7 Novembre 2025
Gertrude Elizabeth Margaret Anscombe (1919-2001) figure parmi les philosophes les plus influents du vingtième siècle, occupant une position singulière dans le paysage de la philosophie analytique par ses contributions révolutionnaires à la philosophie de l'action et à l'éthique. Élève de Ludwig Wittgenstein à Cambridge, elle hérite de son maître une approche du langage ordinaire et une méfiance envers les abstractions métaphysiques, tout en développant une pensée personnelle d'une originalité et d'une rigueur remarquables. Son œuvre se caractérise par une attention minutieuse aux distinctions conceptuelles, une critique acerbe des présupposés philosophiques dominants de son époque, et une capacité exceptionnelle à identifier les confusions linguistiques qui sous-tendent bon nombre de problèmes philosophiques traditionnels. Elizabeth Anscombe se distingue également par son catholicisme assumé, qui influence profondément sa réflexion éthique sans pour autant compromettre la rigueur analytique de ses arguments. Sa formation classique, notamment sa maîtrise du latin et du grec ancien, ainsi que sa connaissance approfondie de la philosophie médiévale, particulièrement de Thomas d'Aquin, lui permettent d'apporter un éclairage historique et conceptuel unique aux débats contemporains en philosophie morale et pratique.
Le legs d'Elizabeth Anscombe à la philosophie de l'action trouve son expression la plus accomplie dans son ouvrage majeur Intention publié en 1957, qui révolutionne littéralement ce domaine de recherche et établit les fondements de la philosophie de l'action moderne. Avant Elizabeth Anscombe, la philosophie de l'action n'existait pas véritablement comme discipline autonome, les questions relatives à l'action humaine étant dispersées entre la psychologie philosophique, la philosophie morale et la métaphysique de la liberté. Son génie consiste à identifier l'intention comme le concept central permettant de comprendre la nature spécifique de l'action humaine et à développer une analyse systématique de ce concept qui échappe aux écueils du dualisme cartésien entre esprit et corps. Elizabeth Anscombe rejette l'idée selon laquelle l'intention serait un état mental préalable à l'action, une sorte de cause psychique qui produirait le comportement observable. Cette conception, qu'elle qualifie de "grossièrement erronée", repose selon elle sur une confusion conceptuelle fondamentale qui assimile l'intention à un objet mental interne accessible par introspection. Au contraire, Elizabeth Anscombe démontre que l'intention n'est ni un état mental particulier ni un événement psychologique, mais plutôt un concept logique qui permet de décrire certaines actions sous un aspect particulier. Une action est intentionnelle non pas parce qu'elle est précédée d'un acte mental spécifique, mais parce qu'elle répond de manière appropriée à la question "pourquoi ?" posée sous certaines descriptions.
La méthode d'analyse développée par Anscombe dans Intention constitue une innovation méthodologique majeure qui influence durablement la philosophie analytique. Plutôt que de partir de théories abstraites sur la nature de l'intention, elle procède par l'examen minutieux des usages ordinaires du concept d'intention et des questions que nous posons naturellement à propos des actions. Elle identifie ainsi trois sens principaux du mot "intention" : l'intention d'expression ("j'ai l'intention de..."), l'intention d'action ("il a fait cela intentionnellement"), et l'intention avec laquelle quelque chose est fait ("il l'a fait avec l'intention de..."). Cette distinction, apparemment simple, permet de dissoudre de nombreuses confusions philosophiques et de montrer que ces trois sens, bien qu'étroitement liés, ne peuvent être réduits l'un à l'autre. L'originalité d'Anscombe réside notamment dans sa démonstration que l'intention avec laquelle une action est accomplie n'est pas un motif psychologique séparable de l'action elle-même, mais constitue plutôt un aspect de l'action correctement décrite. Cette approche permet d'éviter les difficultés classiques du problème de l'action, notamment le problème de la causation mentale et celui de la relation entre raisons et causes, qui ont longtemps paralysé la réflexion philosophique sur l'agence (agentivité) humaine.
Le concept de "connaissance pratique" développé par Elizabeth Anscombe représente sans doute sa contribution la plus originale et la plus controversée à la philosophie de l'action. Elle soutient que l'agent possède une forme spécifique de connaissance de ses propres actions intentionnelles, distincte à la fois de la connaissance observationnelle et de la connaissance par introspection. Cette connaissance pratique ne repose pas sur l'observation de ses propres mouvements corporels ni sur l'accès privilégié à ses états mentaux internes, mais constitue plutôt la forme de connaissance caractéristique de celui qui agit en tant qu'agent. Elizabeth Anscombe illustre cette idée par l'exemple célèbre de la personne qui écrit le mot "action" : cette personne sait ce qu'elle écrit non pas en observant le mouvement de sa main ou les traces laissées par le stylo, mais précisément en tant qu'elle est en train d'accomplir cette action d'écriture. Cette connaissance pratique possède une structure logique particulière : elle est "non-observationnelle" au sens où elle ne dérive pas de l'observation, mais elle n'est pas pour autant "infaillible" puisqu'elle peut être mise en défaut par diverses circonstances (paralysie soudaine, dysfonctionnement de l'instrument, etc.). Cette analyse permet à Elizabeth Anscombe de résoudre le paradoxe apparent selon lequel nous semblons à la fois connaître nos actions "de l'intérieur" tout en étant parfois surpris par leurs résultats effectifs.
La théorie anscombienne de la description d'action constitue un autre pilier fondamental de sa contribution à la philosophie de l'action. Elizabeth Anscombe démontre qu'une même action peut être décrite de multiples façons, et que le caractère intentionnel ou non-intentionnel de l'action dépend crucialement de la description sous laquelle elle est considérée. Cette thèse, connue sous le nom de "relativité intentionnelle", révolutionne la compréhension philosophique de l'action en montrant que la question "cette action est-elle intentionnelle ?" n'a de sens que relativement à une description particulière. Par exemple, une personne qui allume la lumière peut, sous cette description, agir intentionnellement, tout en alertant un cambrioleur de manière non-intentionnelle si elle ignore sa présence. Cette analyse permet de résoudre de nombreux paradoxes classiques en philosophie de l'action, notamment ceux liés aux conséquences prévues ou non-prévues de nos actions. Anscombe montre ainsi que la distinction entre ce qui est intentionnel et ce qui ne l'est pas ne peut être tracée de manière absolue au niveau des événements physiques, mais doit être comprise comme une distinction logique qui opère au niveau des descriptions. Cette approche a des implications profondes pour la philosophie morale et juridique, car elle permet de comprendre comment nous pouvons être tenus responsables de certains aspects de nos actions tout en étant excusés pour d'autres aspects de ces mêmes actions.
La patte d'Elizabeth Anscombe sur le développement ultérieur de la philosophie de l'action est considérable et durable. Son travail inspire directement la renaissance de la philosophie aristotélicienne de l'action pratique, notamment à travers les travaux de philosophes comme Donald Davidson, qui développe une théorie causale de l'action en dialogue critique avec les analyses anscombiennes, ou encore Alasdair MacIntyre, qui s'appuie sur ses aperçus pour critiquer la philosophie morale moderne. La distinction anscombienne entre raisons et causes influence profondément le débat contemporain sur l'explication de l'action, même si de nombreux philosophes contestent sa thèse selon laquelle les raisons d'agir ne sont pas des causes au sens scientifique du terme. Son analyse de l'intention comme concept logique plutôt que psychologique inspire également les développements récents en philosophie de l'esprit, notamment les approches non-cartésiennes de l'intentionalité et de la conscience. Plus généralement, sa méthode d'analyse conceptuelle, qui privilégie l'examen attentif des usages linguistiques ordinaires sur les constructions théoriques abstraites, devient un modèle méthodologique pour toute une génération de philosophes analytiques soucieux d'éviter les confusions conceptuelles qui résultent d'une théorisation prématurée.
En philosophie morale, l'apport d'Elizabeth Anscombe est tout aussi révolutionnaire, bien que peut-être moins immédiatement reconnu par ses contemporains. Son article de 1958 Modern Moral Philosophy constitue un tournant majeur dans l'histoire de l'éthique contemporaine, marquant l'acte de naissance de ce qui deviendra plus tard l'"éthique de la vertu" ou néo-aristotélisme moral. Dans ce texte prophétique, Elizabeth Anscombe formule une critique radicale de la philosophie morale moderne, qu'elle juge conceptuellement confuse et moralement stérile. Elle soutient que les concepts centraux de l'éthique moderne - obligation morale, devoir moral, bien et mal moral - sont des survivances d'une conception théologique de la morale qui a perdu sa base conceptuelle avec le déclin de la croyance en un législateur divin. Ces concepts, privés de leur fondement théologique originel, sont devenus selon elle de simples "survivances" (survivals) qui génèrent plus de confusion que de clarification dans la réflexion éthique contemporaine. Cette critique ne vise pas seulement les philosophes religieux, mais s'étend à l'ensemble de la tradition morale moderne, y compris les philosophes séculiers comme Kant, Mill ou Sidgwick, qui selon Elizabeth Anscombe tentent vainement de maintenir l'autorité normative de ces concepts sans pouvoir en fournir une justification rationnelle satisfaisante.
La critique anscombienne de la philosophie morale moderne repose sur une analyse historique et conceptuelle minutieuse qui révèle les présupposés cachés de la pensée éthique contemporaine. Elizabeth Anscombe montre que le concept moderne d'obligation morale dérive historiquement de la notion de loi divine telle qu'elle était comprise dans la tradition chrétienne médiévale, notamment chez des penseurs comme Guillaume d'Ockham. Dans ce contexte théologique, l'obligation morale possédait un sens clair : elle désignait la contrainte exercée par les commandements divins sur la volonté humaine, contrainte légitime en vertu de l'autorité absolue de Dieu sur sa création. Cependant, avec la sécularisation progressive de la philosophie moderne, ce fondement théologique disparaît sans que les philosophes renoncent pour autant au concept d'obligation morale. Le résultat, selon Elizabeth Anscombe, est une incohérence conceptuelle fondamentale : les philosophes modernes continuent à parler d'obligations morales absolues tout en rejetant l'idée d'un législateur divin qui pourrait fonder l'autorité de ces obligations. Cette contradiction explique selon elle les difficultés persistantes de la philosophie morale moderne, notamment son incapacité à fournir des réponses satisfaisantes aux questions métaéthiques fondamentales concernant l'objectivité des valeurs morales et la motivation morale.
La solution proposée par Elizabeth Anscombe à cette crise conceptuelle consiste en un retour aux sources aristotéliciennes de la réflexion éthique, mais un retour critique qui ne se contente pas de restaurer la lettre de l'aristotélisme mais cherche à en retrouver l'esprit dans le contexte philosophique contemporain. Elle préconise l'abandon des concepts déontologiques modernes (obligation, devoir, bien et mal moral) au profit des concepts eudémonistes classiques centrés sur la notion de vertu morale et de vie humaine épanouie. Cette approche néo-aristotélicienne présente selon elle plusieurs avantages décisifs : elle évite les difficultés métaphysiques liées à l'objectivité des obligations morales, elle offre une conception plus réaliste de la psychologie morale humaine, et elle permet une meilleure intégration de la réflexion éthique avec nos connaissances empiriques sur la nature humaine. Pour autant, Elizabeth Anscombe ne propose pas un simple retour à Aristote : elle insiste sur la nécessité de développer d'abord une "philosophie de la psychologie" adéquate qui puisse fournir les bases conceptuelles nécessaires à une éthique de la vertu contemporaine. Cette psychologie philosophique devrait notamment clarifier des concepts comme celui d'action, d'intention, de plaisir et de désir, concepts dont la compréhension est prérequise à toute théorisation éthique sérieuse.
L'article Modern Moral Philosophy trace un renouveau de l'éthique de la vertu qui caractérise la philosophie morale des dernières décennies du vingtième siècle, notamment à travers les travaux d'Alasdair MacIntyre, Philippa Foot, Rosalind Hursthouse, ou encore Michael Slote. La critique anscombienne de la philosophie morale moderne stimule également le développement de l'éthique appliquée, dans la mesure où elle montre les limites des approches purement théoriques et encourage un retour aux questions concrètes de la vie morale. Son analyse de la relation entre faits et valeurs influence profondément les débats métaéthiques contemporains, notamment la discussion autour du "naturalisme éthique" et de la possibilité de fonder l'éthique sur des bases naturalistes. Plus généralement, sa méthode d'analyse historique et conceptuelle devient un modèle pour les philosophes soucieux de comprendre les présupposés cachés de leur propre tradition intellectuelle et d'éviter la perpétuation inconsciente de confusions conceptuelles héritées.
L'éthique appliquée d'Elizabeth Anscombe, notamment ses positions en bioéthique, illustre de manière concrète les implications pratiques de sa révolution théorique en philosophie morale. Ses prises de position sur des questions comme la contraception, l'avortement, la guerre nucléaire, ou l'euthanasie, bien que souvent controversées, témoignent d'une cohérence remarquable avec ses principes philosophiques généraux. Elizabeth Anscombe développe ainsi une critique sophistiquée de l'utilitarisme en montrant que cette doctrine conduit nécessairement à des conclusions moralement inacceptables dans certaines situations limites. Sa critique ne se contente pas de souligner les implications contre-intuitives de l'utilitarisme, mais vise à démontrer que cette doctrine repose sur une conception fondamentalement erronée de la rationalité pratique. Elle soutient notamment que l'utilitarisme confond la rationalité instrumentale, qui concerne l'efficacité des moyens relativement à des fins données, avec la rationalité pratique au sens propre, qui concerne la sagesse dans le choix des fins elles-mêmes. Cette confusion conduit selon elle à une vision technocratique de l'éthique qui réduit la sagesse pratique à un calcul de maximisation et ignore la dimension qualitative de la vie morale.
La contribution d'Anscombe à la philosophie du droit et à la philosophie politique, bien que moins développée que ses apports à la philosophie de l'action et à l'éthique, mérite également d'être soulignée. Sa critique de l'idée moderne de droit naturel, développée notamment dans ses échanges avec Jacques Maritain et d'autres thomistes contemporains, révèle une compréhension sophistiquée des enjeux conceptuels et politiques de la philosophie juridique. Anscombe conteste l'idée selon laquelle il existerait des "droits naturels" au sens moderne du terme, c'est-à-dire des prérogatives individuelles fondées sur la nature humaine et opposables à l'autorité politique. Elle soutient que cette notion, comme celle d'obligation morale, est une survivance de la conception théologique médiévale du droit qui a perdu sa cohérence conceptuelle dans un contexte sécularisé. Sa critique ne vise pas à nier l'existence d'exigences morales objectives concernant le traitement des personnes humaines, mais plutôt à montrer que ces exigences sont mieux comprises en termes de vertus et de devoirs concrets qu'en termes de droits abstraits. Cette position influence significativement le développement ultérieur de la philosophie politique communautarienne, qui partage avec Elizabeth Anscombe une méfiance envers l'individualisme libéral moderne et une préférence pour les conceptions communautaires de la vie politique.
Le legs intellectuel d'Elizabeth Anscombe dans la philosophie analytique contemporaine est considérable et multiforme. Son influence se manifeste d'abord dans le renouveau général de l'intérêt pour la philosophie pratique d'Aristote, qui constitue l'un des phénomènes les plus remarquables de la philosophie du vingtième siècle finissant. Ce renouveau ne se limite pas à la philosophie de l'action et à l'éthique, mais s'étend également à la philosophie politique, à la philosophie de l'esprit, et même à la philosophie de la connaissance, domaines dans lesquels les concepts aristotéliciens retrouvent une pertinence nouvelle grâce aux clarifications conceptuelles apportées par Elizabeth Anscombe. Son influence se manifeste également dans l'évolution méthodologique de la philosophie analytique vers une approche plus historiquement informée et plus attentive aux dimensions sociales et culturelles des concepts philosophiques. La méthode anscombienne, qui combine rigueur analytique et érudition historique, devient un modèle pour les philosophes soucieux d'éviter les écueils à la fois de l'historicisme relativiste et de l'anhistorisme dogmatique. Enfin, son exemple personnel de philosophe chrétienne capable de contribuer significativement aux débats philosophiques séculiers tout en maintenant ses convictions religieuses inspire une génération de penseurs soucieux de dépasser l'opposition stérile entre foi et raison qui a longtemps caractérisé la culture intellectuelle occidentale moderne.
En philosophie de l'action (avec Intention, 1957) :
En éthique (avec Modern Moral Philosophy, 1958) :
En philosophie du langage et sur la perception
En histoire de la philosophie (avec An Introduction to Wittgenstein’s Tractatus, 1959)
Un guide pour comprendre le Tractatus Logico-Philosophicus de Ludwig Wittgenstein.
Anscombe était une proche élève et traductrice de Wittgenstein, ce qui donne à ce livre une importance particulière.
Anscombe a également traduit en anglais le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein (avec Peter Geach)
Voir Collected Philosophical Papers, Volume I: From Parmenides to Wittgenstein