27 Juillet 2025
Née en 1996, Christelle Bakima Poundza grandit entre la France et la Guinée, où ses parents, originaires du Congo-Brazzaville, travaillent durant plusieurs années. Cette enfance transnationale, marquée par les déplacements, les langues multiples et les identités croisées, forge en elle une conscience aiguë de la complexité diasporique. Elle grandit dans un environnement où les références culturelles sont multiples, mais où les représentations dominantes restent blanches, eurocentrées et normatives. Très tôt, elle développe une passion pour la mode, les images, les magazines, les défilés, qu’elle regarde avec fascination mais aussi avec un sentiment d’étrangeté. Elle raconte que, jeune adolescente, elle collectionne les numéros de Vogue, regarde Fashion TV, admire les mannequins, mais ne se voit jamais représentée. Cette tension entre admiration esthétique et exclusion symbolique devient le point de départ d’une réflexion critique sur la place des femmes noires dans les industries culturelles. Christelle Bakima Poundza s’inscrit dans une tradition afroféministe, nourrie par les travaux de bell hooks, Angela Davis, Patricia Hill Collins, Sueli Carneiro, Djamila Ribeiro, mais aussi par des penseuses francophones comme Kiyémis, Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro. C'est une pensée critique de la représentation, elle développe une critique intersectionnelle des industries culturelles, en montrant comment le racisme, le sexisme, la classe et la sexualité s’entrelacent pour produire des hiérarchies de visibilité et de légitimité. Elle analyse aussi la manière dont le capitalisme culturel récupère les luttes pour la diversité pour en faire des produits vendables, sans transformation réelle des structures. Entre intersectionnalité, analyse de classe et critique du capitalisme
En 2019, elle intègre l’Institut Français de la Mode (IFM), l’une des écoles les plus prestigieuses du secteur. Elle y suit un cursus en management de la mode, tout en développant une approche critique des mécanismes de représentation, de sélection et d’exclusion dans cette industrie. Elle y rédige un mémoire de fin d’études sur la place des femmes noires dans le mannequinat, bien avant que les questions de diversité ne deviennent des sujets médiatiques centraux. Ce mémoire, salué par le jury, devient la matrice de son premier livre. Elle y analyse la manière dont les corps noirs sont instrumentalisés, invisibilisés ou fétichisés, et comment la mode, loin d’être un simple espace esthétique, est un miroir des rapports de pouvoir sociaux, raciaux et genrés.
En août 2023, elle publie Corps noirs : réflexions sur le mannequinat, la mode et les femmes noires aux éditions Les Insolent.e.s. Ce livre, à la fois essai sociologique, enquête journalistique et récit personnel, est une plongée dans les coulisses de la mode française, à travers le prisme des femmes noires. Ce livre est salué pour sa clarté, sa profondeur, sa capacité à articuler le personnel et le structurel. Il est aussi un livre de société, qui dépasse le seul champ de la mode pour interroger la place des femmes noires dans l’espace public français. Elle y interroge :
- la sous-représentation des mannequins noires sur les podiums et dans les campagnes publicitaires ;
- la misogynoir, c’est-à-dire la spécificité du sexisme raciste qui vise les femmes noires ;
- la fétichisation des corps noirs, souvent décrits comme “exotiques”, “sauvages”, “trop” ;
- la précarité psychique et économique des mannequins racisées, souvent jeunes, isolées, et peu protégées ;
- la récupération capitaliste de la diversité, qui transforme les corps noirs en objets de marketing sans remettre en cause les structures de domination.
« La mode n’est pas un monde à part. Elle est le reflet exact de la société. »
« Quand allez-vous considérer les corps noirs, quand tout va bien ? » Cette phrase, prononcée dans une interview à Madmoizelle, résume sa pensée : la valorisation des corps noirs ne doit pas être conditionnée par une crise, une mode ou une stratégie marketing, mais par une reconnaissance pleine et entière de leur humanité.
Ce qui frappe dans l’œuvre de Christelle Bakima Poundza, c’est sa capacité à articuler la colère et la douceur, la rigueur analytique et la sensibilité poétique. Elle ne cherche pas à “démontrer” ou à “convaincre” par la force, mais à partager une expérience, à ouvrir un espace de réflexion, à inviter à la complexité. c'est ni plus ni moins une esthétique de la nuance et une politique de la tendresse Elle écrit dans Corps noirs ceci : « J’ai appris à me trouver sans me voir. » Cette phrase résume le parcours de nombreuses femmes noires dans les sociétés occidentales où grandir sans modèles, sans images, sans reconnaissance, nécessite pourtant pour se construire, de se réinventer et de se transmettre.
Au-delà de son travail d’autrice, Christelle Bakima Poundza est aussi critique culturelle, podcasteuse, réalisatrice et organisatrice d’événements. Elle anime depuis plusieurs années un podcast sur le Congo-Brazzaville, intitulé Bak’s to Congo, où elle explore les identités diasporiques, les mémoires postcoloniales, les récits familiaux. « J’aime écouter des histoires, en découvrir et les raconter sous différents médiums. » Elle a également réalisé un court-métrage, et travaille dans les secteurs de la mode et de la tech en tant que responsable de communication. Elle organise des soirées culturelles, des rencontres littéraires, des ateliers de transmission, dans une logique de création d’espaces pour les voix minorisées. Cette transversalité est au cœur de son travail car elle refuse les cloisonnements entre disciplines, entre formes, entre identités. Elle écrit, parle, filme, organise, pour tisser des liens, ouvrir des brèches, faire circuler des récits.
Christelle Bakima Poundza est l’une des voix les plus importantes du féminisme noir francophone contemporain. Elle écrit depuis la marge, mais pour transformer le centre. Elle parle depuis la blessure, mais pour soigner les silences. Elle crée depuis la colère, mais pour ouvrir des espaces de joie, de beauté, de dignité. Elle nous rappelle que la mode n’est pas un monde à part, que les corps ne sont pas neutres, que la parole est un acte politique, et que l’écriture peut être un geste de réparation.