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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE / John Jamieson Carswell Smart

John Jamieson Carswell Smart (1920-2012) figure parmi les philosophes analytiques les plus influents du XXe siècle, particulièrement reconnu pour ses contributions révolutionnaires à la philosophie de l'esprit et ses apports significatifs à la philosophie du langage. Né en Écosse et ayant mené l'essentiel de sa carrière académique en Australie, Smart s'est imposé comme l'un des architectes principaux du matérialisme contemporain et de la théorie de l'identité psychophysique, tout en développant des positions novatrices sur les questions sémantiques et ontologiques. Son œuvre s'inscrit dans la tradition de la philosophie analytique anglo-saxonne, caractérisée par une approche rigoureuse, une attention particulière à la clarté conceptuelle et une méthode d'analyse logique appliquée aux problèmes philosophiques fondamentaux.

La contribution la plus célèbre de Smart à la philosophie de l'esprit réside dans sa formulation et sa défense de la théorie de l'identité psychophysique, également connue sous le nom de matérialisme identitaire ou théorie centrale de l'état (central state theory). Cette théorie, développée principalement dans les années 1950 et 1960, soutient que les états mentaux sont strictement identiques aux états physiques du cerveau, plus précisément aux processus neurophysiologiques du système nerveux central. Contrairement au behaviorisme logique qui dominait alors la philosophie de l'esprit et qui réduisait les états mentaux à des dispositions comportementales, Smart propose une identification directe entre les phénomènes mentaux et les processus cérébraux. Cette position révolutionnaire implique qu'une sensation de douleur, par exemple, n'est pas simplement corrélée avec certains états neurologiques, mais est littéralement identique à ces états. Smart développe cette thèse en s'appuyant sur une argumentation rigoureuse qui combine considérations épistémologiques et ontologiques, affirmant que cette identité est de nature empirique et découvrable par les sciences naturelles, à l'instar de l'identité entre l'eau et H2O ou entre la chaleur et le mouvement moléculaire.

L'originalité de l'approche de Smart réside dans sa manière de traiter les objections traditionnelles au matérialisme, notamment le problème des propriétés phénoménales ou qualia. Les qualia désignent les aspects qualitatifs et subjectifs de l'expérience consciente, comme la rougeur perçue d'une rose ou la douleur ressentie lors d'une piqûre. Smart reconnaît la difficulté apparente de réduire ces propriétés qualitatives à des propriétés physiques, mais il développe une stratégie philosophique sophistiquée pour surmonter cette objection. Il soutient que les rapports phénoménologiques sur les qualia peuvent être reformulés en termes de comparaisons et de classifications sans faire référence à des propriétés intrinsèquement qualitatives. Ainsi, dire qu'une sensation a une certaine qualité revient selon Smart à dire qu'elle ressemble à d'autres sensations d'un type particulier, sans postuler l'existence de propriétés non-physiques. Cette approche, qu'il appelle parfois "nominalisme des propriétés sensorielles", constitue une tentative ingénieuse de préserver l'intuition phénoménologique tout en maintenant un cadre ontologique matérialiste strict.

Smart développe également une conception particulière de l'explication scientifique des phénomènes mentaux qui influence durablement la philosophie de l'esprit contemporaine. Il argue que l'identification des états mentaux aux états cérébraux permet une intégration complète de la psychologie dans le cadre des sciences naturelles, éliminant ainsi le dualisme substance-propriété qui avait dominé la tradition philosophique occidentale depuis Descartes. Cette position, qu'il nomme parfois "physicalisme de type", implique que chaque type d'état mental correspond à un type spécifique d'état neurophysiologique, créant ainsi des corrélations nomologiques strictes entre le mental et le physique. Cette approche se distingue du physicalisme de jeton (token physicalism) qui se contente d'affirmer que chaque événement mental particulier est identique à un événement physique particulier, sans exiger de correspondances typologiques systématiques.

En philosophie du langage, les contributions de Smart, bien que moins connues que ses travaux en philosophie de l'esprit, n'en sont pas moins significatives et révèlent une approche cohérente avec ses positions matérialistes. Smart développe une sémantique extensionaliste qui cherche à éliminer les notions intensionnelles problématiques de la logique et du langage naturel. L'extensionnalisme est une position selon laquelle la signification des expressions linguistiques peut être entièrement déterminée par leur extension, c'est-à-dire par les objets ou classes d'objets auxquels elles réfèrent, sans faire appel à des entités abstraites comme les concepts, les propositions ou les propriétés intensionnelles. Cette approche s'inscrit dans une démarche générale de parcimonie ontologique, cherchant à minimiser les engagements ontologiques en évitant de postuler l'existence d'entités abstraites problématiques.

Smart s'attaque particulièrement au problème des contextes intensionnels, ces contextes linguistiques où la substitution d'expressions co-référentielles ne préserve pas nécessairement la valeur de vérité de l'énoncé global. Les contextes créés par les verbes d'attitude propositionnelle comme "croire", "désirer" ou "savoir" constituent des exemples paradigmatiques de tels contextes. Ainsi, même si "l'étoile du matin" et "l'étoile du soir" réfèrent au même objet (la planète Vénus), la substitution de l'une par l'autre dans l'énoncé "Jean croit que l'étoile du matin est visible le matin" peut changer la valeur de vérité de cet énoncé. Smart propose une analyse de ces phénomènes qui évite de postuler l'existence de propositions ou de concepts comme objets des attitudes propositionnelles. Il développe plutôt une approche comportementaliste de l'attribution d'attitudes mentales, selon laquelle attribuer une croyance à quelqu'un revient à décrire ses dispositions comportementales et linguistiques plutôt qu'à postuler une relation entre cette personne et une entité propositionnelle abstraite.

Cette approche extensionaliste se manifeste également dans la conception smartienne de la vérité et de la référence. Smart adopte une version de la théorie correspondantiste de la vérité, selon laquelle les énoncés vrais correspondent à des faits du monde réel, mais il interprète cette correspondance en termes purement extensionnels, évitant de faire appel à des entités comme les états de choses ou les propositions. Il développe ainsi une ontologie sparse qui ne reconnaît que l'existence d'objets individuels concrets et de leurs propriétés et relations physiques, rejetant les entités abstractes souvent postulées par les théories sémantiques traditionnelles. Cette position l'amène à développer une critique systématique des approches intensionnelles en logique modale et en sémantique des mondes possibles, qu'il considère comme ontologiquement problématiques et conceptuellement obscures.

La cohérence entre les positions de Smart en philosophie de l'esprit et en philosophie du langage révèle une vision philosophique unifiée, caractérisée par un engagement ferme envers le naturalisme scientifique et la parcimonie ontologique. Son matérialisme identitaire et son extensionalisme sémantique participent d'un même projet de naturalisation de la philosophie, cherchant à rendre compte des phénomènes mentaux et linguistiques dans un cadre conceptuel compatible avec la vision scientifique du monde. Cette approche influence profondément le développement ultérieur de la philosophie analytique, particulièrement dans les domaines de la philosophie de l'esprit et de la philosophie du langage, où ses idées continuent de susciter débats et développements.

L'œuvre de Smart s'inscrit également dans le contexte plus large des débats sur le réductionnisme et l'émergence dans les sciences. Il défend une forme de réductionnisme ontologique selon lequel tous les phénomènes, y compris les phénomènes mentaux et linguistiques, sont ultimement réductibles aux phénomènes physiques décrits par la physique fondamentale. Cette position ne implique pas nécessairement un réductionnisme épistémologique ou méthodologique, Smart reconnaissant l'utilité pratique des concepts psychologiques et linguistiques de niveau supérieur pour l'explication et la prédiction. Cependant, il maintient que ces concepts ne réfèrent pas à des propriétés ou entités autonomes, mais constituent plutôt des façons commodes de décrire des configurations complexes de propriétés et relations physiques fondamentales.

L'influence de Smart sur la philosophie contemporaine s'étend bien au-delà de ses contributions spécifiques à la philosophie de l'esprit et du langage. Sa méthode philosophique, caractérisée par une analyse conceptuelle rigoureuse combinée à une sensibilité aux développements scientifiques, établit un modèle pour la pratique de la philosophie analytique qui reste influent aujourd'hui. Son approche interdisciplinaire, intégrant considérations philosophiques et résultats empiriques, préfigure les développements contemporains de la philosophie expérimentale et de la philosophie naturalisée. De plus, son engagement envers la clarté conceptuelle et l'argumentation rigoureuse illustre les vertus centrales de la tradition analytique, contribuant à établir les standards de rigueur et de précision qui caractérisent cette tradition philosophique.

 
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