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La Garenne de philosophie

FEMINISME / Sojourner Truth

Sojourner Truth naît vers 1797 sous le nom d’Isabella Baumfree, dans le comté d’Ulster, dans l’État de New York, au sein d’une famille d’esclaves d’origine ghanéenne. Elle est l’une des douze ou treize enfants de James et Elizabeth Baumfree, tous deux réduits en servitude. Elle grandit dans un environnement rural, au sein d’une communauté néerlandaise, et ne parle que le néerlandais jusqu’à l’adolescence. Cette langue, imposée par ses maîtres, devient paradoxalement un refuge et une barrière : elle l’éloigne des autres esclaves anglophones, mais lui permet aussi de développer une voix singulière, marquée par l’oralité et la mémoire. Dès l’âge de neuf ans, Isabella est vendue à plusieurs reprises, séparée de ses parents et soumise à des traitements brutaux. Elle est battue, humiliée, exploitée. Elle est mariée de force à un autre esclave, Thomas, avec qui elle aura cinq enfants. L’un d’eux, Peter, sera vendu illégalement dans le Sud, ce qui poussera Isabella à intenter un procès — qu’elle gagnera. Elle devient ainsi la première femme noire à remporter un procès contre un homme blanc pour la garde de son enfant.

L’émancipation : devenir Sojourner Truth
En 1826, Isabella s’enfuit avec sa fille cadette, Sophia, et trouve refuge chez un couple de quakers, les Van Wagenen, qui l’aident à obtenir sa liberté. Elle adopte alors le nom d’Isabella Van Wagenen. Deux ans plus tard, elle gagne son procès pour récupérer son fils Peter, vendu illégalement en Alabama. Cette victoire judiciaire, exceptionnelle pour une femme noire analphabète, marque un tournant dans sa vie : elle comprend que la parole, même sans l’écrit, peut être une arme de justice.

La révélation
En 1843, à la Pentecôte, Isabella affirme avoir reçu une révélation divine : Dieu l’appelle à « parcourir le pays pour dire la vérité ». Elle change alors de nom et devient Sojourner Truth, littéralement « la voyageuse de la vérité ». Ce nom n’est pas un pseudonyme : c’est une identité spirituelle et politique, une mission. Elle entame alors une vie de prédicatrice itinérante, sans domicile fixe, prêchant dans les églises, les rues, les marchés, les conventions abolitionnistes et féministes. Sojourner Truth ne sait ni lire ni écrire. Mais sa parole est puissante, charismatique, inoubliable. Elle parle avec le corps, avec la foi, avec la mémoire. Elle chante, elle scande, elle improvise. Elle utilise la Bible, qu’elle connaît par cœur, pour dénoncer l’esclavage, le patriarcat, l’hypocrisie religieuse. Elle affirme que les femmes noires sont les plus opprimées, mais aussi les plus résistantes.

En 1850, elle dicte son autobiographie à Olive Gilbert, une militante blanche, qui la publie sous le titre Narrative of Sojourner Truth. Ce texte, vendu lors de ses conférences, devient un outil de financement et de diffusion de sa pensée. Il est l’un des premiers récits d’esclave écrit à la première personne par une femme noire. Il mêle souvenirs, visions mystiques, réflexions politiques et anecdotes de voyage.

« Ain’t I a Woman? » : un discours fondateur du féminisme noir
Le 29 mai 1851, Sojourner Truth prend la parole à la Convention des droits des femmes d’Akron, Ohio. Son discours, resté célèbre sous le titre Ain’t I a Woman? (« Ne suis-je pas une femme ? »), est un moment de rupture dans l’histoire du féminisme. Face à un auditoire majoritairement blanc, elle dénonce l’exclusion des femmes noires du mouvement suffragiste. Elle rappelle qu’elle a travaillé, souffert, enfanté, combattu — et pourtant, on lui refuse la reconnaissance de sa féminité. Elle dit : « On me dit que les femmes doivent être aidées à monter dans les voitures, portées par-dessus les fossés, et avoir les meilleures places partout. Personne ne m’a jamais aidée à monter dans une voiture, ni franchir une flaque de boue, ni m’a donné la meilleure place. Et ne suis-je pas une femme ? » Ce discours, improvisé, oral, non enregistré, a été retranscrit de mémoire par plusieurs témoins. Il existe donc plusieurs versions, mais toutes convergent vers une même force : la dénonciation de l’universalisme blanc et bourgeois du féminisme dominant. Sojourner Truth y invente, sans le nommer, le féminisme intersectionnel.

Tout au long des années 1850, Sojourner Truth parcourt les États-Unis pour dénoncer l’esclavage. Elle collabore avec des figures comme Frederick Douglass, William Lloyd Garrison, Lucretia Mott. Elle participe à des conventions, des campagnes, des levées de fonds. Elle est parfois menacée, insultée, agressée. Mais elle continue, inlassablement, à prêcher la liberté. Pendant la guerre de Sécession, bien qu’opposée à la violence, elle soutient les troupes de l’Union. Elle collecte des vivres pour les soldats noirs, visite les camps, encourage les affranchis. En 1864, elle est reçue à la Maison-Blanche par Abraham Lincoln, qu’elle admire. Elle milite pour l’intégration des Noirs dans les transports publics, les écoles, les institutions.

Après la guerre, Sojourner Truth s’engage pour la reconstruction des communautés noires. Elle travaille avec le Freedmen’s Bureau, organisme chargé d’aider les anciens esclaves. Elle milite pour l’accès à la terre, à l’éducation, à la santé. Elle propose un projet de colonisation des affranchis dans l’Ouest américain, qui échoue faute de soutien politique. Elle continue à donner des conférences jusqu’à la fin de sa vie, malgré la fatigue, la maladie, la pauvreté. Elle meurt le 26 novembre 1883, à Battle Creek, Michigan, à l’âge de 86 ans. Elle est enterrée dans le cimetière local, où sa tombe est devenue un lieu de mémoire.

Sojourner Truth est aujourd’hui reconnue comme l’une des figures fondatrices du féminisme noir, aux côtés de Harriet Tubman, Ida B. Wells, bell hooks, Angela Davis. Son discours Ain’t I a Woman ? est enseigné dans les écoles, cité dans les marches, repris dans les chansons. Elle a inspiré des générations de militantes, d’écrivaines, de poétesses, de penseuses. En 2009, elle devient la première femme noire à avoir un buste au Capitole des États-Unis. Des écoles, des rues, des bibliothèques portent son nom. Son visage figure sur des timbres, des statues, des fresques. Mais au-delà des hommages officiels, son héritage est vivant dans chaque lutte pour la justice, la dignité, la vérité.

Sojourner Truth n’a jamais appris à lire ni à écrire. Mais elle a su parler, dire, nommer, dénoncer, espérer. Elle a fait de sa vie une traversée, de sa parole une arme, de sa foi une force. Elle a montré que la vérité n’a pas besoin de diplôme pour être entendue, que la liberté commence par la parole, et que la justice ne peut ignorer les plus invisibles. Elle disait : « Je ne suis pas en colère. Je suis juste déterminée. » Et c’est peut-être cela, sa plus grande leçon : transformer la douleur en parole, la parole en action, et l’action en mémoire.

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