8 Juillet 2025
Barbara Smith naît le 16 novembre 1946 à Cleveland, Ohio, dans une famille afro-américaine issue de la classe ouvrière. Elle a une sœur jumelle, Beverly Smith, avec qui elle partagera toute sa vie un engagement féministe et lesbien. Leur mère, Hilda Beall Smith, meurt prématurément alors qu’elles ont neuf ans. Les jumelles sont alors élevées par leur grand-mère et leurs tantes, toutes enseignantes ou passionnées d’éducation. Cette atmosphère familiale, marquée par la lecture, la rigueur et la dignité, forge chez Barbara une conscience aiguë de l’importance du savoir comme outil d’émancipation.
Bien que vivant dans le Nord des États-Unis, Barbara Smith fait très tôt l’expérience du racisme structurel : professeurs humiliants, stéréotypes dévalorisants, absence de représentations positives. Elle raconte avoir grandi en se pensant « laide », car aucune image dans les livres ou les médias ne lui ressemblait. Cette blessure intime deviendra l’un des moteurs de son engagement : rendre visibles les femmes noires, dans leur pluralité, leur beauté, leur complexité.
Barbara Smith est une élève brillante. Elle intègre le prestigieux Mount Holyoke College en 1965, l’un des plus anciens établissements féminins des États-Unis. Mais elle y subit un racisme latent, une hostilité sourde, une invisibilisation constante. Elle interrompt ses études pour rejoindre la New School for Social Research à New York, où elle découvre les mouvements étudiants, les luttes contre la guerre du Vietnam, les cercles féministes et les groupes de libération noire.
Elle revient à Mount Holyoke pour y terminer son diplôme en 1969, puis obtient un master de littérature à l’Université de Pittsburgh en 1971. Elle entame un doctorat à l’Université du Connecticut, qu’elle ne termine pas, car son engagement militant prend le dessus. Elle enseigne brièvement à Emerson College, puis devient écrivaine, éditrice, conférencière et militante à plein temps.
Le Combahee River Collective :ou la naissance du féminisme noir radical
En 1974, Barbara Smith cofonde avec sa sœur Beverly et la militante Demita Frazier le Combahee River Collective, à Boston. Ce collectif, composé de femmes noires lesbiennes et hétérosexuelles, se sépare de la National Black Feminist Organization (NBFO), jugée trop modérée et peu inclusive des lesbiennes. Le Combahee River Collective Statement, publié en 1977, devient un texte fondateur du féminisme noir intersectionnel. Il affirme que les femmes noires subissent une oppression spécifique, à l’intersection du racisme, du sexisme, de l’hétérosexisme et de la classe sociale. Le collectif refuse de hiérarchiser les luttes : il milite pour une libération totale, qui ne sacrifie aucune dimension de l’identité. Barbara Smith y écrit : « Si les femmes noires étaient libres, cela signifierait que tout le monde le serait, puisque notre liberté nécessiterait la destruction de tous les systèmes d’oppression. » Ce texte, radical, visionnaire, influence durablement les mouvements féministes, antiracistes et queer. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des premiers manifestes intersectionnels, bien avant que le mot ne soit théorisé par Kimberlé Crenshaw.
Toward a Black Feminist Criticism ; Une critique littéraire pionnière
En 1977, Barbara Smith publie dans la revue Conditions un essai devenu classique : Toward a Black Feminist Criticism. Elle y dénonce l’absence de reconnaissance des écrivaines noires dans les études littéraires, y compris féministes. Elle affirme que la critique littéraire dominante ignore les textes de femmes noires, ou les lit à travers des prismes racistes, sexistes ou hétérocentriques. Elle propose une critique féministe noire, attentive aux contextes historiques, aux voix marginalisées, aux formes narratives alternatives. Elle analyse notamment les œuvres de Toni Morrison, Alice Walker, Zora Neale Hurston, Ann Allen Shockley, en montrant comment elles articulent race, genre, sexualité et mémoire. Cet essai ouvre la voie à la reconnaissance académique de la littérature noire féminine, et inspire des générations de chercheuses, d’écrivaines et de militantes.
Kitchen Table: Women of Color Press : publier depuis les marges
En 1980, Barbara Smith cofonde avec Audre Lorde, Cherríe Moraga, Gloria Anzaldúa et d’autres militantes la maison d’édition Kitchen Table: Women of Color Press. C’est la première maison d’édition américaine dirigée par et pour des femmes de couleur. Son objectif : publier des textes que les éditeurs traditionnels refusent, car jugés trop radicaux, trop communautaires, trop “non universels”. Cette maison d’édition devient un lieu de résistance culturelle, un espace de transmission, de soin, de révolte. Elle permet à des centaines de femmes de publier, de se lire, de se reconnaître. Kitchen Table publie des ouvrages devenus cultes :
Home Girls: A Black Feminist Anthology (1983), dirigée par Barbara Smith, qui rassemble des textes de femmes noires lesbiennes, mères, travailleuses, militantes ;
This Bridge Called My Back (1981), anthologie de femmes radicales de couleur ;
Cuentos: Stories by Latinas (1983), recueil de nouvelles de femmes latino-américaines.
Institution
Barbara Smith ne se contente pas d’écrire. Elle milite, enseigne, organise, prend la parole. Elle donne des conférences dans les universités, les centres communautaires, les prisons, les bibliothèques. Elle participe à des campagnes contre les violences policières, pour les droits des lesbiennes noires, pour la justice reproductive, pour l’éducation populaire. Dans les années 2000, elle s’engage en politique locale. En 2005, elle est élue au conseil municipal d’Albany (New York), où elle travaille sur la prévention des violences juvéniles, l’accès à la santé, la justice sociale. Elle montre qu’on peut porter une pensée radicale dans les institutions, sans renier ses convictions. Elle reçoit de nombreuses distinctions : le Stonewall Award (1994), une nomination au prix Nobel de la paix (2005), un doctorat honoris causa de l’Université d’Albany (2015). Mais elle reste fidèle à ses racines : une femme noire, lesbienne, socialiste, qui écrit pour celles qu’on n’écoute pas. Barbara Smith est aujourd’hui reconnue comme l’une des pionnières du féminisme noir, aux côtés de bell hooks, Audre Lorde, Angela Davis, Patricia Hill Collins. Son œuvre a influencé :
les afroféministes francophones (Rokhaya Diallo, Kiyémis, Maboula Soumahoro) ;
les féministes décoloniales (Yuderkys Espinosa, Ochy Curiel) ;
les militantes queer noires (Melissa Cardoza, Jurema Werneck) ;
les chercheuses intersectionnelles dans le monde entier.
Enfin
Barbara Smith n’a jamais cherché la lumière. Elle a préféré allumer des lampes pour les autres. Elle a montré que la pensée naît dans les marges, que la littérature est un champ de bataille, que le lesbianisme est politique, que la solidarité est une stratégie de survie. Elle a écrit pour celles qui n’étaient pas dans les livres. Elle a publié celles qu’on refusait d’imprimer. Elle a milité pour celles qu’on ne voulait pas entendre. Elle incarne une pensée située, radicale, généreuse, qui relie les luttes, les corps, les récits. Elle nous rappelle que le féminisme n’est pas un slogan, mais une pratique quotidienne, un tissage de voix, de gestes, de refus et d’amour. Et que, comme elle l’écrivait dans Home Girls : « Nous ne sommes pas seulement en train de survivre. Nous sommes en train de créer. »