28 Juillet 2025
Pandita Ramabai naît le 23 avril 1858 dans la forêt de Gangamul, dans l’actuel État du Karnataka, au sein d’une famille chitpavan brahmane. Son père, Anant Shastri Dongre, est un érudit sanskrit passionné par les textes sacrés hindous. Mais surtout, il est un réformateur radical et décide d’enseigner le sanskrit à sa femme Lakshmi, puis à sa fille Ramabai. C'est un acte considéré comme hérétique dans une société où l’accès au savoir est strictement réservé aux hommes. Ostracisée par sa communauté, la famille vit dans une précarité extrême, errant de temple en temple, vivant d’aumônes et de récitations publiques des Purana. Ramabai grandit dans une atmosphère d’ascèse, de rigueur et de résistance, apprenant dès l’enfance à lire, réciter et interpréter les textes sacrés. À douze ans, elle maîtrise 18 000 versets sanskrits et parle plusieurs langues. Cette éducation hors norme fait d’elle une exception dans l’Inde du XIXe siècle, où les femmes sont privées d’instruction. La famine de 1876–1878 emporte ses parents et sa sœur. Orpheline à 16 ans, elle poursuit ses pérégrinations avec son frère Srinivas, récitant les textes sacrés pour survivre. Ce long voyage à travers l’Inde lui fait découvrir la condition tragique des femmes, en particulier des veuves enfantines, condamnées à une vie de réclusion, de pauvreté et d’humiliation.
En 1878, Pandita Ramabai est invitée à Calcutta par des pandits bengalis fascinés par sa réputation. Elle y donne une conférence magistrale sur les textes sanskrits, qui lui vaut d’être publiquement examinée par un jury de savants. Elle reçoit alors les titres de Pandita (« érudite ») et Sarasvati (« déesse du savoir »), devenant la première femme indienne à obtenir une telle reconnaissance académique. Cette reconnaissance ne l’aveugle pas. Elle commence à interroger les fondements patriarcaux de l’hindouisme, à lire les Veda avec un regard critique, et à s’intéresser aux mouvements réformateurs comme le Brahmo Samaj de Keshab Chandra Sen, qui lui offre une copie des textes sacrés. Elle découvre aussi le christianisme, dont la spiritualité égalitaire l’intrigue.
En 1880, après la mort de son frère, Pandita Ramabai épouse Bipin Behari Medhvi, un avocat bengali de caste Kayastha, dans un mariage inter-caste et inter-régional — un acte hautement transgressif à l’époque. Le couple s’installe à Silchar, en Assam, et donne naissance à une fille, Manorama, en 1881. Ce bonheur est de courte durée, en effet, Bipin meurt du choléra en 1882, laissant Pandita Ramabai veuve à 24 ans avec un nourrisson à charge. Refusant de se soumettre aux normes du veuvage hindou, elle s’installe à Pune, où elle fonde l’Arya Mahila Samaj, une organisation dédiée à l’éducation des femmes et à la lutte contre le mariage précoce.
En 1883, Pandita Ramabai part pour l’Angleterre, où elle est accueillie par la communauté anglicane de Cheltenham Ladies’ College. Elle y enseigne le sanskrit, apprend l’anglais, et approfondit sa réflexion sur la condition des femmes. Elle se convertit au christianisme sans pour autant se soumettre aux dogmes ; entre autres point de divergence, elle garde son végétarisme, critique la Trinité, et revendique une foi personnelle, non confessionnelle.
En 1886, elle part aux États-Unis, où elle donne des conférences, traduit des manuels.
Et en 1887, elle publie son livre majeur The High-Caste Hindu Woman, un essai en anglais qui dénonce la condition des femmes hindoues, en particulier les veuves de haute caste, victimes de mariages précoces, de violences, d’exclusion et de déshumanisation. Ce livre, dédié à sa cousine Anandibai Joshi, première femme médecin indienne, devient un manifeste féministe et un outil de levée de fonds. Elle récolte l’équivalent de 60 000 roupies pour fonder une école pour les veuves en Inde.
« Les femmes, dans les textes sacrés hindous, sont décrites comme pires que les démons. »
Sharada Sadan et Mukti Mission, le retour en Inde
En 1889, Pandita Ramabai rentre en Inde et fonde à Bombay le Sharada Sadan (« Maison du savoir »), une école pour veuves enfantines, soutenue par des réformateurs hindous comme M.G. Ranade. Mais lorsque certaines élèves se convertissent au christianisme, elle est accusée de prosélytisme et perd le soutien des élites hindoues. Elle déménage alors l’école à Kedgaon, un village à 60 km de Pune, et fonde la Mukti Mission (« Mission de la libération »), un refuge pour veuves, orphelines, intouchables, femmes abandonnées. Elle y développe une pédagogie innovante, mêlant éducation académique, formation professionnelle, spiritualité et autonomie. Lors des famines de 1896–1897 et 1900–1901, elle parcourt les villages avec des charrettes à bœufs, sauve des milliers de femmes et d’enfants, et les accueille à Mukti. En 1900, la mission compte plus de 1 500 résidentes.
À partir de 1904, Pandita Ramabai entreprend la traduction de la Bible en marathi, à partir des textes originaux en hébreu et en grec. Elle refuse les traductions coloniales, qu’elle juge biaisées, et propose une version contextualisée, féministe, accessible. Le Nouveau Testament paraît en 1913, et la Bible complète en 1924, deux ans après sa mort. Elle affirme que la foi chrétienne doit être libératrice, non coloniale, et que le Christ transcende les Églises, les castes et les dogmes. Elle milite pour une Église indienne indépendante, sans missionnaires, sans hiérarchie, sans prosélytisme.
En 1919, elle reçoit la médaille Kaiser-i-Hind pour services rendus à la nation.
En 1921, sa fille Manorama, devenue directrice de la Mukti Mission, meurt brusquement. Pandita Ramabai, brisée, meurt à son tour le 5 avril 1922, à l’âge de 63 ans, dans sa mission de Kedgaon, elle est incinérée selon ses volontés, dans un rituel simple et non confessionnel.
En 1989, l’Inde lui rend hommage avec un timbre commémoratif. Elle est aujourd’hui célébrée comme la première féministe indienne moderne, comme une pionnière de l’éducation des femme. C'est une réformatrice sociale radicale et une théologienne critique et contextualisée.
L’œuvre et la vie de Pandita Ramabai ont longtemps été marginalisées dans les récits nationaux indiens. Son féminisme, son christianisme critique, sa complexité intellectuelle et spirituelle ont dérangé aussi bien les nationalistes hindous que les féministes laïques. Pendant des décennies, elle a été cantonnée à l’image d’une « convertie » ou d’une réformatrice chrétienne, dépolitisée, neutralisée. Depuis les années 1980, ses textes et sa vie ont été réhabilités et réinterprétés par des historiennes et des penseuses féministes comme Uma Chakravarti, qui voit en elle une critique précoce de l’ordre patriarcal hindou, Meera Kosambi, qui a édité ses correspondances et reconstitué son parcours avec précision, Gail Omvedt, qui l’inscrit dans la lignée des réformateurs radicaux du Maharashtra, Tanika Sarkar ou Anupama Rao, qui interrogent les tensions entre son engagement social et sa conversion. L’œuvre de Pandita Ramabai continue de rayonner. La Mukti Mission existe toujours, accueillant des femmes en détresse ; ses livres sont étudiés dans les universités du monde entier ; elle est célébrée dans le calendrier liturgique de l’Église épiscopalienne (5 avril) ; elle inspire les féministes dalits, chrétiennes, hindoues, musulmanes, laïques ; elle est citée par bell hooks, Meera Kosambi, Uma Chakravarti, Gail Omvedt ; elle nous rappelle que la foi, la langue et le soin peuvent cohabiter dans un même geste d’émancipation. Aujourd’hui, son nom est associé à des lycées, des programmes éducatifs, des bourses d’études. Sa pensée inspire les militantes dalits, bahujans, christianes, queer et toutes celles et ceux qui luttent pour une éducation émancipatrice, une spiritualité critique et une justice incarnée.
Pandita Ramabai fut tout à la fois une érudite sanskrite qui traduisit la Bible en marathi ; une veuve jeune et indisciplinée qui refusa la contrition ; une féministe précoce qui dénonça le patriarcat sacré ; une chrétienne rebelle qui prêcha sans baptiser ; une éducatrice incarnée qui sauva des milliers de femmes ; une passeuse entre langues, classes, castes et même continents. Elle n’appartient à aucune case, aucun temple, aucun récit linéaire et est une figure-fleuve, dont la vie est un tissage de combats, de doutes, de ruptures, de révélations. Elle nous dit que l'émancipation ne peut se faire sans désobéir, que l'instruction est un soin, et que le spirituel peut devenir politique s’il émancipe plutôt qu’il enferme.
« People must be educated and must be given freedom to think. Let them learn right from wrong, and let them decide for themselves. »