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La Garenne de philosophie

MARCEL DETIENNE / Dionysos mis à mort (1977)

Publié en 1977 chez Gallimard dans la collection « Les Essais », Dionysos mis à mort constitue l'ouvrage inaugural de Marcel Détienne dans son exploration systématique du phénomène dionysiaque. Cette étude de deux cent quarante pages s'inscrit dans la collection prestigieuse où Camus publia Le Mythe de Sisyphe et Sartre son Baudelaire, marquant ainsi d'emblée l'ambition intellectuelle et littéraire de cette recherche sur l'une des figures les plus énigmatiques du panthéon grec. L'ouvrage constitue une enquête minutieuse sur les dimensions cachées et les significations profondes du mythe-culte de Dionysos, particulièrement dans sa relation avec l'orphisme et les pratiques rituelles de mise à mort qui lui sont associées.

Marcel Détienne y déploie une méthode d'investigation anthropologique rigoureuse pour décrypter les mécanismes par lesquels la culture hellène archaïque et classique a élaboré cette figure divine complexe, oscillant perpétuellement entre vie et mort, ordre et transgression, civilisation et sauvagerie. Les liens entre Dionysos, le sacrifice, la chasse et les limites de la société montre combien cette figure divine cristallise les tensions entre les normes sociales et leurs transgressions rituelles. La thèse de la transposition de l'omophagie en scénario criminel. L'omophagie est la consommation de chair crue. Cette thèse est développée notamment par M. P. Nilsson dans ses études sur l'orphisme primitif, trouve dans l'analyse détiennienne une reformulation originale qui met l'accent sur la dimension sacrificielle du dionysisme orphique. L'omophagie constitue plus qu'un simple vestige de primitivisme, un élément central d'un système rituel sophistiqué visant à assurer la communication entre le monde des morts et celui des vivants. N'oublions pas qu'il y a une alternative à cela: puisqu'il y a les vivants, les morts et ceux qui sont en mer ou partis à la guerre, spécialement chez les Athéniens. Ceci rejoint au passage l'option retenue par M. Daraki « Dionysos navigateur » dans son article de 1982 et son livre de 1985 humblement intitulé « Dionysos ».

L'argument central développé par Marcel Détienne concerne la place fondamentale qu'occupe Dionysos dans la tradition orphique, longtemps négligée par l'historiographie classique. « Depuis les années quatre-vingt, par la grâce d'historiens encore soviétiques, le Dionysos d'Orphée a enfin reçu droit de cité dans l'histoire de la Grèce archaïque. Les tablettes d'os trouvées sur les bords de la mer Noire témoignent que, pour les disciples d'Orphée, les Orphiques, vers 500 avant notre ère, Dionysos règne entre Mort et Vie, qu'il habite l'arrière-pays où la vérité se souvient de la Tromperie et du Mensonge. » Cette découverte archéologique majeure permet à Détienne de réhabiliter une dimension essentielle du dionysisme que l'hellénisme traditionnel avait occultée, celle d'un dieu qui préside aux mystères de la mort et de la renaissance, au cœur d'une sotériologie complexe élaborée par les communautés orphiques. Dionysos est le dieu dithyrambe, le dieu né deux fois. La version orphique du mythe dionysiaque, Dionysos Zagreus, est mis à mort par les Titans avant de renaître sous une forme nouvelle. Ce récit mythique, longtemps considéré comme tardif et marginal par les historiens des religions, trouve dans l'interprétation détiennienne une signification fondamentale pour comprendre la spécificité du dionysisme grec. La mise à mort de Dionysos par les Titans ne constitue pas un simple épisode narratif, mais un paradigme sacrificiel qui encode les modalités par lesquelles la communauté grecque conçoit les rapports entre l'ordre social et ses transgressions nécessaires. Le démembrement et la dévoration du dieu par les puissances titanesques représentent symboliquement les forces de dissolution qui menacent perpétuellement l'ordre cosmique et social, tandis que sa renaissance signifie la capacité de régénération qui permet à la vie de triompher de la mort.Cette tradition orphique présente Dionysos non plus seulement comme le dieu de l'ivresse et de la végétation, mais comme une divinité chthonienne maîtrisant les passages entre les mondes des vivants et des morts.

La méthode employée par Marcel Détienne dans « Dionysos mis à mort » se caractérise par une approche structurale qui privilégie l'analyse des oppositions et des médiations à l'œuvre dans le corpus mythologique grec. Cette démarche, inspirée des travaux de Claude Lévi-Strauss et de Jean-Pierre Vernant, consiste à repérer les systèmes de classification implicites qui organisent la pensée mythique grecque et à comprendre comment Dionysos fonctionne comme un opérateur de transformation permettant de résoudre métaboliquement les contradictions fondamentales de l'expérience humaine. Par une lecture comparative des sources textuelles, confrontant les témoignages littéraires, mythographiques et religieux pour dégager les invariants structurels, Marcel Détienne écarte les approches traditionnelles qui réduisent Dionysos à un simple dieu de la nature ou de la fertilité, pour mettre au jour la complexité de son fonctionnement métabolique dans l'imaginaire grec. Il est le dieu de la monstration, de la théâtralité comme irruption en ville depuis la colline (Nysa) accompagné de sa procession de satyres et de bacchantes. Marcel Détienne mobilise un corpus documentaire considérable, dont des témoignages littéraires classiques, des fragments orphiques, des inscriptions religieuses et des témoignages d'auteurs plus tardifs, et montre que les Hellènes ont développé des formes de pensée religieuse d'une sophistication comparable aux grandes traditions mystiques de l'humanité,  En montrant que les Grecs ont intégré dans leur système religieux des pratiques et des croyances qui remettent en cause les fondements mêmes de l'ordre social, Marcel Détienne conteste l'image d'une civilisation grecque exclusivement rationnelle et apollinienne que véhiculait l'hellénisme traditionnel. Cela remet en cause l'opposition simpliste entre rationalité grecque et mysticisme oriental qui dominait l'historiographie classique. Le dionysisme apparaît ainsi comme le révélateur d'une altérité interne à la culture grecque, d'une part d'ombre et de transgression sans laquelle l'équilibre apparent de cette civilisation ne pourrait se maintenir.

« Pour interroger la Grèce, pour mettre en question le regard de l'hellénisme, demain comme aujourd'hui, Dionysos jamais ne fait défaut. C'est l'opérateur le plus efficace » pour révéler les tensions et les contradictions qui traversent la civilisation grecque. Marcel Détienne utilise là l'étude du dionysisme comme un moyen de déconstruire les représentations convenues de la Grèce antique, l'Hellade. L'analyse des pratiques rituelles associées au culte dionysiaque occupe une place importante dans l'argumentation de Dionysos mis à mort. Détienne examine particulièrement les rites d'initiation orphiques, les pratiques de catharsis et les cérémonies de commémoration de la passion divine pour montrer comment ces rituels articulent une théologie complexe de la mort et de la résurrection. Ces pratiques ne se contentent pas de reproduire mécaniquement les épisodes mythiques, elles constituent des technologies spirituelles sophistiquées visant à transformer l'expérience religieuse des participants et à leur assurer une forme d'immortalité. L'orphisme dionysiaque développe ainsi une sotériologie originale qui préfigure certains aspects du christianisme primitif, tout en restant profondément enracinée dans les structures de pensée de la religiosité grecque archaïque.

Comme l'écrit Marcel Détienne, « les Grecs ne sont pas une tribu ni une ethnie tout à fait comme les autres », et la pérennité d'une religion « encastrée » heurte de front le grand récit civilisationnel qui fait de la Grèce le creuset de la rationalité, de la philosophie et de la démocratie. Cette observation méthodologique dévoile l'enjeu épistémologique fondamental de l'entreprise détiennienne, qui consiste à déconstruire les mythologies modernes sur la Grèce antique pour restituer la complexité réelle de cette civilisation. En montrant que le dionysisme orphique constitue une composante essentielle et durable de la culture religieuse grecque, « Dionysos mis à mort » contribue à une révision profonde de notre vision de l'hellénisme et de sa place dans l'histoire des civilisations.

En réhabilitant l'importance de la tradition orphique et en montrant sa continuité avec les formes les plus anciennes du culte dionysiaque, Marcel Détienne a ouvert de nouvelles perspectives de recherche qui ont profondément renouvelé le champ des études dionysiaques. Sa méthode d'analyse structurale des mythes et des rituels a fait école et continue d'inspirer les chercheurs contemporains qui s'attachent à comprendre les logiques symboliques des systèmes religieux anciens.

En montrant que Dionysos constitue un facilitateur* permettant aux Hellènes de penser l'altérité, la transgression et les limites de l'ordre social, Détienne restitue à cette civilisation sa complexité véritable et sa richesse anthropologique. L'ouvrage démontre que la Grèce antique ne saurait être réduite à ses aspects les plus lumineux et rationnels, mais qu'elle a su intégrer dans sa vision du monde des dimensions sombres et mystérieuses qui témoignent de la profondeur de son génie religieux et spéculatif.

Même à Thèbes, sa ville natale, Dionysos fait figure de xenos, « un étranger de l'intérieur», il est marqué par la xenia, la condition d'étranger, et cela n'augure-t-il pas qu'il existait chez les Hellènes une préfiguration de l'inquiétante étrangeté de Freud ? Cette approche permet à l'auteur de montrer comment le mythe dionysiaque fonctionne comme un facilitateur * permettant aux Hellènes de penser cette fois les frontières de l'humain et du divin, du civilisé et du sauvage, ce que nous avions déjà vu comme étant un espace liminaire, un passage comme lieu de non pas de transformation mais d'activation du courage en tant que confrontation. Marcel Détienne ne semble faire que cela, attaquer par la marge, la possibilité d'une ascension sans dépassement, d'une activation sans transcendance ni immanence, d'un renforcement sans transformation par le vécu de la guerre et de la navigation sans boussole, la confrontation aux éléments qu'étudie Maria Daraki.

 

 

Sources :

Marcel Detienne — Wikipédia

Persee ou encore

Dionysos à ciel ouvert - Marcel Detienne - Babelio

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* opérateur conceptuel (ou métaphorique étendu) complexe

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