1 Décembre 2025
Alphonse Elungu Pene Elungu (1936-10 mars 2023), né à Munge, dans le territoire de Katako-kombe, district du Sankuru, au Kasaï-Oriental, après avoir passé une licence à l'université d'Aix en 1964, philosophe et mathématicien congolais, professeur à l'Université de Kinshasa, représente une voix singulière dans la philosophie congolaise par son intérêt pour les questions d'épistémologie et de philosophie des sciences. Il a exercé plusieurs fonctions académiques et politiques en République Démocratique du Congo : il a été vice-recteur de l’ex Université nationale du Zaïre (UNAZA), campus de Kinshasa, actuelle Université de Kinshasa ; puis vice-recteur de l’ex UNAZA, campus de Kisangani, actuelle Université de Kisangani ; après Kisangani, il a été nommé Directeur Général de l’Institut supérieur pédagogique de Mbandaka ; avant d’être désigné vice-recteur de l’UNAZA, campus de Lubumbashi, actuelle Université de Lubumbashi ; et député membre du Haut conseil de la République –Parlement de transition (HCR-PT). Elungu a développé une réflexion sur les modalités d'actualisation de la tradition africaine dans le contexte contemporain. Son ouvrage Tradition africaine et rationalité moderne analyse les formes de rationalité présentes dans les traditions africaines, montrant qu'elles ne relèvent pas d'une pensée prélogique ou mystique comme l'ont prétendu certains anthropologues et philosophes occidentaux, mais bien de systèmes cohérents de compréhension du monde qui mobilisent des formes de logique, d'observation et d'inférence sophistiquées. Dans cet ouvrage, toujours, il analyse les tensions entre les héritages culturels africains et les exigences de la modernisation économique et sociale. Elungu refuse à la fois le traditionalisme qui voudrait figer l'Afrique dans un passé idéalisé et le modernisme qui impliquerait l'abandon total des valeurs et des pratiques traditionnelles au profit de modèles occidentaux. Il propose une voie médiane qui consiste à réinterpréter les traditions africaines pour les rendre pertinentes dans le contexte contemporain. Cette démarche suppose un travail critique sur les traditions elles-mêmes, en distinguant ce qui reste valable de ce qui doit être dépassé. Elungu insiste sur le fait que la tradition n'est pas un donné figé transmis mécaniquement de génération en génération, elle est un processus vivant de réinterprétation et de réactualisation. Elungu s'intéresse particulièrement aux savoirs techniques traditionnels africains, aux mathématiques implicites dans l'artisanat, l'architecture ou les jeux traditionnels, et aux formes de médecine traditionnelle, montrant qu'ils témoignent d'une capacité d'observation, d'expérimentation et de systématisation qui constituent les fondements de toute démarche scientifique. Pour autant, Elungu ne tombe pas dans une idéalisation des traditions africaines : il reconnaît les limites des savoirs traditionnels et la nécessité pour l'Afrique de s'approprier les sciences et les technologies modernes. Son projet intellectuel consiste à penser les conditions d'une modernisation africaine qui ne soit pas une simple imitation de l'Occident, mais qui articule de manière créatrice les ressources des traditions africaines et les acquis de la science moderne. Elungu a travaillé sur la question de l'enseignement des sciences en Afrique, critiquant une pédagogie qui présente la science comme un corpus de vérités établies en Occident et qu'il faudrait simplement mémoriser, et proposant à la place une pédagogie qui parte des questions et des expériences des étudiants africains pour les amener progressivement à la compréhension des concepts scientifiques. Sa réflexion philosophique interroge les rapports entre science et culture, montrant que la science n'est pas un ensemble de connaissances culturellement neutres mais bien une activité humaine qui s'enracine dans des contextes culturels spécifiques, ce qui implique que l'appropriation africaine de la science doit nécessairement passer par une réinvention créatrice.