12 Mai 2026
Jeanne Delhomme (1911-1981) était une philosophe française, relativement discrète dans le paysage intellectuel de son époque, mais dont l'œuvre originale mérite l'attention. Elle a développé une pensée qu'elle a elle-même qualifiée de "philosophie de la pensée modale", explorant les rapports entre la philosophie, la pensée et le réel d'une manière très singulière.
Sa pensée
Le parcours académique de Delhomme, du lycée Fénelon aux universités de Poitiers et Nanterre, révèle que sa conviction était que la philosophie est avant tout une activité transformatrice, une pratique d'enseignement et d'apprentissage qui changeait les esprits et les cœurs de ceux qui s'y engageaient. Sa philosophie se caractérise par une réflexion sur la modalité de la pensée philosophique elle-même, distincte tant de la science que de l'art. Elle s'est intéressée à ce qui fait la spécificité de l'acte de penser philosophiquement, sans prétendre à une vérité absolue ni se limiter à une simple expression subjective. Connue pour son travail sur l'autonomie du discours philosophique, elle défend l'idée que « la philosophie est conversion à la philosophie », insistant sur une pensée interrogative et modale, explorant des thèmes comme le temps, le destin, la précarité ontologique et les limites du langage. À travers des études sur Nietzsche et Bergson, elle met en lumière des analogies entre leur refus des systèmes rigides et sa propre approche, centrée sur le « transcendantal comme empirique » et le « cogito temporel ».
Son parcours
Ses œuvres principales
Ses professeurs
Elle a notamment été influencée et formée dans le sillage de la philosophie française de l'entre-deux-guerres. Henri Bergson a marqué profondément sa pensée (elle lui a consacré son premier ouvrage important). Elle a aussi été proche intellectuellement de Jean Wahl et a évolué dans le milieu de la Sorbonne où elle a soutenu sa thèse. Elle a aussi eu comme professeur attesté Henri Gouhier, son professeur à l'université de Lille avant la guerre. Elle a fréquenté le cercle autour de Gabriel Marcel. Elle est marquée ensuite par Sartre et Brunschvicg, une référence constante, via son travail sur La modalité du jugement.
Ses élèves et son influence
Jeanne Delhomme a enseigné à la Sorbonne (Paris X-Nanterre notamment) et a influencé plusieurs philosophes français. Gilles Deleuze a manifesté de l'estime pour son travail, et son œuvre a été redécouverte par des penseurs intéressés par les marges de la philosophie française du XXe siècle. S'il n'a pas été son "élève" au sens scolaire strict (ils étaient plus proches en âge), il a suivi ses cours et a été profondément marqué par son interprétation de Nietzsche. Il la cite comme une référence majeure dans son propre livre Nietzsche et la philosophie.
Parmi ses élèves identifiables : Claire Salomon-Bayet, Patrice Loraux (séminaire du 4 janvier 2016). Ses élèves, tant au niveau secondaire qu'universitaire, conservèrent le souvenir d'une femme qui incarnait le type même du professeur de philosophie dont la mission était d'éveiller les esprits . Cette conviction pédagogique reflétait sa vision philosophique fondamentale : la philosophie est conversion, transformation, changement du sujet qui s'engage avec la réflexion rigoureuse. En critiques et continuateurs de sa manière de faire de la philosophie, on peut citer Alphonse De Waelhens et Alain de Lattre. Emmanuel Levinas lui consacre un essai en 1967 : « Jeanne Delhomme/Pénélope ou la pensée modale »).L'engagement de penseurs majeurs comme Emmanuel Levinas avec sa pensée atteste de son importance dans le paysage intellectuel français du XXe siècle. Levinas reconnut dans la pensée modale de Delhomme une ressource pour sa propre réflexion sur ce qui échappe à l'ontologie et qui exige une réponse éthique. La monographie que Monique Dixsaut consacre à sa pensée en 1991 assure que l'œuvre de Delhomme soit transmise aux générations futures, protégée contre l'oubli complet qui menace tant de figures intellectuelles du passé.
Clément Rosset (C’est sans doute son élève le plus célèbre) lui vouait une admiration immense et a souvent reconnu sa dette envers elle. On retrouve chez Rosset ce goût pour le "réel" et cette influence nietzschéenne qu'elle lui a transmis. Jacques Derrida a assisté à ses séminaires et a entretenu un dialogue intellectuel avec elle. Sarah Kofman la célèbre philosophe et spécialiste de Nietzsche a également été très influencée par les travaux et l'enseignement de Jeanne Delhomme. Quant à Michel Foucault, bien qu'il ne soit pas son élève direct, elle a fait partie du jury de sa thèse de doctorat (Folie et Déraison en 1961) et il avait pour elle un grand respect intellectuel.