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La Garenne de philosophie

NICOLE LORAUX / Stasis ou la Cité divisée

Dans La Cité divisée, Nicole Loraux propose une relecture saisissante de la démocratie athénienne à travers le prisme de la stasis, terme grec désignant la guerre civile, la dissension interne, ou plus largement la division politique au sein de la cité. Ce concept, loin d’être marginal, constitue selon elle le cœur refoulé du politique. Loin de se contenter d’une approche historique classique, Nicole Loraux mobilise une méthode hybride, mêlant anthropologie, psychanalyse et philologie, pour interroger les mécanismes de mémoire et d’oubli qui structurent la cité démocratique. Elle montre que la démocratie athénienne, après avoir traversé une période de guerre civile particulièrement violente — celle des Trente Tyrans en 404 av. J.-C. — choisit en 403, lors de la restauration démocratique, de proclamer une amnistie et d’imposer un oubli officiel des malheurs passés. Ce geste politique, qui pourrait sembler pragmatique ou conciliateur, est en réalité porteur d’une violence symbolique : il interdit aux citoyens de rappeler les divisions, les meurtres, les trahisons. Il institue une mémoire amputée, une histoire expurgée, où la stasis est niée, refoulée, alors même qu’elle constitue la condition de possibilité du politique.

Nicole Loraux insiste sur le fait que la cité grecque se pense comme Une, indivisible, et que cette unité est une fiction nécessaire à son fonctionnement. Elle oppose cette conception à celle de la civitas romaine, pensée comme pluralité citoyenne, comme ensemble hétérogène d’individus liés par des échanges et des droits. Dans la cité grecque, au contraire, l’unité est première, fondatrice, et toute division est perçue comme une menace existentielle. C’est pourquoi la stasis est condamnée sans appel, non seulement dans les discours politiques, mais aussi dans les textes littéraires, les rituels, les lois. Pourtant, cette condamnation ne fait que souligner la présence persistante de la division : en voulant l’effacer, la cité l’inscrit paradoxalement au cœur de son identité. Nicole Loraux montre ainsi que l’amnistie de 403 n’est pas un simple acte juridique, mais un acte de refoulement collectif, une tentative de conjuration du passé par le silence. Elle analyse avec finesse les implications de cette politique de l’oubli, en soulignant que l’on n’oublie pas sur ordre, que l’amnistie ne peut effacer les blessures, et que le refus de reconnaître la division empêche toute véritable réconciliation.

Ce travail sur la mémoire et l’oubli s’inscrit dans une réflexion plus large sur le politique comme lieu du conflit. Nicole Loraux critique les historiens et anthropologues qui ont tendance à idéaliser la cité grecque comme espace de concorde et de rituel, en oubliant que le politique est d’abord le lieu de l’affrontement, de la lutte pour le pouvoir, du désaccord. Elle rappelle que le terme kratos, qui désigne la puissance, la domination, est progressivement évacué du vocabulaire démocratique, car il implique la victoire d’un camp sur un autre, ce qui est incompatible avec l’idéal de consensus. À la place, on valorise des notions comme arkhê, le pouvoir comme principe neutre, ou politeia, la constitution comme cadre stable. Mais cette neutralisation du politique est illusoire : elle masque les tensions, les exclusions, les violences fondatrices. Nicole Loraux mobilise ici des concepts psychanalytiques comme le refoulement, le retour du refoulé, ou la déformation du texte, pour montrer que la cité, comme le sujet, ne peut échapper à ses divisions, et que toute tentative d’oubli est vouée à l’échec.

La Cité divisée est aussi un livre engagé, qui résonne avec les débats contemporains sur la mémoire, la justice, la réconciliation. Nicole Loraux établit des parallèles entre l’amnistie athénienne et les politiques de mémoire en France, notamment après Vichy ou dans le cadre du procès Papon. Elle rappelle que l’amnistie n’est pas l’oubli, que la mémoire rebelle ne peut être domestiquée, et que la démocratie ne peut se construire sur le déni. Elle évoque aussi les commissions vérité et réconciliation, comme celle d’Afrique du Sud, pour souligner l’importance d’un travail du deuil qui ne passe pas par l’effacement, mais par l’incorporation du passé douloureux. En ce sens, La Cité divisée est une méditation profonde sur les conditions de possibilité du politique, sur la nécessité de penser la division non comme une menace, mais comme une donnée constitutive de la vie démocratique. C'est bien là la question de la mémoire et de l'oubli au coeur de la politique.

l'invention du politique est acceptation et organisation du conflit à travers des institiotns comme le vote et le tirage au sort et son contrôle. Dès lors comme chez Machiavel, la stasis si redoutée n'est pas pure déliaison mais le travail du conflit, du désaccord car elle vient recouvrir l'affect. Nicole Loraux insiste sur le fait que la cité grecque se pense comme Un, indivisible, mais que cette unité est une fiction nécessaire. Le politique ne naît pas de l’harmonie, mais de la division : la stasis est à la fois ce que la cité veut oublier et ce qui la constitue. Elle propose de « déchiffrer la parenté de la stasis avec la généralité du politique », c’est-à-dire de voir dans le conflit non une anomalie, mais une vérité structurante. C'est dès lors une mémoire refoulée, en effet, après la guerre civile de 404 av. J.-C., Athènes proclame une amnistie en 403 et impose un oubli officiel des violences passées. Ce geste est analysé par Nicole Loraux comme un refoulement collectif, une tentative de conjuration du passé par le silence. La politique devient alors le lieu d’un travail de mémoire, où l’oubli est imposé mais la mémoire persiste, blessée et rebelle.

Nicole Loraux montre que les discours politiques, notamment les oraisons funèbres, construisent une image idéalisée de la cité : une Athènes unie, glorieuse, éternelle. Cette image est une idéologie civique, un civisme paternel, qui nie les divisions internes et les exclusions (femmes, esclaves, étrangers). La politique est donc aussi un acte de langage, traversé par des lapsus, des dénégations, des évitements. La politique comme tension entre le réel et l’imaginaire. La cité pense la politique sur fond de déni, de refoulement, d’oubli, plus volontiers que de conscience, reléguée aux limbes puisqu'elle n'existait pas à Athènes à l'époque. La politique est un espace instable, où se croisent le mythe, le rituel, le droit et la violence. La politique ne peut être réduit à l’institutionnel : il est aussi affectif, symbolique et tragique.

Dans la lignée de Cornelius Castoriadis, Nicole Loraux pense le politique comme une création imaginaire par laquelle la cité ne repose pas sur des fondements naturels ou rationnels, plutôt sur des récits, des mythes, des symboles. L’unité de la cité est une fiction performative, elle n’existe que parce qu’on la proclame, la célèbre, la répète. La politique est donc un espace de mise en scène, de représentation, où l’on fabrique du sens commun à partir de récits partagés. Pourtant cette construction est toujours fragile car menacée par le retour du réel, que ce soit la stasis, la mémoire des conflits, les voix dissonantes. Ainsi, la politique est un équilibre instable entre l’imaginaire instituant (ce qui fonde la cité) et l’imaginaire institué (ce qui la fige et la rend aveugle à ses propres failles).

Nicole Loraux met en lumière un paradoxe fondamental de la démocratie athénienne : elle proclame l’égalité entre citoyens, mais repose sur l’exclusion de larges pans de la population (femmes, esclaves, métèques). Le politique est donc structuré par une logique d’inclusion/exclusion : pour qu’il y ait un « nous », il faut qu’il y ait un « eux ». Cette logique est masquée par les discours officiels, qui célèbrent l’unité et la concorde, mais elle ressurgit dans les crises, les conflits, les révoltes. Nicole Loraux invite à penser le politique non comme un espace d’harmonie, mais comme un champ de forces, de rapports de pouvoir, de luttes symboliques. Ce faisant, elle anticipe des débats contemporains sur la démocratie radicale, la reconnaissance des minorités, ou encore la mémoire des violences coloniales.

Enfin, Nicole Loraux propose une méthode de lecture du politique qui est elle-même politique : elle refuse les évidences, les récits lisses, les reconstructions téléologiques. Elle lit les silences, les oublis, les contradictions des textes anciens comme des symptômes d’un refoulement collectif et elle pratique une archéologie du politique, qui cherche à exhumer ce que la cité a voulu enterrer. Son travail est une invitation à penser contre le consensus, le compromis qui fait le fait majoritaire (Picavet, 2025), à écouter les voix discordantes, à reconnaître la conflictualité comme moteur du politique. En ce sens, Nicole Loraux ne se contente pas de décrire le politique : elle le met en crise, elle en fait un objet de pensée critique, toujours à réinterroger.
 

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