8 Novembre 2025
John Rogers Searle, né en 1932 à Denver et formé à Oxford sous la direction de John Austin, figure parmi les philosophes analytiques les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle. Son œuvre, d'une remarquable cohérence théorique, s'articule autour d'une conception naturaliste de l'esprit qui irrigue l'ensemble de ses contributions à la philosophie du langage, de l'esprit, de l'action et de l'éthique. John Searle développe une approche systématique qui refuse les dualismes traditionnels tout en maintenant la spécificité du mental dans le monde naturel. Sa philosophie s'enracine dans une critique rigoureuse du behaviorisme et du fonctionnalisme, proposant une alternative résolument réaliste qui accorde une place centrale à la conscience et à l'intentionnalité comme propriétés émergentes mais causalement efficaces du cerveau.
L'architecture conceptuelle de la philosophie searléenne repose sur sa théorie de l'intentionnalité, comprise comme la propriété directionnelle de l'esprit qui permet aux états mentaux de porter sur des objets, des états de choses ou des situations dans le monde. Cette intentionnalité ne constitue pas une relation mystérieuse mais s'enracine dans les processus neurobiologiques du cerveau, ce que John Searle nomme le « réalisme biologique". Contrairement aux approches computationnelles qui conçoivent l'esprit comme un programme informatique abstrait, John Searle soutient que la conscience et l'intentionnalité émergent de l'activité électrochimique spécifique des neurones, sans pour autant se réduire à ces processus. Cette position émergentiste évite à la fois le réductionnisme matérialiste strict et le dualisme substances, en affirmant que les propriétés mentales sont à la fois causalement efficaces et ontologiquement irréductibles aux propriétés physiques qui les sous-tendent. Cette conception de l'intentionnalité permet à John Searle de développer une taxonomie des états mentaux selon leurs « directions d'ajustement » (directions of fit), concept emprunté à Austin mais systématisé de manière originale. Les croyances possèdent une direction d'ajustement « de l'esprit vers le monde » car elles visent à correspondre aux faits existants, tandis que les désirs et les intentions d'action présentent une direction d'ajustement « du monde vers l'esprit » car ils visent à faire que le monde corresponde à leur contenu représentationnel. Cette distinction fondamentale structure l'analyse searléenne de l'action et de la normativité éthique, en montrant comment les états mentaux pratiques se distinguent par leur pouvoir de transformation du monde plutôt que par leur simple adaptation à celui-ci.
Dans le domaine de la philosophie de l'action, John Searle apporte une contribution décisive en résolvant l'apparente tension entre l'explication causale et l'explication rationnelle de l'action humaine. Son ouvrage Intentionality (1983) puis The Rediscovery of the Mind (1992) développent une théorie selon laquelle les raisons d'agir ne s'opposent pas aux causes mais constituent un type particulier de causation : la causation par des états mentaux intentionnels. Lorsqu'un agent agit pour une raison, cette raison fonctionne comme la cause mentale de son action, mais il s'agit d'une causation qui opère précisément en vertu du contenu représentationnel et de la direction d'ajustement de l'état mental en question. Cette approche permet de préserver l'autonomie de l'agir humain sans le soustraire à l'ordre causal naturel, évitant ainsi les impasses du libre-arbitre conçu comme exception aux lois naturelles.
John Searle développe une analyse fine de l'intention en action (intention-in-action) qu'il distingue de l'intention préalable (prior intention). L'intention en action accompagne immédiatement l'exécution du mouvement et possède un contenu autoréférentiel : elle se représente elle-même comme causant le mouvement corporel qu'elle accompagne. Cette structure autoréférentielle explique pourquoi l'agent possède une connaissance immédiate et non-observationnelle de ses propres actions, sans recourir à une introspection mystérieuse. L'intention en action fonctionne comme un « moniteur » interne qui guide et contrôle l'exécution motrice, permettant les ajustements en temps réel nécessaires à la réalisation de l'action projetée. Cette analyse éclaire la nature de l'agentivité humaine en montrant comment la conscience pratique structure l'expérience vécue de l'action sans requérir une surveillance cognitive explicite de chaque mouvement.
La théorie searléenne de l'action résout également le problème classique de la « déviance causale", ces cas où la bonne cause mentale produit le bon résultat comportemental mais par une chaîne causale inappropriée qui disqualifie l'événement comme action authentique. John Searle montre que l'intention en action possède des conditions de satisfaction qui spécifient non seulement le résultat visé mais aussi le mode de causation par lequel ce résultat doit être atteint. L'intention de lever le bras spécifie que le bras doit se lever en vertu de cette intention même, excluant les cas où l'intention causerait le mouvement par des voies détournées (spasmes, réflexes induits, etc.). Cette analyse révèle la sophistication de la structure intentionnelle de l'action humaine et sa différence qualitative avec les simples mouvements corporels.
L'une des contributions les plus célèbres de John Searle concerne la théorie des actes de langage, développée initialement dans Speech Acts (1969) puis approfondie dans Expression and Meaning (1979). John Searle systématise la découverte austinienne selon laquelle parler constitue une forme d'action, mais il radicalise cette insight en montrant que tous les énoncés accomplissent des actes de langage, y compris les assertions les plus simples. Affirmer « Il pleut » ne consiste pas seulement à décrire un état météorologique mais à accomplir l'acte d'assertion, avec ses engagements normatifs spécifiques (engagement à la vérité de ce qui est affirmé, responsabilité épistémique quant aux raisons de cette affirmation, etc.).
Cette théorie des actes de langage a des implications en philosophie de l'action car elle révèle la dimension sociale et normative constitutive de l'agir humain. Les actes de langage ne sont possibles que dans le cadre d'institutions sociales qui définissent les rôles, les statuts et les pouvoirs des participants. Promettre, commander, juger, nommer, marier, déclarer la guerre : tous ces actes institutionnels créent des faits sociaux en vertu d'accords collectifs concernant les règles constitutives qui définissent ces institutions. John Searle montre ainsi comment l'action humaine dépasse le cadre de la simple intervention physique sur le monde pour inclure la création et la transformation continue de la réalité sociale par des actes de langage appropriés.
La distinction searléenne entre règles constitutives et règles régulatives éclaire cette dimension créatrice de l'action langagière. Les règles régulatives gouvernent des activités préexistantes (les règles de politesse régulent les interactions sociales), tandis que les règles constitutives créent la possibilité même de certaines activités (les règles d'échecs constituent le jeu d'échecs). Les actes de langage institutionnels opèrent selon des règles constitutives qui ont la forme « X compte comme Y dans le contexte C", où X désigne un phénomène brut (des sons, des marques sur le papier), Y un statut institutionnel (promesse, ordre, jugement) et C le contexte institutionnel approprié. Cette analyse révèle comment l'action humaine participe continuellement à la construction de la réalité sociale par l'imposition collective de fonctions statutaires à des phénomènes physiques.
Dans The Construction of Social Reality (1995), John Searle développe une ontologie sociale systématique qui prolonge sa philosophie de l'action vers une théorie générale des institutions humaines. Les faits sociaux (la monnaie, les gouvernements, les universités, les mariages) existent objectivement mais dépendent de l'accord collectif concernant leur reconnaissance. Cette dépendance ontologique n'implique pas un relativisme épistémologique : il existe des vérités objectives concernant les faits sociaux, même si ces faits dépendent de l'intentionnalité collective pour leur existence. L'argent possède réellement le pouvoir d'achat que nous lui reconnaissons, et cette réalité s'impose aux individus indépendamment de leurs préférences personnelles.
Cette ontologie sociale possède des implications cruciales pour l'éthique car elle révèle comment les obligations morales émergent de la structure même de l'action sociale. Les actes de langage créent des engagements normatifs : promettre génère l'obligation de tenir sa promesse, affirmer crée la responsabilité de justifier son assertion, commander implique l'autorité de le faire. Ces obligations ne sont pas externes aux actes qui les génèrent mais constituent leur structure normative interne. John Searle montre ainsi comment le passage du descriptif au normatif, longtemps considéré comme logiquement impossible depuis Hume, s'effectue naturellement dans l'accomplissement des actes institutionnels. Dire « Je promets de te payer cinq euros » dans les conditions appropriées crée analytiquement l'obligation de payer, sans recours à des prémisses normatives supplémentaires.
Cette analyse permet à John Searle de critiquer la séparation rigide entre faits et valeurs qui domine la philosophie morale moderne. Les institutions sociales sont constitutivement normatives : participer à une institution, c'est accepter ses règles et les obligations qui en découlent. Jouer aux échecs implique l'acceptation des règles du jeu, parler une langue naturelle implique l'acceptation de ses règles sémantiques et pragmatiques, participer à la vie économique implique l'acceptation de certaines règles concernant la propriété, les contrats, les dettes. Cette normativité constitutive ne dérive pas de principes moraux transcendants mais émerge de la structure même de l'action sociale organisée.
Bien que reconnaissant la dimension sociale et historique des institutions morales, John Searle refuse le relativisme éthique et défend une forme d'objectivité morale enracinée dans la nature de l'agentivité humaine. Dans Rationality in Action (2001), il argue que certains principes rationnels contraignent universellement l'action humaine, non pas comme lois logiques a priori mais comme conditions de possibilité de l'agentivité elle-même. La cohérence entre moyens et fins, la non-contradiction des intentions, la prise en compte des conséquences prévisibles : ces exigences rationnelles ne sont pas des contraintes externes imposées à l'action mais des aspects constitutifs de ce que signifie agir intentionnellement.
John Searle développe une critique approfondie de l'akrasia (faiblesse de la volonté) qu'on retrouve chez Donald Davidson et qui révèle les tensions internes de l'agentivité rationnelle. L'agent faible sait ce qu'il devrait faire, possède les moyens de le faire, mais agit néanmoins contrairement à son meilleur jugement. Cette possibilité révèle que la rationalité pratique ne fonctionne pas selon le modèle déductif de la rationalité théorique : les raisons d'agir motivent sans contraindre logiquement. Cette « lacune » ou écart (gap) entre les raisons et l'action constitue l'espace de la liberté humaine, mais aussi la source de l'irrationalité pratique. Searle montre comment cette structure de l'agentivité humaine génère des obligations rationnelles qui possèdent une portée universelle tout en laissant place à la diversité culturelle des institutions morales particulières.
L'approche searléenne de l'éthique évite ainsi les écueils symétriques du relativisme radical et de l'absolutisme moral. Elle reconnaît la diversité des systèmes moraux historiques tout en identifiant des contraintes rationnelles universelles qui limitent cette diversité. Certaines pratiques (la torture systématique, l'esclavage, le génocide) violent les conditions fondamentales de l'agentivité humaine et peuvent être critiquées objectivement, indépendamment des traditions culturelles particulières. Cette position permet une critique morale interculturelle sans imposer un modèle moral unique, en s'appuyant sur une analyse phénoménologique de la structure universelle de l'action intentionnelle.
John Searle a eu une influence en philosophie analytique qui dépasse largement ses contributions directes à la philosophie de l'action et à l'éthique. Sa théorie des actes de langage a impacté la pragmatique linguistique et influencé des domaines aussi divers que l'intelligence artificielle, la théorie du droit, l'anthropologie sociale et l'économie institutionnelle. Les économistes néo-institutionnalistes comme Douglass North s'appuient explicitement sur l'ontologie sociale searléenne pour analyser le rôle des institutions dans le développement économique. Les théoriciens du droit utilisent sa distinction entre règles constitutives et régulatives pour comprendre la nature normative des systèmes juridiques. En philosophie morale, l'approche searléenne a inspiré les défenseurs de l'éthique des vertus contemporaine qui cherchent à ancrer la normativité morale dans la nature humaine plutôt que dans des principes abstraits. Sa critique de la dichotomie fait/valeur a nourri les débats contemporains sur le naturalisme éthique et l'objectivité morale. Des philosophes comme John McDowell, Philippa Foot et Michael Thompson développent des approches néo-aristotéliciennes qui partagent avec John Searle le souci d'éviter à la fois le relativisme et l'absolutisme moral en s'appuyant sur une conception naturaliste mais non-réductrice de l'agentivité humaine.
Pour autant, l'œuvre de John Searle suscite des critiques qui révèlent les tensions internes de son système. Sa conception de l'intentionnalité collective reste problématique car elle oscille entre une approche individualiste (l'intentionnalité collective se réduit aux intentions individuelles avec des conditions de satisfaction particulières) et une approche holiste (l'intentionnalité collective constitue un phénomène émergent irréductible). Cette ambiguïté affecte sa théorie des institutions sociales et limite la portée de son ontologie sociale. De plus, sa critique du relativisme moral reste vulnérable à l'objection selon laquelle les contraintes rationnelles qu'il identifie sont trop faibles pour fonder une critique morale substantielle des pratiques culturelles controversées. Malgré ces limites, l'œuvre de John Searle constitue une contribution majeure à la compréhension philosophique de l'action humaine et de ses dimensions éthiques. En montrant comment l'intentionnalité, l'action et la normativité s'articulent dans un cadre naturel mais non-réducteur, John Searle ouvre des perspectives fécondes pour penser l'agentivité humaine dans sa spécificité tout en évitant les dualismes traditionnels. Sa philosophie offre des ressources conceptuelles précieuses pour aborder les défis contemporains de l'éthique appliquée, de la responsabilité morale et de la critique sociale dans nos sociétés complexes et pluralistes.