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La Garenne de philosophie

BLACK PANTHERS / Huey P. Newton contre l'alt-right nietzschéenne

Huey P. Newton contre l'alt-right nietzschéenne

 

Voici une traduction en français du texte sur Huey P. Newton, Nietzsche et l'alt-right, avec une attention particulière aux nuances philosophiques et politiques (Extrait de l'article "Newton contra Alt-Right Nietzsche", The Pluralist, 2020).

 

BLACK PANTHERS / Huey P. Newton contre l'alt-right nietzschéenne
1. L'alt-right et Nietzsche

Parmi les sous-communautés les plus responsables de la crise politique actuelle aux États-Unis – ayant précédé et facilité l’ascension du 45ᵉ président – figure le groupe connu sous le nom d’« alt-right » (droite alternative). Composée principalement de jeunes hommes blancs cisgenres de la génération des millennials, cette mouvance est née en réaction au scandale #GamerGate (2014), une controverse dans le monde du jeu vidéo. L’un de leurs influences philosophiques majeures, comme pour les nazis avant eux, est Friedrich Nietzsche, interprété à travers le prisme d’Ayn Rand. Ils y voient un précurseur de leur rôle auto-proclamé d’ennemis de la « rectitude politique » et de défenseurs des hiérarchies chères aux capitalistes, racistes, sexistes et xénophobes – le tout masqué sous le couvert de la « liberté d’expression ». Une différence clé entre l’alt-right et la droite traditionnelle réside dans son rejet du christianisme orthodoxe. Beaucoup de ses membres se déclarent athées ou agnostiques, et, comme Nietzsche, critiquent la démocratie, les femmes, les Juifs, etc., mais sans invoquer explicitement de croyances religieuses. Pourtant, comme l’ont souligné plusieurs observateurs, ce rejet ne les empêche pas d’accorder une place centrale à la mythologie. C’est précisément sur ce terrain mythologique que cet article intervient dans le débat politique.

 

2. Dionysos : Le dieu censuré de Nietzsche

Nietzsche avait une prédilection pour Dionysos, dieu grec de l’ivresse, de la fête et de la transgression. Pourtant, son interprétation est sélective, déformée et censurée : elle occulte les dimensions progressistes et subversives de Dionysos, notamment son androgynie et son soutien aux femmes, aux personnes queer, aux pauvres, aux étrangers, à la démocratie et à la paix et aussi son association avec la libération, la danse et la résurrection (cycles de mort et de renaissance).

Des chercheurs comme Walter Otto et Alain Daniélou ont montré que Nietzsche a délibérément ignoré ces aspects, alors même qu’il célébrait la « volonté de puissance » et le dépassement de soi. Cette omission est d’autant plus ironique que l’alt-right, qui se targue de défendre la « vérité difficile », reproduit cette censure en adoptant une version appauvrie et réactionnaire de Dionysos.

 

3. Huey P. Newton : Un Dionysos noir et révolutionnaire

Face à cette récupération réactionnaire, l’article propose une contre-lecture à travers la figure de Huey P. Newton, cofondateur des Black Panthers. Dans son autobiographie, Revolutionary Suicide (1973), Newton décrit comment il a dépassé Nietzsche pour incarner une version plus inclusive et progressiste de Dionysos, en phase avec les luttes antiracistes et féministes. Les points 4 à 8 sont le développement de cela, en sont la démonstration

 

BLACK PANTHERS / Huey P. Newton contre l'alt-right nietzschéenne
4. La « volonté de puissance » noire

Newton puise chez Nietzsche l’idée de will to power (volonté de puissance), mais la réinterprète comme un outil de libération collective. Par exemple, le slogan des Black Panthers, « Tout le pouvoir au peuple ! » (All Power to the People!), reprend le concept nietzschéen, mais pour en faire une arme contre l’oppression raciale. Newton applique cette volonté de puissance à la redéfinition des valeurs : il encourage les Noirs à affirmer leur identité (ex. : le mot « Black » avec une majuscule, les coiffures naturelles) et à renverser les hiérarchies racistes (ex. : traiter les policiers de « porcs » comme acte de résistance linguistique).

« Nous avons compris que la volonté de puissance est le moteur fondamental de l’homme. Mais chercher à dominer les autres est une erreur. Nous, les Noirs, avons notre propre volonté de puissance. » (Newton, Revolutionary Suicide)

 

5. Le « suicide révolutionnaire » comme dépassement de soi

Newton reprend le concept nietzschéen de dépassement de soi (Übermensch), mais le lie à la lutte collective. Le « suicide révolutionnaire » n’est pas une mort physique, mais une métamorphose qui revient à mourir à l’ancien soi (assimilé, opprimé) pour renaître en révolutionnaire, mais aussi à accepter sa vulnérabilité (ex. : Newton décrit ses crises de folie en prison comme une étape vers la lucidité), ou encore à transformer la souffrance en arme (ex. : ses expériences de hypnose et de transe, comparables aux extases dionysiaques).

 

6. L’androgynie et le féminisme dionysiaques

Contrairement à l’alt-right, qui idolâtre une masculinité toxique, Newton embrasse une androgynie libératrice : il reconnaît sa propre « féminité » et critique l’homophobie dans la communauté noire (ex. : sa défense de James Baldwin contre Eldridge Cleaver) ; il admet avoir exploité des femmes dans sa jeunesse (prostitution, relations déséquilibrées) et se repent publiquement, montrant une capacité rare à l’auto-critique ; il voit dans la queerness une force révolutionnaire :

« Un homosexuel pourrait être le combattant le plus révolutionnaire de tous. » (Newton, « The Women’s Liberation and Gay Liberation Movements »)

 

7. La danse et le déséquilibre comme tactiques

Newton utilise des stratégies dionysiaques pour déstabiliser l’ennemi comme « Shock-a-buku » : une tactique de déséquilibre par des actions imprévisibles (ex. : discuter calmement avec des policiers pour mieux les surprendre), comme l'hypnose et la transe : il met ses adversaires en état de confusion, comme Dionysos ivre de vin et de musique, et il prend la panthère comme symbole jusqu'à faire de l’animal sacré de Dionysos, le symbole de puissance fluide et insaisissable, le symbole des Black Panthers.

 

8. L’apothéose : Newton comme figure divine

Comme Dionysos, Newton est mythifié par sa communauté. Certains le croient doté de pouvoirs surnaturels (hypnose, résistance à la torture). Il incarne une résurrection après ses emprisonnements et tentatives d’assassinat. Son sacrifice par son emprisonnement et son exil peut-être vu comme une offrande révolutionnaire, à l’image du dieu qui meurt et renaît.

 

BLACK PANTHERS / Huey P. Newton contre l'alt-right nietzschéenne
9. Ainsi un Dionysos anti-fasciste

L’article montre que l’alt-right a trahi Nietzsche en réduisant Dionysos à une caricature réactionnaire (masculinité blanche, hiérarchies racistes). Newton offre en fait une alternative en la personne d'un Dionysos noir, queer, féministe et révolutionnaire, qui embrasse à la fois l’androgynie comme force, la danse comme arme politique, le suicide révolutionnaire comme renaissance collective. Cet article est un appel aux néonazis nietzschéens : soit ils reconnaissent les dimensions progressistes de Dionysos, soit ils renient Nietzsche, car être dionysiaque, c’est danser aux côtés des opprimés.

« Les admirateurs néo-nazis de Nietzsche doivent soit s’éduquer sur les dimensions androgynes et féministes de leur dieu préféré, soit renoncer à leur allégeance à sa pensée. Car l’aspiration de Nietzsche était d’être pleinement dionysiaque – et être dionysiaque, c’est embrasser, quel que soit son genre, son androgynie panthèresque, et danser à travers le combat aux côtés des femmes qu’on aime. »

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