Le plus gros site de philosophie de France ! ex-Paris8philo. ABONNEZ-VOUS ! 4040 Articles, 1523 abonnés

La Garenne de philosophie

Philosophie analytique / Herbert Feigl

Herbert Feigl (1902-1988) figure parmi les philosophes les plus influents du mouvement de philosophie analytique du XXe siècle, particulièrement reconnu pour ses contributions fondamentales à la philosophie de l'esprit et à la philosophie du langage. Né à Reichenberg en Autriche-Hongrie (actuelle République tchèque), Herbert Feigl fut un membre éminent du Cercle de Vienne, ce groupe de philosophes et de scientifiques qui révolutionna la pensée philosophique en promouvant le positivisme logique. Émigré aux États-Unis en 1930 pour fuir le nazisme, il enseigna principalement à l'Université du Minnesota où il développa ses théories les plus importantes. Son œuvre se caractérise par une approche rigoureusement scientifique de la philosophie, cherchant à appliquer les méthodes de la logique moderne et des sciences empiriques aux problèmes traditionnels de la métaphysique, de l'épistémologie et de la philosophie de l'esprit.

Dans le domaine de la philosophie de l'esprit, Herbert Feigl est principalement connu pour avoir développé et défendu la théorie de l'identité psychophysique, également appelée matérialisme de l'identité ou théorie de l'identité centrale. Cette théorie révolutionnaire postule que les états mentaux ne sont rien d'autre que des états cérébraux, c'est-à-dire que les phénomènes psychologiques sont ontologiquement identiques aux processus neurophysiologiques. Contrairement au dualisme cartésien qui distingue radicalement l'esprit et le corps, ou au behaviorisme qui réduit les états mentaux aux comportements observables, Herbert Feigl propose que chaque état mental correspond exactement à un état physique spécifique du cerveau. Cette position, qu'il développe notamment dans son célèbre article The 'Mental' and the 'Physical' (1958), ne nie pas l'existence de la conscience ou des expériences subjectives, mais soutient qu'elles constituent la face intérieure, phénoménologique, de processus qui sont fondamentalement physiques. Selon cette conception, quand nous éprouvons une douleur, cette expérience subjective n'est pas causée par l'activation de certaines fibres nerveuses, elle est cette activation vue de l'intérieur, pour ainsi dire.

La théorie de l'identité de Herbert Feigl se distingue par sa sophistication conceptuelle et sa tentative de résoudre le problème difficile de la conscience tout en maintenant une ontologie matérialiste cohérente. Il reconnaît que les propriétés phénoménales de l'expérience consciente - ce qu'il appelle les qualia ou les qualités sensorielles subjectives comme la rougeur du rouge ou la douleur de la douleur - semblent résister à une description purement physique. Cependant, il argue que cette résistance provient de nos limitations épistémologiques plutôt que d'une différence ontologique réelle. Les qualia représentent la manière dont certains processus cérébraux nous apparaissent de l'intérieur, par connaissance directe ou acquaintance, tandis que la neurophysiologie les décrit de l'extérieur, par connaissance descriptive. Cette distinction entre deux modes de connaissance d'une même réalité permet à Herbert Feigl d'éviter les pièges du réductionnisme grossier tout en maintenant l'unité fondamentale du monde physique.

L'approche de Herbert Feigl en philosophie de l'esprit s'ancre dans une épistémologie empiriste rigoureuse héritée du positivisme logique. Il insiste sur le fait que toute connaissance légitime doit être fondée sur l'expérience sensible et formulable dans un langage intersubjectivement vérifiable. Cette exigence l'amène à rejeter les entités métaphysiques non observables tout en cherchant à préserver la légitimité scientifique de la psychologie. Sa théorie de l'identité constitue ainsi une tentative sophistiquée de naturaliser l'esprit, c'est-à-dire de l'intégrer dans l'image scientifique du monde sans pour autant nier la réalité de l'expérience consciente. Cette position influencera profondément le développement ultérieur de la philosophie de l'esprit, inspirant notamment les travaux de J.J.C. Smart, David Armstrong et plus tard les théories fonctionnalistes de Jerry Fodor et Hilary Putnam.

En philosophie du langage, les contributions de Herbert Feigl s'inscrivent dans le projet plus large du positivisme logique visant à clarifier le langage scientifique et à éliminer les pseudo-problèmes métaphysiques par l'analyse linguistique. Influencé par les travaux de Rudolf Carnap et d'Otto Neurath, Herbert Feigl développe une conception vérificationniste de la signification selon laquelle le sens d'un énoncé réside dans ses conditions de vérification empirique. Un énoncé qui ne peut être vérifié ni confirmé par l'expérience est considéré comme métaphysiquement vide, dépourvu de contenu cognitif légitime. Cette théorie de la signification, bien qu'elle ait été ultérieurement critiquée et raffinée, joua un rôle crucial dans l'émergence de la philosophie analytique moderne en orientant l'attention des philosophes vers l'analyse logique du langage plutôt que vers la spéculation métaphysique traditionnelle.

Herbert Feigl contribue également au développement de la distinction fondamentale entre langage observationnel et langage théorique en philosophie des sciences. Le langage observationnel se compose d'énoncés directement vérifiables par l'observation sensible, tandis que le langage théorique contient des termes qui réfèrent à des entités inobservables mais scientifiquement utiles comme les électrons, les champs magnétiques ou les structures inconscientes de l'esprit. Cette distinction permet de résoudre certains problèmes épistémologiques liés au statut des théories scientifiques tout en préservant leur légitimité cognitive. Herbert Feigl argue que les termes théoriques acquièrent leur signification par leur insertion dans un réseau nomologique - un système de lois scientifiques - qui les relie indirectement aux données observationnelles. Cette conception relationnelle ou holiste de la signification des termes théoriques annonce certains développements ultérieurs de la philosophie des sciences, notamment les thèses de W.V.O. Quine sur l'indétermination de la traduction et le holisme sémantique.

La philosophie du langage de Feigl se caractérise aussi par son attention particulière aux problèmes de l'unification du langage scientifique. Dans l'esprit du projet du Cercle de Vienne, il cherche à montrer que tous les énoncés scientifiques légitimes peuvent être traduits dans un langage physicaliste unifié, c'est-à-dire un langage dont les termes de base réfèrent exclusivement aux entités et propriétés physiques. Cette thèse du physicalisme linguistique ne prétend pas que tous les phénomènes sont réductibles aux phénomènes physiques au sens ontologique, mais soutient que tous les énoncés scientifiques significants peuvent être reformulés dans le vocabulaire de la physique sans perte de contenu empirique. Cette position influence sa théorie de l'identité psychophysique en philosophie de l'esprit, puisqu'elle suggère que les énoncés psychologiques peuvent être traduits sans reste dans le langage de la neurophysiologie.

L'héritage intellectuel de Feigl en philosophie analytique s'avère considérable et durable. Sa théorie de l'identité psychophysique a ouvert la voie aux développements contemporains du matérialisme en philosophie de l'esprit, influençant directement les théories de l'identité des types développées dans les années 1960 et indirectement les théories fonctionnalistes qui leur succédèrent. Son approche méthodologique, privilégiant la clarté conceptuelle, l'analyse logique et la compatibilité avec les sciences empiriques, incarne l'esprit de la philosophie analytique et continue d'inspirer les recherches contemporaines. Même si certaines de ses thèses spécifiques, notamment le vérificationnisme strict et le projet réductionniste du physicalisme linguistique, ont été abandonnées ou considérabl<ement modifiées, l'orientation générale de sa pensée vers une philosophie scientifiquement informée et rigoureusement argumentée demeure une influence majeure dans la philosophie anglo-américaine contemporaine. Feigl représente ainsi une figure de transition cruciale entre le positivisme logique classique du Cercle de Vienne et la philosophie analytique mature de la seconde moitié du XXe siècle, contribuant de manière décisive à l'établissement de standards de rigueur et de clarté qui continuent de caractériser cette tradition philosophique.

Représentants et continuateurs de la pensée de Feigl

Du côté des représentants, on trouve principalement les philosophes qui ont développé et raffiné sa théorie de l'identité psychophysique comme J.J.C. Smart et David Armstrong, ainsi que ses collaborateurs directs du mouvement positiviste logique comme Carnap et Hempel. Ses idées continuent d'influencer les neurophilosophes contemporains comme les Churchland.

En philosophie de l'esprit (théorie de l'identité psychophysique)

J.J.C. Smart (1920-2012) - Philosophe australien qui développa et popularisa la théorie de l'identité centrale dans les années 1950-1960, notamment dans "Sensations and Brain Processes" (1959). Smart défendit une version plus radicale du matérialisme de l'identité que Feigl.

David Malet Armstrong (1926-2014) - Philosophe australien qui développa une théorie matérialiste de l'esprit s'inspirant directement de Feigl, particulièrement dans "A Materialist Theory of the Mind" (1968). Armstrong combina la théorie de l'identité avec une analyse fonctionnaliste.

Ullin Thomas Place (1924-2000) - Psychologue et philosophe britannique, précurseur avec Feigl de la théorie de l'identité, auteur de "Is Consciousness a Brain Process?" (1956).

Paul Feyerabend (1924-1994) - Dans ses premiers travaux, avant sa période anarchiste, Feyerabend défendit une version de la théorie de l'identité inspirée de Feigl.

Grover Maxwell (1918-1981) - Élève direct de Feigl à l'Université du Minnesota, continua ses travaux sur le physicalisme et la philosophie des sciences.

En philosophie du langage et des sciences

Rudolf Carnap (1891-1970) - Bien que plus ancien, Carnap fut le principal inspirateur de Feigl en matière de physicalisme linguistique et de vérificationnisme.

Otto Neurath (1882-1945) - Membre du Cercle de Vienne qui influença la conception physicaliste du langage scientifique chez Feigl.

Carl Gustav Hempel (1905-1997) - Collaborateur de Feigl dans le développement du modèle déductif-nomologique d'explication scientifique et partisan du physicalisme.

Ernest Nagel (1901-1985) - Philosophe des sciences américain qui partagea avec Feigl une conception réductionniste de l'unité de la science.

Continuateurs contemporains

Patricia Smith Churchland - Neurophilosophe contemporaine qui développe un matérialisme éliminatif s'inspirant partiellement de l'approche de Feigl.

Paul Churchland - Défenseur du matérialisme éliminatif, influencé par l'approche naturaliste de Feigl.

Critiques majeurs de Herbert Feigl

Les critiques proviennent de diverses directions : les fonctionnalistes comme Putnam et Fodor qui ont développé des alternatives à sa théorie de l'identité, les philosophes de la conscience comme Nagel et Chalmers qui contestent son réductionnisme, les post-positivistes comme Quine et Kuhn qui ont remis en question ses présupposés épistémologiques, et les philosophes contemporains qui soulèvent le problème du fossé explicatif.

Critiques de la théorie de l'identité psychophysique

David Kellogg Lewis (1941-2001) - Bien qu'initialement influencé par Feigl, Lewis développa le fonctionnalisme comme alternative à la théorie de l'identité des types, arguant que les états mentaux sont définis par leur rôle causal plutôt que par leur substrat physique.

Hilary Putnam (1926-2016) - Philosophe qui critiqua la théorie de l'identité des types par l'argument de la réalisabilité multiple, montrant qu'un même état mental peut être réalisé par différents substrats physiques.

Jerry Fodor (1935-2017) - Développa le fonctionnalisme en partie comme critique de la théorie de l'identité de Feigl, arguant que les propriétés mentales sont des propriétés fonctionnelles plutôt qu'identiques aux propriétés physiques.

Frank Jackson - Philosophe contemporain qui, avec son argument de Mary la scientifique des couleurs, contesta l'idée que tous les faits mentaux puissent être réduits aux faits physiques.

Thomas Nagel - Dans "What Is It Like to Be a Bat?" (1974), Nagel critiqua les tentatives réductionnistes comme celle de Feigl, arguant que la subjectivité de l'expérience consciente échappe à l'explication physicaliste.

David Chalmers - Philosophe contemporain qui formule le "problème difficile de la conscience" comme critique des approches réductionnistes inspirées de Feigl.

Critiques du vérificationnisme et du physicalisme linguistique

Willard Van Orman Quine (1908-2000) - Dans "Deux dogmes de l'empirisme" (1951), Quine critiqua les fondements du positivisme logique dont s'inspirait Feigl, notamment la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme.

Wilfrid Sellars (1912-1989) - Critiqua l'empirisme du "donné" et les fondements épistémologiques du positivisme logique dans "Empirisme et philosophie de l'esprit" (1956).

Nelson Goodman (1906-1998) - Développa des critiques du vérificationnisme et du projet de reconstruction rationnelle du langage scientifique.

Paul Feyerabend (période tardive) - Dans sa période anarchiste méthodologique, Feyerabend rejeta les approches positivistes qu'il avait antérieurement défendues avec Feigl.

Critiques contemporaines en philosophie de l'esprit

John Searle - Critique les approches matérialistes réductionnistes comme celle de Feigl, défendant un naturalisme biologique qui reconnaît l'irréductibilité des propriétés mentales.

Colin McGinn - Défend le "mystérianisme cognitif", arguant que nous sommes cognitivement incapables de résoudre le problème corps-esprit que Feigl prétendait résoudre.

Joseph Levine - Formule le "fossé explicatif" (explanatory gap) comme critique des théories de l'identité, arguant qu'il reste un mystère conceptuel dans l'identification des états mentaux aux états cérébraux.

Critiques en philosophie des sciences

Thomas Samuel Kuhn (1922-1996) - Sa conception paradigmatique de l'évolution scientifique conteste l'image cumulative et réductionniste de la science défendue par Feigl.

Imre Lakatos (1922-1974) - Développa une méthodologie des programmes de recherche scientifique en critique des conceptions positivistes de la rationalité scientifique.

Mary Hesse - Critiqua les distinctions rigides entre langage observationnel et théorique défendues par Feigl et ses collègues positivistes.

Bas van Fraassen - Défend l'empirisme constructif comme alternative aux approches réalistes et réductionnistes héritées du positivisme logique.

 
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article