28 Juillet 2025
Tarabai Shinde naît en 1850 à Buldhana, dans la province de Berar, aujourd’hui dans l’État du Maharashtra. Elle est issue d’une famille marathe relativement privilégiée, bien que non brahmane. Son père, Bapuji Hari Shinde, est un fonctionnaire colonial (chef de bureau auprès du Deputy Commissioner of Revenues) et un penseur radical, auteur d’un essai intitulé Hint to the Educated Natives (1871), dans lequel il critique les élites indiennes complices de l’ordre colonial.
Contrairement à la majorité des filles de son époque, Tarabai reçoit une éducation à domicile. Son père lui enseigne le marathi, le sanskrit et l’anglais, et l’encourage à lire aussi bien les textes classiques que les écrits modernes. Elle devient une lectrice vorace, passionnée par la littérature, la philosophie et les débats sociaux. Cette formation intellectuelle précoce, rare pour une femme au XIXe siècle, forge en elle une conscience critique aiguë.
Mariée très jeune, comme le veut la norme de l’époque, Tarabai ne suit pas le schéma traditionnel. Son mari emménage dans la maison de ses parents, selon la pratique du gharjavai, inversant la coutume patriarcale qui impose à la femme de rejoindre la famille de son époux. Ce choix lui permet de conserver une certaine autonomie, rare pour une femme mariée. Elle décide également de ne pas avoir d’enfants, un choix audacieux et transgressif dans une société où la maternité est considérée comme le destin naturel des femmes. Elle vit dans une forme d’isolement volontaire, qu’elle nomme marathomal (la réclusion marathe des femmes), mais qu’elle transforme en espace de réflexion, de lecture et d’écriture. C'est donc en résumé un mariage atypique et une vie de solitude choisie.
Tarabai Shinde rejoint le Satyashodhak Samaj (« Communauté de recherche de la vérité »), fondé en 1873 par Jyotirao Phule et Savitribai Phule, figures majeures de la réforme sociale en Inde. Ce mouvement lutte contre le système des castes, le patriarcat, l’analphabétisme, l’exclusion des Dalits, et milite pour l’éducation des filles, le remariage des veuves, la laïcité et la justice sociale. Tarabai Shinde participe à l'expérience des écoles de filles pour les castes inférieures fondées par Jyotirao et Savitribai Phule, ainsi qu’au refuge pour veuves créé en 1854. Elle y côtoie des femmes brisées par les normes sociales, et développe une analyse intersectionnelle avant l’heure. Elle comprend alors que genre et caste sont des systèmes d’oppression imbriqués et que les femmes, toutes castes confondues, sont soumises à une domination structurelle.
En 1882, Tarabai Shinde publie son unique ouvrage Stri Purush Tulana (Une comparaison entre femmes et hommes), c'est un pamphlet féministe fulgurant de 40 pages écrit en marathi, imprimé à 500 exemplaires à Pune. Ce texte est considéré comme le premier manifeste féministe moderne de l’Inde. Elle l’écrit en réaction à une série d’articles publiés dans le journal orthodoxe Pune Vaibhav, qui insultent une jeune veuve brahmane, Vijayalakshmi, condamnée à mort pour avoir tué son enfant illégitime. Tarabai dénonce la violence morale de ces articles, et plus largement, l’hypocrisie d’une société qui punit les femmes pour des fautes que les hommes commettent impunément. Son style est ironique, mordant, provocateur. Elle interpelle les dieux, les hommes, les lois, les traditions. Elle manie la satire comme une arme politique, et refuse toute forme de respectabilité.
« Les hommes ne sont pas des dieux. Ils sont aussi imparfaits que les femmes. »
Dans Stri Purush Tulana, Tarabai Shinde développe une critique systémique du patriarcat. 1°) Elle démonte les stéréotypes sur les femmes qui les font passer pour faibles, menteuses, lubriques, inférieures. 2°) Elle retourne les accusations telles que si une femme trompe son mari, c’est peut-être qu’il ne la rend pas heureuse. 3°) Elle dénonce l’interdiction du remariage des veuves, alors que les veufs se remarient sans problème. 4°) Elle critique les textes religieux hindous, qu’elle accuse de légitimer l’oppression des femmes. 5°) Elle revendique le droit pour les femmes au choix du conjoint, à l’amour, à la sexualité, à la dignité.
« Je le fais dans l’espoir que vous pourriez cesser de traiter toutes les femmes comme si elles avaient commis un crime et de faire de leur vie un enfer pour cela. »
La publication de Stri Purush Tulana provoque un scandale. Les journaux locaux la ridiculisent, l’insultent, la traitent d’hystérique. Elle est ostracisée, et ne publiera plus jamais. Son texte est oublié pendant près d’un siècle. Seul Jyotirao Phule la soutient publiquement. Il la qualifie de chiranjivini (« chère fille ») et recommande son pamphlet à ses camarades. Il le cite dans le deuxième numéro du Satsar, le journal du Satyashodhak Samaj, en 1885. En 1975, le texte est redécouvert et réédité par S.G. Malshe, dans un contexte de renaissance féministe en Inde. Il est traduit en anglais par Rosalind O’Hanlon en 1994, puis en français en 2005, avec une préface de Martine Van Woerkens. Aujourd’hui, Stri Purush Tulana est étudié dans les universités, cité dans les manuels, lu dans les cercles militants. Il est considéré comme le premier texte féministe moderne indien, modèle de pensée radicale et située. Cet acte de désobéissance intellectuelle est une critique intersectionnelle avant l’heure.
Tarabai Shinde a vécu dans une société qui voulait la faire taire. Elle a pourtant pris la plume, brisé les silences, nommé les violences, démasqué les hypocrisies. Elle a écrit pour défendre l’honneur des femmes, pour dénoncer l’injustice, pour ouvrir une brèche dans l’ordre établi. Elle nous rappelle que le féminisme n’est pas né en Occident, qu’il existe des traditions critiques endogènes, et que les femmes des Suds ont toujours pensé leur propre libération.
« Je ne suis pas une érudite. Je suis une femme qui a vu trop de souffrances. »