28 Juillet 2025
Kamini Roy naît le 12 octobre 1864 dans le village de Basanda, dans le district de Bakerganj, alors situé dans la présidence du Bengale (aujourd’hui au Bangladesh). Elle grandit dans une famille brahmane progressiste, profondément influencée par le mouvement Brahmo Samaj, qui prône une réforme religieuse et sociale de l’hindouisme. Son père, Chandi Charan Sen, est juge, écrivain et membre actif du Brahmo Samaj. Il encourage l’éducation de ses enfants, filles comme garçons, dans une société où l’instruction féminine est encore taboue. Sa sœur Jamini Sen deviendra médecin de la famille royale népalaise, et son frère Nisith Chandra Sen deviendra avocat à la Haute Cour de Calcutta, puis maire de la ville. Kamini est d’abord fascinée par les mathématiques, elle se passionne ensuite pour le sanskrit, qu’elle étudie avec rigueur dans la bibliothèque familiale. Elle commence à écrire de la poésie dès l’enfance, dans une langue limpide et musicale. Cette formation précoce, nourrie par un environnement lettré et réformateur, forge aussi en elle une conscience aiguë des inégalités sociales et de genre.
En 1883, elle entre au Bethune College de Calcutta, l’un des premiers établissements d’enseignement supérieur pour femmes en Inde. Elle y rencontre Abala Bose, future militante de l’éducation des filles, qui l’initie à la pensée féministe. Ensemble, elles participent à des campagnes pour l’éducation des femmes, notamment lors de l’agitation autour du Ilbert Bill, qui visait à permettre aux juges indiens de juger des Européens. Trois ans après son arrivée, en 1886, elle devient la première femme indienne à obtenir un diplôme universitaire avec mention, en sanskrit. Ce fait, en soi, constitue une rupture historique dans une société coloniale où les femmes sont encore largement exclues de l’espace public et intellectuel. Elle commence à enseigner au Bethune College dès sa sortie, tout en poursuivant une œuvre littéraire qui s’impose rapidement dans le paysage bengali. Son premier recueil de poèmes, Alo O Chhaya (Lumière et Ombre), publié en 1889, révèle une voix poétique à la fois limpide, introspective et engagée. Elle y explore les thèmes de la lumière intérieure, de la mélancolie, de la condition féminine et de la quête de justice. Son style, influencé par Rabindranath Tagore mais résolument personnel, se distingue par sa clarté, sa musicalité et sa profondeur émotionnelle.
Dans son essai en bengali Le fruit de l’arbre de la connaissance, elle écrit : « Le désir masculin de dominer est le principal, sinon l’unique, obstacle à l’émancipation des femmes. Ils craignent qu’elles ne deviennent comme eux. » Cette phrase, d’une lucidité tranchante, anticipe les critiques féministes du patriarcat formulées bien plus tard dans d’autres contextes. Elle affirme que l’éducation des femmes ne doit pas se limiter à la formation domestique, mais viser leur épanouissement intégral, leur autonomie intellectuelle et leur participation à la vie publique.
En 1894, elle épouse Kedarnath Roy, un haut fonctionnaire, à l’âge de 30 ans — un âge considéré comme tardif à une époque où les mariages précoces sont la norme. Après la naissance de ses enfants, elle suspend brièvement sa carrière littéraire, déclarant : « Mes enfants sont mes poèmes vivants. » Mais elle reprend l’écriture après la mort de son mari en 1909, et celle de son fils aîné peu après. Ces deuils successifs nourrissent une poésie plus grave, plus introspective, mais toujours traversée par une foi inébranlable dans la dignité humaine et la justice. Son œuvre poétique s’enrichit de recueils majeurs comme Nirmalya (1891), Pouraniki (1897), Malya O Nirmalya (1913), Ashok Sangeet (1914), Dip O Dhup (1929) et Jibanpathe (1930). Elle écrit aussi pour les enfants (Gunjan, 1904), compose des pièces en vers (Amba, 1915), et publie des essais sur l’éducation des filles (Balika Sikkhar Adarsha, 1918). Elle écrit aussi des poèmes en vers blancs, comme Mahasweta et Pundorik, qui explorent des figures féminines mythiques avec une profondeur psychologique rare. Dans ses poèmes tardifs, elle aborde frontalement les violences faites aux femmes, la misogynie religieuse, la peur masculine de l’émancipation féminine. Elle y célèbre aussi la nature, la mémoire, les figures mythologiques féminines, les voyages et les rencontres. Son poème Nari Nigraha (Violence contre les femmes) dénonce l’hypocrisie des hommes qui vénèrent les déesses mais méprisent les femmes de chair. Dans Narir Dabi (Les revendications des femmes), elle appelle les hommes éclairés à aider les femmes à briser leurs chaînes. Et dans Nari Jagoron (Le réveil des femmes), elle prophétise une insurrection féminine contre l’ordre patriarcal. Non seulement Kamini Roy s'intéresse à la poésie, elle est aussi une intellectuelle publique, une pédagogue engagée et une militante féministe de premier plan. Elle milite pour l’éducation des filles, le droit de vote des femmes, la reconnaissance de leur subjectivité et de leur dignité.
Kamini Roy est l’une des premières féministes indiennes à articuler une pensée critique sur la domination masculine. Dans son essai Le fruit de l’arbre de la connaissance, elle écrit : « Le désir masculin de dominer est le principal, sinon l’unique, obstacle à l’émancipation des femmes. Ils craignent qu’elles ne deviennent comme eux. »
Kamini Roy ne se contente pas d’écrire. Elle enseigne, conférencie, publie, organise. Elle est présidente de la Conférence littéraire du Bengale en 1930, vice-présidente de la Bangiya Sahitya Parishad (1932–1933), et membre du conseil de la South Calcutta Girls College. Elle encourage les jeunes écrivaines, comme Sufia Kamal, qu’elle rencontre à Barisal en 1923. Elle milite pour une littérature féminine qui ne soit pas cantonnée à la sphère domestique, mais qui explore les désirs, les colères, les rêves des femmes.
En 1921, elle cofonde avec Kumudini Mitra et Mrinalini Sen le Bangiya Nari Samaj, une organisation féministe qui milite pour le droit de vote des femmes. Grâce à leur action, les femmes bengalies obtiennent un droit de vote limité en 1925, qu’elles exercent pour la première fois lors des élections de 1926. Elle est également membre de la Commission d’enquête sur le travail des femmes (1922–1923), qui documente les conditions de travail des ouvrières dans l’Inde coloniale. Elle préside la Conférence littéraire du Bengale en 1930, devient vice-présidente de la Bangiya Sahitya Parishad en 1932–1933, et siège au conseil du South Calcutta Girls College. Elle encourage les jeunes écrivaines, comme Sufia Kamal, qu’elle rencontre à Barisal en 1923 et qu’elle pousse à continuer d’écrire.
Kamini Roy meurt le 27 septembre 1933 à Hazaribagh, à l’âge de 68 ans. Elle laisse derrière elle une œuvre poétique, politique et pédagogique d’une rare cohérence. Elle est honorée par l’Université de Calcutta, qui lui décerne la médaille Jagattarini, et par un Google Doodle en 2019 pour son 155e anniversaire. Son nom est aujourd’hui associé à des écoles, des bourses, des programmes éducatifs. Ses poèmes sont traduits en anglais dans Talking of Power: Early Writings of Bengali Women, et en partie en français dans des anthologies féministes. Elle est étudiée dans les universités d’Inde, du Bangladesh, d’Europe et d’Amérique du Nord.
Elle est honorée par :
- la médaille Jagattarini de l’Université de Calcutta ;
- un timbre commémoratif en Inde ;
- un Google Doodle en 2019 pour son 155e anniversaire ;
- des études universitaires en Inde, au Bangladesh et à l’étranger.
Kamini Roy est aujourd’hui reconnue comme la première femme diplômée avec mention en Inde et une poétesse majeure du renouveau bengali. C'est une féministe pionnière, bien avant l’institutionnalisation du mouvement et une pédagogue visionnaire, qui liait savoir et émancipation. En effet, elle militait pour l’éducation des filles, comme moyen d’émancipation, le droit de vote des femmes, la reconnaissance des femmes comme sujets de pensée et d’action et elle dénonçait la violence domestique et celle plus symbolique du patriarcat religieux.
Œuvres majeures :
Kamini Roy incarne une figure fondatrice du féminisme indien, bien avant que le mot ne soit institutionnalisé. Elle a pensé l’émancipation des femmes depuis leur propre expérience, dans leur langue, dans leur contexte, sans attendre la validation des discours occidentaux. Elle a montré que la poésie peut être un acte politique, que l’éducation est une arme de libération, et que les femmes ont toujours pensé leur propre liberté. Elle nous rappelle que la modernité indienne ne se résume pas à la colonisation ou à l’imitation de l’Occident, mais qu’elle s’est aussi construite depuis les marges, par des femmes, des poètes, des éducatrices, des rêveuses. Elle écrivait : « Pourquoi une femme devrait-elle être confinée à la maison et se voir refuser la place qui lui revient de droit dans la société ? » Et c’est peut-être là, dans cette question simple et radicale, que réside toute la puissance de son héritage.
« Pourquoi une femme devrait-elle être confinée à la maison et se voir refuser la place qui lui revient de droit dans la société ? »