28 Juillet 2025
Begum Rokeya naît le 9 décembre 1880 dans le village de Pairaband, dans le district de Rangpur, au nord du Bengale, aujourd’hui au Bangladesh. Issue d’une famille musulmane aristocratique, elle grandit dans un environnement profondément conservateur, où les filles sont confinées à la sphère domestique et privées d’éducation formelle. Son père, Zahiruddin Muhammad Abu Ali Saber, est un zamindar cultivé, polyglotte, mais fidèle aux normes patriarcales de son époque. Il interdit à ses filles d’apprendre le bengali, langue vernaculaire jugée vulgaire, et leur impose l’étude de l’arabe et du persan, langues religieuses et littéraires. Pourtant, grâce à la complicité de son frère aîné Ibrahim Saber, Rokeya apprend en secret le bengali et l’anglais, à la lueur des bougies, dans un monde où l’instruction féminine est perçue comme une menace pour l’ordre social. Cette éducation clandestine devient le socle d’une conscience critique précoce, nourrie par la lecture, l’observation et la révolte silencieuse.
En 1898, à l’âge de 16 ans, elle épouse Khan Bahadur Sakhawat Hossain, un magistrat progressiste de Bhagalpur, dans l’actuel Bihar. Âgé de 38 ans, veuf, anglophone, diplômé d’agriculture en Angleterre, il soutient activement l’éducation de sa jeune épouse. Il l’encourage à écrire, à publier, à penser par elle-même. C’est lui qui l’incite à adopter le bengali comme langue littéraire, afin de toucher un public plus large. Leur union, fondée sur le respect intellectuel et la complicité morale, est une exception dans une société où les femmes sont réduites au silence.
En 1905, Rokeya publie Sultana’s Dream, une nouvelle de science-fiction féministe, écrite en anglais, dans laquelle elle imagine un monde inversé, Ladyland, où les femmes gouvernent, les hommes sont confinés au foyer, et la science est mise au service de la paix. Ce texte, à la fois utopique et satirique, est une critique mordante du patriarcat, du purdah (enfermement des femmes) et de la violence masculine. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des premiers récits de science-fiction féministe au monde.
Après la mort de son mari en 1909, Rokeya hérite d’une partie de sa fortune et décide de réaliser leur rêve commun : fonder une école pour filles musulmanes. En mars 1911, elle ouvre à Calcutta la Sakhawat Memorial Girls’ School, avec cinq élèves. Elle doit affronter l’hostilité des conservateurs, les menaces des religieux, les calomnies des notables. On l’accuse de pervertir les jeunes filles, de trahir l’islam, de vouloir occidentaliser la société. Mais elle persiste. Elle va de maison en maison, convainc les parents, promet un enseignement respectueux du purdah, mais exigeant. Elle introduit des cours de bengali, d’anglais, de mathématiques, de sciences, d’histoire, mais aussi de couture, de jardinage, de sport. Elle veut former des femmes autonomes, cultivées, capables de penser, de travailler, de choisir. L’école devient un modèle, un refuge, un laboratoire de transformation sociale. Elle la dirige pendant vingt-quatre ans, jusqu’à sa mort.
En parallèle de son travail d'enseignement, Rokeya mène une intense activité littéraire et militante. Elle écrit des essais, des nouvelles, des poèmes, des satires, dans les revues Saogat, Mahammadi, Nabaprabha, Indian Ladies Magazine, The Mussalman. Elle y dénonce la condition des femmes, l’hypocrisie religieuse, l’ignorance imposée, la violence domestique, le mariage précoce, l’enfermement. En 1904, elle publie Motichur (Perles de rosée), un recueil d’essais féministes, où elle affirme que les femmes sont des êtres rationnels, capables de raison, de foi, de création.
En 1924, elle publie Padmarag (Essence du lotus), un roman en bengali qui met en scène une communauté de femmes vivant en autarcie, soignant les pauvres, éduquant les enfants, défiant les normes sociales.
En 1931, elle publie Abarodhbasini (Les femmes confinées), une série de portraits de femmes enfermées, humiliées, sacrifiées au nom de la tradition. Elle y écrit : « Chaque fois qu’une femme tente de relever la tête, des armes sous forme de religions ou d’écritures sacrées s’abattent sur elle. »
En 1916, elle fonde l’Anjuman-e-Khawateen-e-Islam (Association islamique des femmes), une organisation qui milite pour l’éducation, l’emploi, la santé et les droits civiques des femmes musulmanes. Elle organise des conférences, des débats, des campagnes de sensibilisation.
En 1926, elle préside la Bengal Women’s Education Conference, première tentative majeure de rassemblement des femmes autour de la question de l’éducation. Elle y prononce un discours célèbre, dans lequel elle déclare : « J’ai été enfermée toute ma vie dans le cercueil de fer du purdah. Je ne sais pas ce qu’on attend d’une présidente. Dois-je rire ou pleurer ? » Cette lucidité ironique, cette autodérision courageuse, cette parole incarnée font d’elle une figure unique dans l’histoire intellectuelle de l’Asie du Sud.
Jusqu’à sa mort, le 9 décembre 1932, jour de son 52e anniversaire, Rokeya continue d’écrire, de parler, d’enseigner. La veille, elle travaille jusqu’à 23 heures sur un essai inachevé intitulé Narir Adhikar (Les droits des femmes). Elle meurt d’une crise cardiaque, peu après avoir présidé une session de la Indian Women’s Conference. Elle est enterrée à Sodepur, dans le campus de l’école de filles qu’elle a fondée. Son œuvre, longtemps marginalisée, est aujourd’hui reconnue comme fondatrice. Elle a inspiré des générations d’écrivaines, de militantes, de pédagogues, de penseuses, de poétesses, de rêveuses. En 1971, le gouvernement du Bangladesh crée le Begum Rokeya Padak, une distinction nationale décernée aux femmes d’exception. En 2004, elle est classée sixième dans le sondage de la BBC sur les plus grandes personnalités bengalies de tous les temps. Des universités, des écoles, des rues, des résidences universitaires portent son nom. Le 9 décembre est célébré comme le Rokeya Day au Bangladesh. En 2017, Google lui consacre un Doodle pour son 137e anniversaire.
Begum Rokeya incarne une pensée radicale, enracinée, intersectionnelle, qui lie foi et raison, éducation et émancipation, littérature et action. Elle a montré que l’islam pouvait être une source de libération, que la langue bengalie pouvait porter la critique sociale, que l’école pouvait être un lieu de résistance. Elle a écrit pour celles qu’on n’écoutait pas, enseigné à celles qu’on voulait maintenir dans l’ignorance, rêvé pour celles qu’on empêchait de penser. Elle nous rappelle que le féminisme n’est pas un luxe importé, mais une nécessité vécue, pensée, écrite.
« Si l’on veut libérer une nation, il faut d’abord libérer ses femmes. »