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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE / Le matérialisme analytique

Le matérialisme analytique désigne moins une école fermée qu’un ensemble de thèses et de méthodes, au croisement de la métaphysique et de la philosophie des sciences, qui affirment que tout ce qui existe est, en dernière analyse, de nature physique, et que l’élucidation des concepts impliqués (cause, loi, esprit, signification, norme) doit se faire selon les critères de clarté argumentative, de précision sémantique et de contrainte empirique caractéristiques de la philosophie analytique ; par « physique », on n’entend pas la notion intuitive de matière, mais ce que nos meilleures théories physiques matures finiront par comptabiliser comme entités et propriétés fondamentales, ce qui permet d’intégrer champs, énergie, structure relationnelle, voire dynamiques non locales, sans quitter le cadre physicaliste.

Cette orientation a deux volets, ontologique et méthodologique: ontologiquement, elle soutient la thèse de clôture causale du domaine physique (tout événement physique a une cause physique suffisante), la dépendance stricte des niveaux «hauts» (biologique, psychologique, social) vis-à-vis du niveau physique, et l’absence d’entités ou de propriétés fondamentalement non physiques ; méthodologiquement, elle privilégie l’unification explicative avec la science, en recourant à des outils finement ajustés (réduction interthéorique de type nagélien, survenance, analyses modales a posteriori, sémantique des rôles fonctionnels, modélisation causale interventionniste), plutôt qu’à des postulations métaphysiques d’«épaisse» nécessité.

Historiquement, le matérialisme analytique s’est d’abord incarné dans des théories d’identité de type-type, selon lesquelles chaque type d’état mental est identique à un type d’état neurophysiologique, dans le cadre d’un programme de réduction interthéorique où des «lois-ponts» relient concepts mentaux et neurobiologiques ; la critique de la réalisabilité multiple (un même rôle mental peut être réalisé par des substrats physiques différents) a conduit à une reconfiguration: l’identité stricte type-type a cédé la place à des identités de type rôle-réalisateur, à un physicalisme de type-token (chaque occurrence mentale est une occurrence physique), et à des thèses de survenance, selon lesquelles aucune différence au niveau mental n’est possible sans différence physique quelque part, même si la traduction conceptuelle n’est pas unique.

Le fonctionnalisme a alors joué un rôle pivot en identifiant les états mentaux à leurs rôles causaux au sein d’un réseau d’entrées, d’états internes et de sorties, ce qui explique la robustesse de l’explication cognitive et la diversité matérielle des réalisations, tout en restant compatible avec une base physique ; mais il a aussi ravivé un ensemble de problèmes comme l’argument des qualia et le «gap» explicatif (comment des descriptions structurelles et causales peuvent-elles rendre compte de l’aspect phénoménal de l’expérience), le scénario de la scientifique «Mary» apprenant quelque chose en faisant l’expérience de la couleur malgré une connaissance complète des faits physiques, ou encore la concevabilité de «zombies» physiquement indiscernables de nous mais dépourvus de conscience.

Les matérialistes analytiques ont affûté deux familles de réponses. D’un côté, des stratégies a posteriori qui soutiennent que, si le monde est de fait physique, alors les vérités reliant le mental et le physique sont nécessaires quoique seulement connaissables empiriquement, et que la force de nos intuitions modales découle d’un déphasage sémantique entre concepts phénoménaux et concepts physiques ; de l’autre, des stratégies de refonte ontologique (par exemple des versions «russelliennes» du monisme qui maintiennent la structure physique tout en postulant un contenu catégorial non purement structurel au fondement, tentant de faire droit à la phénoménalité sans dualisme), voire des positions plus radicales comme le matérialisme éliminativiste qui considèrent la «psychologie du sens commun» comme une théorie pré-scientifique appelée à être remplacée par un vocabulaire neurobiologique mieux articulé.

Dans ce paysage, la question de la causalité et de l’exclusion a été centrale: si tout effet physique a une cause physique complète, quelle place reste-t-il pour des causes mentales ou biologiques non réductibles sans que tout se transforme en épiphénomènes? Le matérialisme analytique répond en précisant la notion de réalisation et l’architecture causale multi-niveaux: les propriétés de haut niveau sont des patrons organisationnels physiquement ancrés qui exercent des effets via leurs réalisateurs microphysiques, et leur efficacité se comprend par des critères interventionnistes (sensibilité des variables sous manipulations contrefactuelles) plutôt que par une compétition de «forces» entre niveaux ; néanmoins, la pression de l’argument d’exclusion rappelle que ces réponses doivent rendre intelligible l’absence d’overdétermination systématique.

Sur les lois et la modalité, le matérialisme analytique n’impose pas une seule métaphysique. Beaucoup adoptent un huméisme des lois, où ces dernières compressent la mosaïque des faits physiques dans un «meilleur système» équilibrant simplicité et puissance, ce qui permet d’expliquer la place des chances objectives et des contrefactuels sans postuler des nécessités occultes ; d’autres défendent des relations de nécessitation entre propriétés naturelles ou des puissances dispositionnelles pour fonder la stabilité nomologique à un niveau plus robuste ; la tension ici est claire, trop de gouvernance métaphysique menace l’adossement empirique et la parcimonie, trop peu en compromet l’explication des modaux scientifiques.

S’agissant de l’intentionnalité et de la signification, l’ambition de naturaliser le contenu mental a structuré des programmes concurrents mais convergents dans leur matérialisme: des théories informationnelles ancrent le contenu dans des corrélations nomologiques typiques avec les causes, des téléosémantiques l’adossent aux fonctions sélectionnées des mécanismes neuronaux, des approches inférentialistes situent le contenu dans des pratiques de raisonnement gouvernées par des normes émergentes ; le défi commun est d’extraire la normativité (la possibilité d’erreur, l’autorité des raisons) de faits physiques sans cercle explicatif (importer clandestinement l’intentionnalité dans la notion d’«information» ou de «fonction»).

La philosophie des sciences, elle, a reçu du matérialisme analytique un double aiguillon ; d’une part, un réalisme sélectif envers les entités et structures posées par nos meilleures théories, adossé à des critères d’engagement ontologique et à l’inférence à la meilleure explication ; d’autre part, une plasticité ontologique qui accepte que « physique » s’entende à l’aune des théories matures, ouvrant la porte à des ontologies où la structure relationnelle, la géométrie dynamique ou la non-localité jouent un rôle fondamental, ce qui oblige à repenser le matérialisme au-delà du «mécanisme» à billes dures.

Deux points noirs transversaux demeurent: la mathématique et la modalité. D’un côté, l’applicabilité et la nécessité apparente des vérités mathématiques alimentent des controverses entre nominalistes révisionnistes (qui cherchent à paraphraser la science sans quantifier sur des objets abstraits), structuralistes naturalisés (pour qui les structures mathématiques sont des cadres représentationnels indispensables, sans surplus ontologique), et réalistes modérés (qui admettent des entités abstraites épiphénoménales tout en arrachant leur pertinence à la structure du monde physique). De l’autre, la vérité des énoncés modaux scientifiques et ordinaires réclame, selon les versions, un ancrage a posteriori dans la nature physique révélée par la science, ou une supervenance humienne sur la distribution des faits physiques et les meilleures descriptions systémiques, au prix assumé d’une «nécessité» déflationnée.

En éthique et en philosophie sociale, le matérialisme analytique n’édicte pas de contenus normatifs, mais il clarifie les contraintes ontologiques: le réalisme moral naturaliste identifie des propriétés morales à des propriétés naturelles de haut niveau (par exemple des profils fonctionnels liés au bien-être et à la coopération), tandis que des expressivismes et quasi-réalismes montrent comment on peut donner toute leur force aux attitudes et engagements moraux sans postuler de valeurs surnaturelles ; le chantier, ici, est d’expliquer l’autorité des raisons dans un monde qui ne contient que des faits physiques et des agents situés, en s’appuyant sur la psychologie, l’économie comportementale et la sociologie.

Enfin, le terme «matérialisme analytique» pouvant parfois désigner, surtout en français, des usages spécifiques dans la théorie sociale, il convient de le distinguer du matérialisme historique ou des versions «analytiques» du marxisme: la visée présente est bien la thèse physicaliste structurée par les méthodes de l’analytique, et ses apports se mesurent à la finesse avec laquelle elle articule dépendance ontologique stricte et autonomie explicative des niveaux spéciaux, à sa capacité de dialoguer avec la physique contemporaine sans fétichiser une image datée de la matière, et à sa lucidité devant ses «gaps» résiduels (phénoménalité, normativité, mathématique, modalité) qu’elle transforme moins en dogmes qu’en programmes ouverts de recherche ; ses problèmes ne sont pas des épines accidentelles, mais les lieux où s’éprouve la promesse qui la définit: rendre le monde (y compris l’esprit, la valeur et la loi) intelligible sans sortir du cadre du physique, et sans perdre la précision conceptuelle qui fait la signature de l’analytique.

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