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La Garenne de philosophie

FEMINISME / Douce Dibondo

FEMINISME / Douce Dibondo

Un féminisme afro queer radical

Née en 1993 en République du Congo, Douce Dibondo grandit en France dans une famille issue de l’immigration africaine. Elle évoque une enfance marquée par la précarité, la résilience silencieuse de ses parents, et une conscience aiguë des inégalités sociales et raciales. Elle raconte que le parcours migratoire de ses parents fut synonyme de combativité dans le silence, et que sa propre trajectoire étudiante fut jalonnée de difficultés financières, de logements précaires, de petits boulots alimentaires. Cette expérience de la marge sociale, loin de l’écraser, devient le socle d’une pensée politique située. Elle comprend très tôt que le racisme, le sexisme, la classe et la sexualité ne sont pas des catégories abstraites, mais des réalités vécues, incorporées, qui façonnent les corps, les trajectoires, les silences.

Entre sociologie, science politique et communication, Douce Dibondo suit un parcours universitaire pluridisciplinaire avec une licence en sociologie à Tours, puis un master en science politique à Bordeaux, et un master en information et communication à Nantes. Ce triple ancrage lui permet de croiser les outils de l’analyse sociale, de la pensée critique et de la médiation culturelle. Elle dénonce aussi la violence symbolique de l’université, son blanchiment épistémique, son mépris des savoirs situés. Elle affirme que les institutions académiques françaises restent hostiles aux voix noires, queer, précaires, et que l’accès au savoir y est souvent conditionné par des normes de respectabilité, de neutralité, de conformité.

Journalisme critique et voix dissonante dans les médias. Dès 2016, Douce Dibondo commence à écrire en tant que pigiste pour des médias comme Komitid, Paulette, TelQuel, Censored Magazine. Elle y aborde des sujets liés à la race, au genre, à la sexualité, à la précarité étudiante, à la représentation des minorités. Elle critique la manière dont les médias français instrumentalisent les questions raciales, exotisent les corps noirs, invisibilisent les vécus queer. Elle dénonce encore la précarité structurelle du journalisme, notamment pour les pigistes racisé·es, et l’entre-soi blanc des rédactions. Elle affirme que le journalisme français est encore dominé par des “vieux dinosaures”, et que les personnes racisées y sont tolérées à condition de ne pas déranger.

En 2018, avec le journaliste Anthony Vincent, elle cofonde le podcast Extimité, un podcast politique de l’intime, qui devient rapidement un espace de parole incontournable pour les personnes minorisées. Le concept consiste à inviter des personnes racisées, queer, trans, handi, précaires, à raconter leur vie à la première personne, sans filtre, sans exotisation, sans pédagogie imposée. Le titre Extimité, emprunté à la psychanalyse, désigne ce qui est intime mais exposé, personnel mais politique. Chaque épisode est une conversation longue, sensible, incarnée, où les invité·es parlent de leur enfance, de leur corps, de leur sexualité, de leur spiritualité, de leurs blessures et de leurs joies. Ce podcast est salué pour sa qualité d’écoute, sa radicalité douce, sa capacité à créer du lien. Il reçoit le Prix Bondy Blog 2019 dans la catégorie radio.

Douce Dibondo écrit poésie, essai, manifeste pour les oublié·es, les trop bruyant·es, les trop noir·es, les trop queer, les trop précaires. Elle écrit depuis la blessure, mais aussi depuis la joie, la tendresse, la colère fertile. Elle incarne une pensée vivante et incarnée, qui par sa transversalité refuse les cases, les silences, les injonctions. On a ainsi une œuvre littéraire plurielle. Douce Dibondo est autrice de plusieurs ouvrages qui mêlent poésie, essai, manifeste politique et autofiction :

  • Fruits de la colère : embras(s)er nos débordements (2022) : Ouvrage collectif coécrit avec Fatima Ouassak, Kiyémis, Pauline Harmange et Daria Marx, ce livre est un manifeste de la colère féministe. Chaque autrice y explore une colère située : colère noire, colère queer, colère grosse, colère de mère, colère de survivante. Douce Dibondo y écrit un texte incandescent sur la colère noire queer, comme force de vie, de rupture, de création.
  • Métacures (2023) : recueil de poésie politique, publié aux éditions Blast, métacures est un livre de blessures et de soins, de langue cassée et de langue retrouvée. Elle y parle de l’anoirmalité, concept qu’elle forge pour désigner l’expérience d’être noir·e dans un monde qui nie cette humanité. Elle y mêle vers libres, fragments, incantations, souvenirs, cris. « les mots sont des ethnies déguisées / s’ils fourchent et butent sur un accent / ou une hésitation / c’est le glas »
  • La charge raciale : vertige d’un silence écrasant (2024) : essai publié chez Fayard, ce livre développe le concept de charge raciale, désignant le fardeau psychique, émotionnel, social que portent les personnes racisées dans les sociétés blanches. Elle y mêle psychanalyse, sociologie, témoignages, art, pour montrer comment le racisme s’infiltre dans les gestes, les silences, les choix vestimentaires, les intonations, les stratégies de survie. « Toutes les personnes racisées sont des génies de l’adaptation. » Ce livre devient une référence dans les milieux militants, universitaires, éducatifs. Il est salué pour sa clarté, sa profondeur, sa capacité à nommer l’indicible.
  • Infra/Seum - poésie fâchée avec tout le monde (2024) : recueil de poésie politique et rageuse, publié chez Blast, Infra/Seum est un livre de colère noire, queer, diasporique, qui refuse la consolation, la pédagogie, la respectabilité. Elle y écrit pour les enfants de l’exil, les orphelin·es de la République, les corps trop visibles et trop invisibles à la fois.
  • Douce Dibondo se définit comme afroféministe queer radicale. Elle a été membre des collectifs MWASI, Collages afroféministes, Coordination Action Autonome Noire (C.A.A.N.), et de l’Association des journalistes LGBTI (AJL). Elle milite pour une justice raciale, sociale, sexuelle, épistémique, dans une perspective anticoloniale, anticapitaliste et dépatriarcalisante.

Elle critique l’universalisme républicain français, qu’elle qualifie d’“universalisme du pays des Lumières éteintes”, et appelle à une politique des marges, une solidarité des opprimé·es, une poétique de la désobéissance.
 

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