6 Septembre 2025
Le « fossé explicatif » désigne la difficulté apparente, centrale en philosophie de l’esprit, de comprendre comment des descriptions complètes et correctes des processus physiques et fonctionnels pourraient, même en principe, rendre intelligible la phénoménalité, c’est‑à‑dire le « que cela fait » d’éprouver une sensation ou un état conscient. Là où les identifications a posteriori réussies en science (eau = H2O, éclair = décharge électromagnétique) paraissent, une fois établies, dissiper toute énigme résiduelle sur le phénomène identifié, les identifications esprit‑cerveau ou mental‑physique semblent laisser intacte une zone d’opacité: savoir que la douleur est corrélée à tel type d’activité neuronale ne paraît pas, par soi, nous faire comprendre pourquoi et comment cette activité devrait s’accompagner de la texture vécue de la douleur. Le label « explanatory gap » a été introduit par Joseph Levine dans un article influent de 1983, précisément pour marquer que le problème, tel qu’il le concevait, n’engage pas d’emblée une conclusion métaphysique anti‑physicaliste, mais pointe une difficulté épistémique: même si le physicalisme est vrai, il nous manque une explication intelligible reliant les descriptions physiques aux vérités phénoménales. Cette mise au point a façonné l’agenda analytique: distinguer soigneusement la portée des arguments de concevabilité (ce qu’on peut imaginer sans contradiction) de leurs conclusions ontologiques, et demander au matérialisme une explication plus serrée que de simples corrélations — une « dérivation explicative » qui ne se contente pas d’aligner des faits mais montre pourquoi il ne pouvait en être autrement si le monde est tel que le décrivent nos meilleures théories. C’est dans ce sens que l’on peut répondre à la question « Il viendrait de Levine ? » par l’affirmative: la dénomination et la formulation canoniques du « fossé explicatif » sont bien dues à Levine, et son geste consiste à affirmer la réalité d’un manque explicatif sans pour autant y lire la réfutation du physicalisme, appelant ainsi à une clarification de ce que « expliquer » doit vouloir dire dans ce domaine.
Situer le fossé explicatif dans la cartographie des arguments contemporains clarifie ses apports. D’un côté, des arguments de concevabilité — zombies physiquement indiscernables mais dépourvus d’expérience, ou la scientifique Mary qui connaît toutes les vérités physiques sans savoir « ce que cela fait » de voir du rouge — semblent montrer qu’aucune somme de faits physiques ne suffit conceptuellement à engendrer le phénoménal; Kripke, sous un autre angle, suggère que certaines identités esprit‑cerveau manquent du profil modal des identités a posteriori légitimes. D’un autre côté, Nagel avait déjà cristallisé l’intuition qu’il y a « quelque chose que cela fait » d’être un organisme conscient, aspect subjectif irréductible à une perspective objective; Chalmers a ensuite articulé le « problème difficile »: expliquer les fonctions cognitives ne dit pas pourquoi il y a de l’expérience. La contribution spécifique de Levine est d’insister que ces difficultés doivent être d’abord lues comme épistémiques: ce n’est pas parce que nous ne voyons pas comment dériver le phénoménal du physique qu’il n’y a pas d’identité de fait; toutefois, cette réserve n’abolit pas l’exigence: si le matérialisme est vrai, il doit expliquer cette identité d’une manière qui ne laisse pas l’impression d’un miracle brut; tant que cette explication manque, on a un « gap » au sens propre. Cette articulation a structuré les débats analytiques ultérieurs: faut‑il réduire la difficulté à un défaut de nos concepts (et donc travailler la sémantique, la référence et les modes de présentation), y voir un signe d’irréductibilité ontologique, ou encore la reclasser non comme un problème épistémologique mais comme un symptôme d’un décalage sémantique entre registres d’explication (scientifique, phénoménologique, normatif)? La littérature a exploré ces pistes, notamment en opposant défis métaphysiques (à la Kripke/Jackson) et défis épistémiques (à la Nagel/Levine), et en proposant une troisième voie lisant le fossé comme sémantique: ce qui bloque, ce n’est pas la nature du monde ni la limitation de nos moyens empiriques, mais l’hétérogénéité de nos vocabulaires et de leurs critères d’application. Ce cadrage pluralise l’espace des réponses tout en refusant les raccourcis: ni triomphalisme physicaliste (« le gap se fermera tout seul »), ni mystère sacralisé (« le gap est principiel »).
Les apports du concept de fossé explicatif à la philosophie analytique se mesurent ensuite à l’aune des programmes qu’il a forcés à préciser. Côté physicaliste, on distingue des stratégies de réduction a posteriori qui admettent une identité de type‑type ou de type‑rôle entre états phénoménaux et états neurofonctionnels, et qui imputent le fossé à des limites conceptuelles contingentes; elles s’arment de théories des concepts phénoménaux: nous disposons de concepts démonstratifs ou indexicaux ancrés dans l’expérience qui ne sont pas, par leur nature, déductibles de concepts physiques, bien que leur extension soit identique. D’autres défenseurs développent des représentationalismes phénoménaux: la phénoménalité est identique au contenu représentatif sous un format sensoriel déterminé, de sorte que progresser sur la naturalisation de la représentation (information, lois nomiques, téléosémantique) resserre le gap. Des théories d’ordre supérieur identifient le « devenir conscient » à une métareprésentation adéquate, et espèrent dissoudre le fossé en expliquant la phénoménalité par l’architecture réflexive; des théories d’accès global l’ancorent dans la diffusion à des consommateurs multiples dans le système cognitif. A l’opposé, des positions non réductionnistes physiques acceptent la survenance stricte du phénoménal sur le physique mais dénient sa dérivabilité conceptuelle, au prix de charges classiques (risque d’épiphénoménalisme, demande d’explication de la survenance sans identité). D’autres encore (dualisme de propriétés) assument que le fossé marque une irréductibilité ontologique, et déplacent l’effort explicatif vers des lois psycho‑physiques fondamentales. Entre ces pôles, des monismes russelliens et panprotopsychistes soutiennent que la science décrit la structure relationnelle du monde et laisse ouvertes les « quiddités » catégoriales des porteurs ultimes, dont la face interne serait phénoménale: ici, le fossé s’explique par la pauvreté de nos concepts structurels; on tente de le combler en réarticulant l’ontologie de base plutôt qu’en surchargeant les niveaux spéciaux. Dans une direction déflationniste, l’illusionnisme propose de reconduire le fossé à une illusion métacognitive robuste: expliquer pourquoi nous jugeons qu’il y a un « problème difficile » plutôt que postuler une lueur intrinsèque à expliquer. Toutes ces voies sont des effets disciplinaires du diagnostic initial: si l’on prend le fossé au sérieux, il faut soit l’expliquer conceptuellement, soit l’expliquer scientifiquement, soit l’expliquer en métaphysique — mais l’ignorer n’est pas une option argumentativement stable.
Soulever les problèmes, ici, n’est pas un exercice de rhétorique: ce sont des contraintes qui pèsent sur chaque stratégie. Les arguments de concevabilité sont puissants mais contestables: la concevabilité n’implique pas la possibilité métaphysique, et des cadres comme la sémantique à deux dimensions distinguent des modalités a priori et a posteriori pour désamorcer le saut. La « stratégie des concepts phénoménaux », tout en étant prometteuse, doit éviter le cercle (ne pas simplement redécrire le fossé comme « fossé conceptuel ») et préciser la nature, l’acquisition et les pouvoirs explicatifs de ces concepts. Les représentationalismes forts affrontent les scénarios d’inversion (changer le « ressentir » sans changer le contenu représenté) et les cas sans objet déterminé (douleurs diffuses, humeurs), tandis que les théories d’ordre supérieur doivent expliquer pourquoi la métareprésentation n’introduit pas une « étrangeté » systématique de l’expérience et comment elles évitent le glissement vers un « théâtre » interne. Les dualismes et monismes russelliens doivent concilier la clôture causale du physique avec l’efficacité apparente du phénoménal, ou, à défaut, réduire l’accusation d’épiphénoménalisme; ils doivent aussi payer une dette explicative: quels ponts rendre plausible entre propriétés fondamentales et structure empirique des sciences? L’illusionnisme, enfin, marche sur une ligne de crête: s’il explique nos jugements d’introspection et de rapport, il gagne en force; s’il nie des invariants phénoménologiques robustes, il perd la cible. Transversalement, le lien entre « explication » et « intelligibilité » est lui‑même à travailler: demander une « dérivation transparente » des vérités phénoménales est‑ce exiger une forme d’explication inappropriée (trop « du côté du sujet ») pour une science de la nature, ou est‑ce légitimement demander qu’une identité a posteriori fasse sauter l’étrangeté comme dans les cas paradigmatiques? La réponse oriente profondément la méthodologie: certains soutiennent que le fossé est irréductiblement sémantique, un effet d’hétérogénéité de nos critères et de nos pratiques d’explication, et qu’il ne disparaîtra pas par simple accumulation d’empirie; d’autres parient qu’une théorie suffisamment intégrée des mécanismes (dynamiques récurrentes, intégration, diffusion, codage prédictif) et des corrélats stabilisés transformera le fossé en escalier: pas d’éclair soudain, mais une suite de réductions partielles qui rendent progressivement l’« étrangeté » injustifiée. Cette pluralité de chantiers, initiée et cadrée par l’intuition levinenne, est l’apport profond du « fossé explicatif » à l’analytique: forcer la discipline à affûter ses distinctions (métaphysique/épistémologie/sémantique), à expliciter ses critères d’explication et à articuler, sans les confondre, exigence de rigueur naturaliste et respect de la phénoménologie vécue.