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La Garenne de philosophie

FEMINISME / Awa Thiam

Née en avril 1950 à Dakar, au Sénégal, Awa Thiam grandit dans un contexte postcolonial marqué par les tensions entre traditions locales, modernité importée et aspirations à l’émancipation. Très tôt, elle s’intéresse à la condition des femmes dans les sociétés africaines, à la fois dans leur quotidien et dans les représentations qui les enferment. Elle quitte le Sénégal pour poursuivre ses études en France, où elle s’inscrit à l’université dans les années 1970. Elle obtient un doctorat en ethnologie et anthropologie politique à l’université Paris-VIII en 1995, avec une thèse intitulée Sociétés africaines en mutation du côté des femmes : l’exemple du Sénégal. Elle soutient également une thèse de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, ce qui témoigne de la richesse interdisciplinaire de sa formation. Son approche mêle ainsi anthropologie, sociologie, philosophie politique et études de genre, dans une perspective critique et située.

En mai 1976, Awa Thiam cofonde avec Maria Kala Lobé la Coordination des femmes noires, l’un des premiers collectifs de féministes noires en France. Ce groupe, actif dans les années 1970, entend visibiliser les luttes spécifiques des femmes noires, souvent marginalisées dans les mouvements féministes blancs et les luttes anticoloniales masculines. Awa Thiam en devient la présidente. Elle y rencontre Lydie Dooh-Bunya, autre figure importante du féminisme noir francophone, avec qui elle partage la conviction que les femmes africaines doivent prendre la parole elles-mêmes, sans attendre d’être représentées par d’autres. Cette exigence d’auto-représentation est au cœur de son œuvre.

En 1978, alors qu’elle est encore étudiante à Paris, Awa Thiam publie La Parole aux négresses aux éditions Denoël. Ce livre est considéré comme le premier texte féministe africain francophone à dénoncer ouvertement des pratiques telles que la polygamie, la dot, les mutilations génitales féminines (MGF), l’infibulation, le mariage forcé, la maternité imposée et l’analphabétisme. Le livre est construit à partir de témoignages de femmes du Sénégal, du Mali, de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Ghana et du Nigeria, recueillis par l’autrice. Ces voix, souvent réduites au silence, y racontent leur quotidien, leurs souffrances, leurs résistances. Awa Thiam ne parle pas à leur place : elle leur donne la parole, dans un geste politique et épistémologique radical. « Longtemps les Négresses se sont tues. N’est-il pas temps qu’elles (re)découvrent leur voix, qu’elles prennent ou reprennent la parole, ne serait-ce que pour dire qu’elles existent, qu’elles sont des êtres humains – ce qui n’est pas toujours évident – et, qu’en tant que tels, elles ont droit à la liberté, au respect, à la dignité ? » Ce livre est à la fois un manifeste féministe, une enquête anthropologique, un cri de révolte et un acte de transmission. Il est salué pour sa clarté, sa force, sa radicalité. Il est aussi critiqué, notamment par certains intellectuels africains, qui l’accusent de reproduire une vision occidentale du progrès. Awa Thiam leur répond que le féminisme africain ne peut être confisqué ni par les hommes, ni par les féministes blanches, et qu’il doit partir des réalités vécues par les femmes africaines. Toujours dans La Parole aux négresses, Awa Thiam identifie trois systèmes d’oppression qui pèsent sur les femmes africaines : le sexisme, le racisme et le classisme. Elle montre que ces oppressions ne sont pas séparées, mais imbriquées, et qu’elles produisent une condition spécifique, souvent ignorée par les discours dominants. « La Négro-Africaine est exploitée en tant que femme, en tant que Noire, en tant que pauvre. » Cette analyse, formulée dès 1978, anticipe les travaux de Kimberlé Crenshaw sur l’intersectionnalité, et ceux de Patricia Hill Collins sur la matrice de domination. Awa Thiam propose ainsi une épistémologie située, qui part des corps, des récits, des pratiques, pour penser la libération.

En 1979, Awa Thiam fonde la Commission pour l’abolition des mutilations sexuelles (CAMS), dont elle devient la présidente. Cette commission, dissoute en 1982, renaît ensuite sous le nom de Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (GAMS). Elle milite pour l’éradication des MGF, qu’elle considère comme une forme de contrôle patriarcal sur la sexualité féminine. Dans un article publié en 1998 dans la Revue internationale des sciences sociales, elle écrit : « Le but de ces pratiques, qu’il soit admis ou non, est de contrôler la sexualité féminine. […] Le résultat reste le même : faire de la jeune fille essentiellement un futur élément reproductif et productif. » Elle mène des campagnes de sensibilisation, organise des ateliers d’alphabétisation, des cours d’hygiène et de puériculture, notamment au Centre social des femmes de Dakar, qu’elle dirige en 2004. Elle milite aussi contre la polygamie, la maternité forcée, le voile imposé, la stérilisation forcée et l’analphabétisme.

De retour au Sénégal, Awa Thiam devient professeure associée et chercheuse en anthropologie à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Elle s’engage également en politique : elle est nommée ministre de la Santé et de l’Action sociale sous le régime d’Abdoulaye Wade, et préside la Commission de la santé, de la population, des affaires sociales et de la solidarité nationale. Elle dirige aussi le Centre national pour l’aide et la formation des femmes, au sein du ministère des Femmes et des Enfants. Elle y développe des programmes de formation, de sensibilisation, de soutien aux femmes rurales et urbaines. Elle milite pour une citoyenneté active, inclusive et féministe, et cofonde l’Alliance pour une nouvelle citoyenneté à Dakar.

Son œuvre a influencé des générations de féministes africaines et est citée dans l’anthologie Daughters of Africa de Margaret Busby, honorée qu'elle est par le gouvernement français de la Médaille pour la défense des droits des femmes. Awa Thiam a ouvert une brèche. Elle a osé dire ce que beaucoup taisaient, écrire ce que d’autres pensaient impensable, publier ce que d’autres censuraient. Elle a donné la parole aux femmes africaines, non pour les plaindre, mais pour les rendre visibles, audibles, puissantes.

Ses publications 
- La Parole aux négresses
- Femmes du tiers-monde (1981) ;
- Speak Out, Black Sisters: Feminism and Oppression in Black Africa (1986) ;
- Continents noirs (1987) ;
- La sexualité féminine africaine en mutation : l’exemple du Sénégal (2015) ;
- De nombreux articles dans des revues scientifiques et militantes.

 

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