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Publié par La Philosophie

L'Archipel du goulag, d'Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), qui paraît en France et en Allemagne en 1974, marque un tournant. Pas tant pour les Russes et toutes les minorités terrorisées et maltraitées par l'appareil policier soviétique que pour les Français. Cet "essai d'investigation littéraire" a dessillé les yeux à l'Ouest sur l'univers de la déportation en Union soviétique et jeté le doute sur les valeurs qui sous-tendent le mot "socialisme". La prise de conscience a d'ailleurs été mondiale. Car le manuscrit sera publié ensuite aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

L'ampleur de la documentation, les qualités littéraires de l'auteur en font un ouvrage à part. Mais l'information qu'il apporte n'a en fait rien d'une révélation. L'Archipel n'est que le dernier avatar d'une longue lignée de documents et ouvrages critiques sur un système pénitentiaire où moururent plusieurs dizaines de millions de personnes. Dès 1919, les ouvrages d'Etienne Buisson (Les Bolchéviki, éd. Fischbacher) et de Charles Dumas (La Vérité sur les Bolchéviki, éd. Franco-Slave) dissipent le brouillard sur un univers profondément despotique. Par la suite, des kyrielles d'autres livres seront édités, certains sous la plume d'écrivains célèbres comme Panait Istrati ou André Gide, d'autres sous la plume d'authentiques socialistes ouvriers comme Kléber Leguay (Un mineur chez les Russes, 1938, éd. Pierre Tisné). J'ai choisi la liberté, de Victor Kravchenko provoque en 1947 une intense polémique intellectuelle, politique et juridique. D'autres comme Le Zéro et l'infini, d'Arthur Koestler, auraient pu jouer le rôle déclencheur. Mais, jusqu'à 1974, le sentiment général tient pour acquis que quelques inévitables bavures ne sauraient remettre en cause les réalisations positives du communisme.

L'Archipel du goulag d'Alexandre Soljenitsyne cristallise donc un virage mental et politique. Contrairement à ce qui arrive à Victor Kravchenko vingt-huit ans plus tôt, personne ne met en doute le sérieux de la documentation de l'écrivain. Le Figaro, Le Monde, L'Express et Le Nouvel Observateur accordent une place importante aux récits, souvenirs et lettres des 227 détenus et anciens détenus qui ont aidé Soljenitsyne à bâtir cette description chorale de l'"industrie pénitentiaire" soviétique. Le mot "goulag" se répand dans le vocabulaire quotidien et devient synonyme de violence et d'arbitraire.

Alors que l'ouvrage est en cours de traduction aux éditions du Seuil et que seule une édition en russe est commercialisée à l'Ouest par YMCA Press, l'appareil idéologique soviétique se déchaîne. Soljenitsyne n'est pas traité de faussaire ni d'agent de la CIA comme le fut Kravchenko. La propagande soviétique ne s'en prend pas non plus à l'oeuvre ni aux témoignages. Habilement, elle tente de décrédibiliser la personne. Comme le note Jacques Amalric, correspondant du Monde à Moscou, La Pravda attaque grossièrement le train de vie prétendument luxueux de l'auteur et surtout l'accuse d'une extrême bienveillance envers le général Vlassov, général soviétique passé du côté de la machine de guerre nazie.

La traduction française n'est pas prête quand L'Humanité, sous la signature de Serge Leyrac, accompagne la réaction soviétique et dessine le triptyque classique de toute tentative de décrédibilisation : le livre n'apporte rien qui ne soit déjà connu - Nikita Khrouchtchev et son rapport devant le XXe congrès auraient dit l'essentiel des atteintes staliniennes à la légalité soviétique ; son auteur est un traitre comme le général Vlassov, dont il justifie le ralliement à Hitler ; par conséquent, tout ce qu'il dit est faux. Claude Durand, éditeur au Seuil, se dépêche de faire traduire le chapitre ligitieux. Bernard Feron explique dans Le Monde que Soljenitsyne tente simplement de comprendre comment un authentique patriote comme Vlassov a pu se résoudre à "trahir" et se rallier à Hitler. La polémique s'éteint.

L'Archipel du goulag va en fait contribuer à désolidariser le monde politique de sa base idéologique et culturelle. Car le livre est publié au tout début de l'Union de la gauche. Cette alliance électorale entre le Parti socialiste (PS), le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) et le Parti communiste français (PCF) a été signée en 1972 sur la base du Programme commun. Le PCF encore puissant sur le plan électoral bloque tout débat au sein du PS. Avec L'Archipel du Goulag, "l'affaire n'est pas celle des seuls communistes, car c'est le socialisme tout court que l'on essaie d'atteindre", peut-on lire dans L'Humanité. Une stratégie payante, puisque François Mitterrand ose dire : "Je suis persuadé que le plus important n'est pas ce que dit Soljenitsyne, mais qu'il puisse le dire. Et si ce qu'il dit nuit au communisme, le fait qu'il puisse le dire le sert bien davantage." Une assertion extravagante quand on sait que le manuscrit de Soljenitsyne est passé à l'Ouest par des voies clandestines et qu'en raison du contenu l'auteur risquait sa vie ou sa liberté.

Au-delà de ces contorsions, la brèche culturelle et sociétale ne se refermera plus. Le mouvement des "nouveaux philosophes" poursuit à sa manière le débat. La Cuisinière et le Mangeur d'homme (Seuil, 1975) ou Les Maîtres penseurs (Grasset, 1977), d'André Glucksmann, La Barbarie à visage humain, de Bernard-Henri Lévy (Grasset, 1977), sont des best-sellers qui bousculent le glacis des mentalités. Les droits de l'homme donnent naissance aux French doctors, le déclin irrémédiable du Parti communiste commence et la politique cède la place à l'humanitaire. Que reste-t-il en 2008 d'un ouvrage vendu à plus d'un million deux cent mille exemplaires ? "Un document historique, mais surtout une oeuvre littéraire incontestable", affirme Claude Durand aujourd'hui.


L'Archipel du goulag, d'Alexandre Soljenitsyne
Seuil, 1974

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