerez beaucoup en ne retardant trop longtemps votre réponse, afin que je sache si vous m'avez compris sous cette enveloppe d'un français barbare.

Londres, le 24 janvier 1865.

Monsieur,

J'ai reçu hier la lettre dans laquelle vous me demandez un jugement détaillé sur Proudhon. Le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant pour vous montrer ma bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes. Vous pourrez les compléter, ajouter ou retrancher, bref en faire ce que bon vous semblera.

Je ne me souviens plus des premiers essais de Proudhon. Son travail d'écolier sur la Langue universelle témoigne du sans-gêne avec lequel il s'attaquait à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.

Sa première œuvre : Qu'est-ce que la propriété ? est sans conteste la meilleure. Elle fait époque, si ce n'est par la nouveauté du contenu, du moins par la manière neuve et hardie de dire des choses connues. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la propriété[1], mais encore l'avaient utopiquement supprimée. Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel il fit époque, parce qu'il mettait l'accent sur des points désagréables pour la conscience chrétienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair-obscur[2] mystique.

Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c'est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que, lors même qu'il se borne à reproduire de l'ancien, Proudhon découvre que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel.

L'audace provoquante avec laquelle il porte la main sur le “ sanctuaire ” économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son amère ironie, avec çà et là un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de l'ordre des choses établies, son sérieux révolutionnaire, voilà ce qui explique l'effet “ électrique ”, l'effet de choc que produisit Qu'est-ce que la propriété ? dès sa parution. Dans une histoire rigoureusement scientifique de l'économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces écrits à sensation jouent leur rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, l'Essai sur la population de Malthus. La première édition est tout bonnement un pamphlet sensationnel[3] et, par-dessus le marché un plagiat d'un bout à l'autre. Et pourtant quel choc cette pasquinade du genre humain n'a-t-elle pas provoqué !

Si j'avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de montrer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les plus importants, il imite la méthode de Kant traitant des antinomies - Kant était à ce moment le seul philosophe allemand qu'il connût en traduction; il donne l'impression que pour lui comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu' “ au-delà ” de l'entendement humain, c'est-à-dire que son entendement à lui est incapable de les résoudre.

Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans Qu'est ce que la propriété ?, on trouve cette contradiction que Proudhon, d'un côté, fait le procès à la société du point de vue et avec les yeux d'un petit paysan (plus tard d'un petit-bourgeois[4] ) français, et de l'autre côté, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes.

D'ailleurs, le titre même du livre en indiquait l'insuffisance. La question était trop mal posée pour qu'on pût y répondre correctement. Les “ rapports de propriété ” antiques avaient été remplacés par la propriété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. Ainsi l'histoire elle-même avait soumis à sa critique les rapports de propriété passés. Ce qu'il s'agissait pour Proudhon de traiter c'était la propriété bourgeoise actuelle. A la question de savoir ce qu'était cette propriété, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de l'économie politique, embrassant l'ensemble de ces rapports de propriété, non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans la forme réelle, c'est-à-dire de rapports de production. Comme Proudhon intègre l'ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au-delà de la réponse donnée par Brissot, dès avant 1789, dans un écrit du même genre, dans les mêmes termes : “ La propriété c'est le vol[5]. ”

La conclusion que l'on en tire, dans le meilleur des cas, c'est que les notions juridiques du bourgeois sur le vol s'appliquent tout aussi bien à ses profits honnêtes. D'un autre côté, comme le vol, en tant que violation de la propriété, présuppose la propriété, Proudhon s'est embrouillé dans toutes sortes de divagations confuses sur la vraie propriété bourgeoise.

Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j'entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rappelle cette circonstance parce que jusqu'à un certain point je suis responsable de sa “ sophistication ”, mot qu'emploient les anglais pour désigner la falsification d'une marchandise. Dans de longues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l'infectais, à son grand préjudice, d'hégélianisme qu'il ne pouvait pas étudier à fond, ne sachant pas l'allemand. Ce que j'avais commencé, M. Karl Grün, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu'il enseignait.

Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important : Philosophie de la misère, etc., Proudhon me l'annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trouvent ces paroles - “ J'attends votre férule critique[6]. ” Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Misère de la philosophie, etc., Paris, 1847), d'une façon qui brisa à tout jamais notre amitié.

De ce qui précède, vous pouvez voir que sa Philosophie de la misère ou système des contradictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question : Qu'est-ce que la propriété ? En effet, Proudhon n'avait commencé ses études économiques qu'après la publication de ce premier livre; il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l'économie politique moderne. En même temps, il essaya d'exposer le système des catégories économiques au moyen de la dialectique. La contradiction hégélienne devait remplacer l'insoluble antinomie de Kant, comme moyen de développement.

Pour la critique de ses deux gros volumes, je dois vous renvoyer à ma réplique. J'ai montré, entre autres, comme il a peu pénétré les secrets de la dialectique scientifique, combien, d'autre part, il partage les illusions de la philosophie “ spéculative ” : au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du développement de la production matérielle, son imagination les transforme en idées éternelles, préexistantes à toute réalité, et de cette manière, par un détour, il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l'économie bourgeoise[7].

Puis je montre combien défectueuse et rudimentaire est sa connaissance de l'économie politique, dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recherche d'une prétendue “ science ”, d'où on ferait surgir une formule toute prête et a priori pour la “ solution de la question sociale ”, au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui lui-même produit les conditions matérielles de l'émancipation. Ce que je démontre surtout, c'est que Proudhon n'a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base de toute économie politique, la valeur d'échange, circonstance qui l'amène à voir les fondements d'une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin, je résume mon jugement sur son point de vue général en ces mots :

    Chaque rapport économique a un bon et un mauvais côté : c'est le seul point dans lequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes; le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. Il emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère (au lieu d'y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne). Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux minces proportions d'une formule scientifique; il est l'homme à la recherche des formules. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme : il est au-dessous de l'une et de l'autre. Au-dessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir se dispenser d'entrer dans des détails purement économiques; au-dessous des socialistes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever, ne serait-ce que spéculativement au-dessus de l'horizon bourgeois.

    ... Il veut planer en homme de science au-dessus des bourgeois, et des prolétaires; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le Capital et le Travail, entre l’économie politique et le communisme.

Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd'hui, mot pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu'au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n'était que le code du socialisme des petits-bourgeois[8], ce même Proudhon fut anathématisé comme ultra et archi-révolutionnaire à la fois par des économistes et des socialistes. C'est pourquoi plus tard je n'ai jamais mêlé ma voix a ceux qui jetaient les hauts cris sur sa “ trahison ” de la révolution. Ce n'était pas sa faute si, mal compris à l'origine par d'autres comme par lui-même, il n'a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.

Philosophie de la misère, mise en regard de Qu'est-ce que la propriété ? fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d'exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé[9]. Un galimatias prétentieux et spéculatif, qui se donne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu'il vous corne aux oreilles, sur un ton de saltimbanque et de fanfaron suffisant, c'est un ennuyeux radotage sur la “ science ” dont il fait par ailleurs illégitimement étalage. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s'échauffe à froid. Ajoutez à cela le gauche et désagréable pédantisme de l'autodidacte qui fait l'érudit, de l'ex-ouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir se pavaner et se vanter de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il n'a pas. Puis il y a ses sentiments de petit-bourgeois qui le poussent à attaquer d'une manière inconvenante et brutale, mais qui n'est ni pénétrante, ni profonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, respectable à cause de son attitude pratique envers le prolétariat français, tandis qu'il fait l'aimable avec un Dunoyer (conseiller d'État, il est vrai), qui n'a d'autre importance que d'avoir prêché avec un sérieux comique, tout au long (le trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvétius : “ On veut que les malheureux soient satisfaits[10] ”.

De fait, la révolution de février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, tout juste quelques semaines auparavant, venait de prouver de façon irréfutable que l' “ ère des révolutions ” était passée à jamais. Cependant son attitude à l'Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu'elle prouve son peu d'intelligence de la situation. Après l'insurrection de juin cette attitude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite en brochure, dévoila à toute l'Europe sur quel piédestal, au niveau des enfants qui fréquentent le catéchisme, se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française. Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les proportions d'un colosse antédiluvien. Les derniers “ exploits ” économiques de Proudhon furent sa découverte du “ Crédit gratuit ” et de la “ Banque du peuple ” qui devait le réaliser. Dans mon ouvrage Zür Kritik der politischen Oekonomie (Contribution à la critique de l'économie politique) Berlin 1859 (pp. 59-64)[11], on trouve la preuve que la base théorique de ces idées proudhoniennes résulte d'une complète ignorance des premiers éléments de l'économie politique bourgeoise : le rapport entre la marchandise et l'argent; tandis que leur superstructure pratique n'était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés.

Il n'est pas douteux, il est même tout à fait évident que le système de crédit qui a servi par exemple en Angleterre, au commencement du XVIII° et plus récemment du XIX° siècle, à transférer les richesses d'une classe à une autre pourrait servir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l'émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital portant intérêts comme la forme principale du capital, mais vouloir faire une application particulière du crédit, de l'abolition prétendue de l'intérêt, la base de la transformation sociale - voilà une fantaisie tout ce qu'il y a de plus philistin. Aussi la trouve-t-on déjà élucubrée con amore chez les porte-parole économiques de la petite bourgeoisie anglaise du XVII° siècle. La polémique de Proudhon contre Bastiat au sujet du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup au-dessous de Philosophie de la misère. Il réussit à se faire battre même par Bastiat et pousse de hauts cris, d'une manière burlesque, toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.

Il y a quelques années, Proudhon écrivit une dissertation sur les impôts, sur un sujet mis au concours, à ce que je crois, par le gouvernement du canton de Vaud. Ici s'évanouit la dernière lueur de génie : il ne reste que le petit-bourgeois tout pur[12].

Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois, ses attaques contre la religion et l'Église avaient un grand mérite en France à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltairianisme du XVIII° siècle et sur l'athéisme allemand du XIX° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon fit de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.

Ce que l'on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies - correspondant toutefois parfaitement au point de vue petit-bourgeois - c'est le livre sur le coup d'État, où il coquette avec L. Bonaparte, s'efforçant en réalité de le rendre acceptable aux ouvriers français, et son dernier ouvrage contre la Pologne, où, en l'honneur du tsar, il fait montre d'un cynisme de crétin.

On a souvent comparé Proudhon à Jean-Jacques Rousseau. Rien ne saurait être plus faux. Il ressemble plutôt à Nicolas Linguet, dont la Théorie des lois civiles est d'ailleurs une oeuvre de génie.

La nature de Proudhon le portait à la dialectique. Mais n'ayant jamais compris la dialectique vraiment scientifique, il ne parvint qu'au sophisme. En fait, c'était lié à son point de vue petit-bourgeois. Le petit-bourgeois, tout comme notre historien Raumer, se compose de “ d'un côté ” et de “ de l'autre côté ”. Même tiraillement opposé dans ses intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la contradiction faite homme.

S'il est, de plus, comme Proudhon, un homme d'esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois scandaleux, parfois brillants. Charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables d'un pareil point de vue. Il ne reste plus qu'un seul mobile, la vanité de l'individu, et, comme pour tous les vaniteux, il ne s'agit plus que de l'effet du moment, du succès du jour. De la sorte, s'éteint nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants.

Peut-être la postérité dira, pour caractériser la toute récente phase de l'histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Proudhon le Rousseau-Voltaire.

Vous m'avez confié le rôle de juge... Si peu de temps après la mort de l'homme : à vous maintenant d'en prendre la responsabilité.

Votre tout dévoué,

Karl MARX.

1. En français dans le texte.
2. En français dans le texte.
3. Ces deux mots en anglais dans le texte, “ sensational pamphlet ”.
4. En français dans le texte.
5. Brissot de Warville : Recherche sur le droit de propriété et sur le vol, etc., Berlin, 1782.
6. En français dans le texte.
7. En disant que les rapports actuels, - les rapports de la production bourgeoise. - sont naturels, les économistes font entendre que ce sont des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives aux lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi, il y a eu de l'histoire mais il n'y en a plus. ” Misère de la philosophie.
8. En français dans le texte.
9. En français dans le texte.
10. En français dans le texte.
11. K. Marx : Contribution à la critique de l'économie politique, Éditions sociales, Paris 1957, pp. 39 à 49.
12. En français dans le texte.

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