Le plus gros site de philosophie de France ! ABONNEZ-VOUS ! 4051 Articles, 1522 abonné.e.s

La Garenne de philosophie

FEMINISME / Djamila Ribeiro

Djamila Taís Ribeiro dos Santos naît le 1er août 1980 à Santos, dans l’État de São Paulo, au Brésil. Elle est la fille d’un docker, José Ribeiro dos Santos, militant du mouvement noir et communiste, et d’une employée domestique, Erani Benedita dos Santos Ribeiro. Le prénom “Djamila” lui est donné en hommage à une militante noire mentionnée dans un journal de la gauche radicale des années 1970. Dès l’enfance, elle est confrontée à la violence symbolique du racisme structurel : elle est souvent la seule enfant noire dans son école, subit des discriminations, et ne se reconnaît dans aucun des modèles proposés par la société brésilienne blanche et patriarcale.

C’est dans ce contexte qu’elle découvre, à l’adolescence, la Casa da Cultura da Mulher Negra (Maison de la culture de la femme noire), fondée par Alzira Rufino. Ce lieu devient pour elle un espace de formation politique, de sororité et de réappropriation identitaire. Elle y découvre les écrits de bell hooks, Angela Davis, Sueli Carneiro, Lélia Gonzalez, et commence à forger une pensée critique ancrée dans l’expérience des femmes noires brésiliennes.

Après des études de journalisme interrompues, Djamila Ribeiro s’oriente vers la philosophie à l’Université fédérale de São Paulo (UNIFESP), où elle obtient sa licence en 2012, puis un master en philosophie politique en 2015. Sa recherche porte sur Simone de Beauvoir et Judith Butler, qu’elle lit à partir de sa propre condition de femme noire. Elle critique l’universalisme abstrait de certaines pensées féministes occidentales, et propose une lecture située, incarnée, intersectionnelle.

Parallèlement, elle s’initie au candomblé, religion afro-brésilienne issue des traditions yorubas, et devient fille de l’orixá Oxóssi. Cette spiritualité, transmise par sa grand-mère, devient pour elle une source de force, de mémoire et de résistance. Elle affirme que la pensée noire ne peut être séparée de la spiritualité, du corps, de l’histoire et du territoire.

En 2016, Djamila Ribeiro est nommée secrétaire adjointe aux Droits de l’Homme et de la Citoyenneté de la ville de São Paulo, sous l’administration du maire Fernando Haddad. Elle y travaille sur les politiques publiques de lutte contre le racisme, la violence de genre et les discriminations. Mais elle quitte rapidement ce poste, dénonçant le manque de moyens et de volonté politique.

Elle devient alors une chroniqueuse influente, d’abord pour CartaCapital, puis pour Folha de São Paulo, où elle publie chaque semaine des textes incisifs sur le racisme, le sexisme, la blanchité, la politique, la culture. Elle intervient régulièrement à la télévision, dans les universités, les écoles, les festivals. Elle est invitée à l’ONU, à la Sorbonne, à la NYU, et participe à des dialogues avec Chimamanda Ngozi Adichie, Oprah Winfrey, Achille Mbembe, Grada Kilomba, Alice Walker, Yala Kisukidi.

Djamila Ribeiro est l’autrice de plusieurs ouvrages devenus des références du féminisme noir contemporain. Ses livres sont traduits en français, anglais, espagnol, italien, et adoptés dans les programmes scolaires, universitaires, concours d’entrée, bibliothèques populaires, notamment aux éditions Anacaona en France. On peut citer :

La place de la parole noire (Lugar de fala collection Feminismos Plurais, 2017 ; Editions Anacaona, Paris, 2019, 120 pages, EAN 9782490297023) — Ce court premier essai interroge qui a le droit de parler dans l’espace public. Elle y affirme que la parole n’est jamais neutre, mais située, et que les femmes noires ont été historiquement réduites au silence. Elle critique l’universalisme blanc, la confiscation de la parole par les dominants, et propose une épistémologie de la voix subalterne. Le féminisme noir ne crée pas de scissions, bien au contraire : il rompt avec la scission créée par une société inégale et réfléchit à la façon dont les oppressions de race, de genre, et de classe s’entrecroisent. Elle écrit : « Je plaisante souvent en disant que je ne peux pas lutter contre le racisme et demain, à 14h25 (si j’ai le temps), je lutterai contre le machisme ! Car ces oppressions agissent de façon combinée. Étant femme et noire, ces oppressions me placent dans une plus grande vulnérabilité. Il est donc essentiel de combattre racisme et machisme de façon indissociable. » (La place de la parole noire édition Anacaona, 2019).

Chroniques sur le féminisme noir (Brésil, 2018 ; Editions Anacaona, 2019, 150 pages ; EAN : 9782490297030) — Recueil de ses chroniques publiées dans CartaCapital, ce livre aborde des sujets variés : quotas raciaux, violences policières, blackface, Serena Williams, carnaval, LGBTQ+, maternité, intersectionnalité. Elle y mêle analyse politique, témoignage personnel et pédagogie populaire.

Petit manuel antiraciste et féministe (Pequeno manual antirracista, Editions Anacaona, Paris, 2019, 132 pages, EAN 9782490297061) — Ce livre, vendu à plus de 500 000 exemplaires, est devenu un best-seller au Brésil. En 10 courts chapitres  impactants, elle parle de négritude, de racisme structurel, de blanchité, de privilège, de violence raciale, de désirs, d'affects et de culture et indique comment reconaître les discriminations. Elle propose des pistes concrètes pour agir au quotidien contre le racisme et le sexisme, dans un langage clair, accessible, sans jargon.

Ta magie m’a menée jusqu’ici : Lettres à ma grand-mère (2021) — Dans ce texte autobiographique, Djamila écrit à sa grand-mère Antônia, figure tutélaire de sa vie. Elle y raconte son enfance, ses douleurs, ses amours, sa maternité, ses deuils, ses victoires. C’est un livre de mémoire, de tendresse, de transmission. Elle y mêle récit intime et réflexion politique, dans une langue poétique et incarnée.

Dialogue transatlantique (2021, avec Nadia Yala Kisukidi) — Ce livre, fruit d’un échange entre deux philosophes noires, brésilienne et française, explore les liens entre diaspora, féminisme, colonialité, spiritualité, langage. Il propose une pensée transnationale, plurilingue, située, qui refuse les frontières disciplinaires et identitaires.

En 2017, Djamila Ribeiro fonde la collection Feminismos Plurais, en partenariat avec la maison d’édition Jandaíra. Cette collection vise à publier des textes courts, pédagogiques, écrits par des auteur·es noir·es, à un prix abordable, dans un langage accessible. Elle veut ainsi démocratiser les savoirs critiques, souvent réservés à l’université. Elle coordonne également la collection Sueli Carneiro, du nom de la philosophe noire brésilienne pionnière, et publie des textes de plus de 80 auteur·es noir·es, du Brésil et d’Amérique latine. Elle a aussi préfacé des ouvrages majeurs : Femmes, race et classe d’Angela Davis, L’œil le plus bleu de Toni Morrison, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage de Maya Angelou. Djamila Ribeiro a reçu de nombreuses distinctions :

Prix Prince Claus (Pays-Bas, 2019) pour son engagement intellectuel et militant ;

Prix Jabuti (Brésil, 2020) pour Petit manuel antiraciste ;

100 femmes les plus influentes du monde selon la BBC (2019) ;

Prix franco-allemand des droits de l’homme (2023) ;

Première Brésilienne honorée aux BET Awards (2021) ;

Membre de l’Académie Paulista de Lettres, fauteuil nº 28 (2022), devenant la deuxième femme noire à y siéger.

Djamila Ribeiro incarne une pensée féministe noire brésilienne à la fois ancrée dans l’expérience locale et ouverte aux dialogues transatlantiques. Elle écrit depuis la douleur, la joie, la mémoire, la spiritualité, la colère et l’amour. Elle refuse les cloisonnements entre théorie et pratique, entre militantisme et littérature, entre corps et pensée, le sexisme et le racisme.  Elle nous rappelle que la parole est un lieu politique, que le savoir est un champ de bataille, et que la transformation commence par la reconnaissance des voix longtemps réduites au silence.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article