1 Janvier 2026
Cathy Bernheim, née le dix avril 1946 à Saint-Raphaël et décédée le huit avril 2025 à Paris à l'hôpital Cochin-Broca, est une écrivaine, journaliste et militante féministe française qui incarna une figure majeure mais paradoxalement méconnue de l'histoire du Mouvement de libération des femmes (MLF) français. Elle figura parmi les neuf femmes qui participèrent à l'action fondatrice du 26 août 1970 au pied de l'Arc de triomphe de Paris, action qui marqua symboliquement l'acte de naissance du MLF en tant que phénomène politico-médiatique en France. Au-delà de cette participation initiale, Cathy Bernheim apporta des contributions intellectuelles, théoriques et mémoriales substantielles au mouvement féministe, notamment en tant que co-rédactrice de l'Hymne des femmes en mars 1971, hymne qui devient l'emblème musical du MLF et du féminisme radical français. Elle demeure à l'heure actuelle une figure majeure mais méconnue du féminisme français, comme le rappelle l'historien Frédéric Martel, spécialiste de l'histoire de l'homosexualité en France, qui la décrivit comme une femme qui ne cherche « pas à se mettre avant » mais qui fut néanmoins « une des plus grandes figures du féminisme français ». Son engagement s'étendit bien au-delà de la période héroïque du MLF dans les années 1970 : elle contribua à la production cinématographique et vidéographique féministe, notamment au film collectif Une grève de femmes à Troyes en 1972 et à la création du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. Elle devient aussi une mémorialiste importante de la naissance du mouvement, publiant en 1975 l'ouvrage initiateur Perturbation, ma sœur : Naissance d'un mouvement de femmes, qui documenta les débuts du MLF avec une intimité et une conscience historique remarquables. Cathy Bernheim incarna ainsi une trajectoire complexe et exemplaire : celle d'une femme qui préfère contribuer au collectif que chercher la célébrité personnelle, qui mobilisa ses talents d'écrivaine et sa conscience politique pour servir le projet féministe radical, et dont la vie elle-même constitue un témoignage vivant du prix humain et existentiel du militantisme féministe dans la France patriarcale et masculiniste des années 1970 et au-delà.
Qui est Cathy Bernheim ? Comment elle devient une figure majeure du Mouvement de libération des femmes ? Cathy Bernheim naît le dix avril 1946 à Saint-Raphaël, une petite ville balnéaire de la Côte d'Azur dans le département du Var. Elle grandit donc dans la France de l'après-Seconde Guerre mondiale, une France où les hiérarchies patriarcales héritées de la période vichyste et de la tradition catholique française conservaient une emprise considérable sur la vie quotidienne des femmes et sur l'imaginaire social. Ce contexte de jeunesse coïncide avec les transformations sociales et culturelles de la France des années 1950 et 1960, une période marquée par la modernisation progressive de la société, par l'émergence d'une génération jeune de plus en plus consciente politiquement et critique envers l'ordre établi, et par l'influence croissante des contre-cultures émanant de l'Amérique du Nord et de l'Europe du Nord.
Cathy Bernheim devient écrivaine et journaliste, deux professions qui lui permettent d'exercer une certaine forme de pouvoir discursif et de participation aux débats publics. En tant que femme exerçant ces professions dans la France des années 1960, elle aurait nécessairement pris conscience des limites et des discriminations auxquelles se heurtent les femmes dans les mondes de l'édition, du journalisme et de la littérature, des mondes dominés par les hommes, qui fixent l'agenda des débats publics et qui marginalisent ou ridiculisent les voix féminines. Cette expérience du machisme institutionnalisé et quotidien dans les milieux intellectuels et médiatiques aurait sans doute contribué à radicaliser sa conscience politique et à la préparer à s'engager dans le mouvement féministe radical qui émerge à la fin des années 1960, la seconde vague.
Les années 1960 voient en France l'émergence progressive d'une jeunesse contestataire, inspirée par les mouvements de la contre-culture américaine, par la Nouvelle Gauche, par les luttes anti-impérialistes du Tiers Monde et par une critique radicale du capitalisme, du patriarcat et de l'autoritarisme. Mai 1968 cristallise en France cette explosion de contestation politique et culturelle, un moment où il semble possible de transformer radicalement la société, où les étudiants et les jeunes travailleurs occupèrent les universités et les usines, où l'ordre établi parut vaciller. Cathy Bernheim, à vingt-deux ans en mai 1968, se trouvr exactement au cœur de cette génération de jeunes radicaux. Elle fait partie des intellectuels et des artistes de sa génération qui furent galvanisés par mai 1968 et qui, dans les mois et les années qui suivent cet événement, cherchent à approfondir et à radicaliser la critique révolutionnaire. Comme l'observent plusieurs historiennes féministes, même à l'intérieur des mouvements supposément révolutionnaires et contestataires de 1968, l'ordre patriarcal s'est remarquablement reproduit. Les femmes continuent à occuper des postes subalternes, les hommes continuaient à dominer les débats, et les questions spécifiques aux femmes sont marginalisées ou réduites à des questions secondaires censées être résolues après la révolution prolétarienne. Cette reproduction des hiérarchies de genre au sein même de mouvements révolutionnaires provoque une prise de conscience politique cruciale pour toute une génération de jeunes femmes, dont Cathy Bernheim. Ces femmes comprirent progressivement qu'une libération révolutionnaire véritable ne peut advenir sans une libération spécifique des femmes du patriarcat, que le sexisme n'est pas une question secondaire mais première, et que la création de mouvements autonomes de femmes, non mixtes, est impérative.
Au-delà de son activisme direct et de ses contributions à la théorisation politique du MLF, Cathy Bernheim joue un rôle important dans le développement des pratiques cinématographiques et audiovisuelles féministes, une dimension moins connue mais historiquement significative de son engagement politique. Elle co-réalise le film « Une grève de femmes à Troyes » en 1972, un documentaire qui capture les luttes des femmes travailleuses en grève dans une usine de Troyes. Ce film esr une tentative pionnière de documenter les luttes concrètes des femmes ouvrières, mettant à nu les conditions de travail oppressives, les discriminations salariales, le harcèlement sexuel, et les autres formes d'exploitation spécifiques aux femmes dans le contexte du travail industriel.
La production vidéographique et cinématographique féministe menée par Cathy Bernheim et ses camarades est explicitement politique : elle cherche à créer des images alternatives aux représentations patriarcales des femmes qui dominaient l'industrie cinématographique et télévisuelle. Elle cherche à donner une voix et une visibilité à des femmes ordinaires, à des femmes en lutte, à des femmes dont les expériences et les perspectives sont systématiquement effacées ou déformées dans la culture médiatique dominante. Comme l'observe l'historienne Anne-Marie Duguet, la vidéo est un médium nouveau et ouvert, non encore approprié par les hommes, non enseigné dans les écoles d'art ou les universités, et donc accessible à des femmes qui auraient autrement été exclues de la production audiovisuelle professionnelle. Les coûts de la vidéo, bien que significatifs, sont inférieurs à ceux du film, ce qui facilite l'accès pour les collectives féministes dotées de budgets limités. De plus, la structure organisationnelle décentralisée et collective de la vidéo féministe incarne les principes politiques de non-hiérarchie et d'autogestion que le MLF promeut.
Cathy Bernheim s'implique aussi dans la création du Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, une institution créée par et pour les femmes afin de développer une pratique cinématographique et vidéographique autonome, libérée de la domination masculine qui caractérise les industries cinématographiques et télévisuelles de l'époque. Le choix du nom du centre, « Simone de Beauvoir », n'est pas accidentel : il affirme explicitement la filiation du projet féministe contemporain avec l'œuvre intellectuelle de Simone de Beauvoir, dont « Le Deuxième Sexe » (1949) a constitué une fondation théorique majeure pour la deuxième vague féministe.
L'une des contributions les plus durables et les plus importantes de Cathy Bernheim au projet féministe et à l'historiographie du féminisme réside dans son travail de mémorialiste et d'historiographe des origines du Mouvement de libération des femmes français. Elle publie en 1975 aux éditions du félin l'ouvrage initiateur intitulé Perturbation, ma sœur : Naissance d'un mouvement de femmes, un texte qui devint rapidement l'une des sources documentaires et analytiques majeures pour comprendre les origines et les premières années du MLF. Cet ouvrage, republié en édition de poche en 2010, conserve toujours sa pertinence et son importance pour les historiens et pour tous ceux qui s'intéressent au féminisme français contemporain. Perturbation, ma sœur se distingue par son approche historique unique : Cathy Bernheim écrit à partir d'une position d'implication totale dans les événements qu'elle documente, en tant que participante active du mouvement plutôt que d'une position d'observatrice extérieure. Elle capture à la fois les dimensions politiques et idéologiques du mouvement et ses dimensions humaines, intimes et affectives. Elle documente non seulement les actions spectaculaires comme celle du 26 août 1970 mais aussi les discussions intimes des petits groupes, les débats politiques, les tensions, les alliances et les rivalités au sein du mouvement. Cet ouvrage incarne une approche historiographique qui reconnaît que les mouvements sociaux ne pouvaient pas être compris uniquement à travers l'analyse de leurs documents écrits ou de leurs actions publiques, mais qu'il est essentiel de capturer les expériences vécues, les émotions, les dilemmes éthiques et personnels des militantes.
- « Qui est perturbation ? Une enfant du Baby boom qui à la particularité, après tout répandue, d'être née femelle. Et qui, pour cette raison, fut accueillie au monde par toute une ribambelle de belles images qui faillirent bien l'étouffer. Une tricheuse qui n'est pas née femme mais l'est devenue. Et a trouvé le processus douloureux. Alors elle s'est transformée en une de ces femmes folles furieuses qui, dans les années 1970, ont décidé de briser ensemble le cercle vicieux du symbole biologique. Elles l'ont semé de poings dressés plutôt phalliques, de mains qui brandissaient des fusils ou dessinaient la forme d'un sexe féminin, de corps de femmes libérés de la pesanteur. Ou bien l'ont ouvert, y ont accroché la lune ou des chaussettes... N'importe quoi pourvu que cela bouge. Et cela s'est mis en mouvement. Plus, même : en mouvement de libération des femmes. Aujourd'hui, Perturbation nous raconte cette naissance à sa manière. Elle sait bien que chacune, si elle pouvait se faire entendre, donnerait une autre version de la même histoire. Mais, après tout, la vérité non plus, n'est plus ce qu'elle était. Rien ne peut mieux célébrer les 40 ans du MLF que ce livre. »
Cathy Bernheim contribue aussi à des projets collectifs majeurs de documentation historique du MLF. Elle fut l'une des éditrices ou des curateurs du volume MLF - Textes premiers (2009), un recueil de documents originaux des années 1970 provenant du mouvement féministe, réuni et présenté par Cathy Bernheim, Liliane Kandel, Françoise Picq et Nadja Ringart. Cette anthologie représente un effort conscient de préservation de la mémoire écrite du MLF, de documentation des positions politiques, des analyses théoriques et de la rhétorique utilisées par les militantes des années 1970. En reconstituant les textes « premiers » du MLF, le projet affirme que la compréhension du féminisme radical français exige le retour aux sources originelles, aux textes produits dans le feu de la lutte, plutôt que de s'en remettre uniquement aux interprétations académiques ultérieures ou aux narrations historiographiques filtrées par les institutions établies.
Un aspect remarquable de la vie politique et intellectuelle de Cathy Bernheim réside dans son refus conscient de se positionner comme une figure de leadership au sein du mouvement féministe, un refus à la fois cohérent avec les principes anti-hiérarchiques du MLF et qui constitue un paradoxe historiographique : une figure d'une importance politique et intellectuelle considérable qui demeure largement méconnue du public. Selon Liliane Kandel, une sociologue féministe qui connaît Cathy Bernheim, bien que « quatre femmes, quatre voix, se distinguaient » au sein des assemblées générales du MLF, à savoir Christine Delphy, Monique Wittig, Antoinette Fouque et Cathy Bernheim, « elle ne voulait pas être un chef »1 2. Ce refus conscient du leadership et de la célébrité personnelle met à rude épreuve les mécanismes historiographiques contemporains, qui tendaient à privilégier les figures publiques aisément identifiables et promotrices de leur propres rôles.
Frédéric Martel, l'historien spécialiste de l'homosexualité en France, se souvient lui aussi de Cathy Bernheim comme d'une femme qui ne cherche « pas à se mettre avant », mais qui est néanmoins « une des plus grandes figures du féminisme français mais elle est méconnue »1 2. Cette observation capture le cœur du paradoxe : l'importance politique réelle de Cathy Bernheim dans l'histoire du féminisme français ne correspond pas à sa visibilité publique ou à sa célébrité. Tandis que des figures comme Monique Wittig bénéficiaient d'une reconnaissance accrue en raison de leurs publications littéraires largement distribuées et de leurs interventions académiques, ou que Christine Delphy acquiert une notoriété en tant que sociologue universitaire, Cathy Bernheim demeure moins visible publiquement, même si ses contributions au projet féministe collectif ont été capitales.
Cette invisibilisation de Cathy Bernheim révèle une dynamique plus large au sein de l'historiographie féministe : les mécanismes par lesquels certaines femmes acquéraient la visibilité historiographique tandis que d'autres demeuraient invisibilisées. Les femmes qui devenaient écrivaines professionnelles reconnues, qui publiaient des ouvrages largement distribués, qui acquéraient une position académique institutionnelle, qui écrivaient régulièrement dans des publications prestigieuses, ces femmes jouissaient d'une visibilité historiographique accrue. Cathy Bernheim, bien qu'écrivaine talentueuse, a cependant privilégié le projet politique collectif à la promotion de sa propre carrière littéraire ou académique.
Bien que Cathy Bernheim soit parfois représentée de façon réductive comme une militante d'abord et une écrivaine en second lieu, sa carrière d'écrivaine et de journaliste est en réalité substantielle et politiquement engagée, fusionnant de manière remarquable sa pratique d'écrivaine avec son engagement féministe radical. Elle écrit des articles pour de nombreuses publications féministes et radicales des années 1970 et au-delà. Elle écrivit notamment pour le journal « Le Torchon brûle », l'organe indépendant du MLF fondé en 1971, qui existe jusqu'en 1973 et qui servit de forum majeur pour les débats théoriques et politiques du mouvement. Elle écrit également pour des publications comme « Libération », « La revue d'en face », « F Magazine » et « Parole ».
Un aspect remarquable du travail journalistique de Cathy Bernheim fut sa volonté d'aborder la question de l'homosexualité dans un contexte où cette question demeure largement taboue même au sein du mouvement féministe français. Elle est l'une des rares journalistes du MLF à écrire substantiellement sur l'homosexualité dans « Le Torchon brûle », une revue qui génère un grand volume de discussions sur la sexualité féminine, la contraception, l'avortement et le viol, mais dans laquelle l'homosexualité demeure relativement marginale dans les débats. Cette volonté de forcer le mouvement féministe à engager sérieusement les questions d'homosexualité féminin et de lesbianisme politique montre que Cathy Bernheim a une conscience théorique profonde du lien entre la libération des femmes et la libération sexuelle des femmes hétérosexuelles et lesbiennes.
Cathy Bernheim est aussi une écrivaine de fiction :
- Dors, ange amer (2005), récit mêlant enquête littéraire et fiction.
- L’amour presque parfait (éditions du Félin, 1991, Félin poche 2003), un roman.
« Longtemps, j’ai cherché à comprendre ce que j’aurais dû me contenter d’éprouver. Longtemps, j’ai rêvé de savoir ce que personne n’avait su me dire. Longtemps, j’ai cru que les livres racontaient la vie qui m’attendait. Longtemps, j’ai promené ma conscience d’un bout à l’autre de mon corps, au fond de mon regard, à fleur de doigt et dans les sillons secrets de mon sexe. Longtemps, il y a longtemps, j’ai déchiffré les messages pornos que des mains anonymes gribouillaient sur les murs des chiottes. J’y voyais passer la vraie vie. Le plus souvent, elle était masculine. Ah oui : longtemps aussi, j’ai été une femme. Mais je ne saurais pas dire aujourd’hui quand cela a commencé. Et tout cela pour fabriquer quoi ? Une vie sexuelle. D’accord. C’est un peu juste, non, comme objectif ? » Chap. 0.
« Mon récit sera celui d’une overdose de « bonheur » qui faillit être mortelle pour beaucoup d’entre nous, enfants du baby-boom venus au monde avec tant de bonnes fées penchées sur notre berceau. » Chap. 2.
« L’amour, l’acte d’amour, le moment des caresses, c’est peut-être le seul instant où je sais exactement ce qu’il faut savoir d’elle. Ni plus ni moins. La lumière rallumée, le jour levé, ramènent en moi leur cortège de mots trompeurs, de rationalisations, de peurs. L’envie de maîtriser d’un geste, d’une parole, à la fois l’émotion et celle qui la fait naître. Si je n’y cède pas beaucoup, c’est toujours par respect. Pour avoir été trop longtemps un objet de plaisir, pur foyer de sensations attisé selon les besoins de sa propriétaire. Initiée dès les premiers instants au cercle vicieux de l’amour… Accaparée sans avoir eu le temps de découvrir combien il est bon d’aller vers l’autre, j’ai très vite connu le désespoir d’aimer. Quand on pense que donner plus de soi-même desserrera l’étreinte, et qu’on se retrouve encore plus ligotée à ce qu’il faudrait pouvoir fuir. Elle a connu cela. Nos amantes abusives étaient nos mères. Celles à qui on ne dit jamais non. Celles pour qui l’on s’écorche à vif, on se retourne le cœur comme on retourne la peau d’un lapin égorgé, on s’ouvre l’âme pour en extraire une once encore d’amour. Jusqu’à ce que vienne la haine. Enfin. Je suis certaine d’une chose : plus jamais je n’aimerai ainsi. Je serai toujours attentive à ce qu’elle me laisse la place nécessaire en moi-même. » Chap. 8.
« Aimer ou séduire, il faut choisir. Au début de la vie amoureuse, on découvre d’abord les sentiments, tous ces chavirements quand l’Autre vous parle, son visage qui résume l’essentiel de la beauté du monde, sa chaleur que l’on cherche dans la froidure ambiante. Longtemps, il ne m’a pas paru évident pour autant que cela avait quelque chose à voir avec le sexe. Le sexe était pour moi entièrement envahi par la médecine : la mise en place physiologique de la capacité de faire des enfants, les premières règles, les transformations du corps amplement surveillées dans une famille apparemment très portée sur le constat médical et son commentaire… tout cela n’avait rien à voir avec la douceur des sentiments ou la joie de connaître l’Autre. Vers quinze ans, je vivais donc à deux niveaux : j’étais une amoureuse éperdue et une jeune fille réticente. La féminité me paraissait assortie de tant de contraintes que je n’ai pas mis longtemps à décider que je ne voulais pas être une femme. C’était déjà assez humiliant d’être la seule fille des jeux de garçons qui me plaisaient tant, je n’allais pas continuer toute ma vie à leur courir après en usant d’artifices qui me paraissaient contraires à ma vraie nature. Et plus on m’apprenait comment une fille doit s’habiller, se tenir, se comporter, pour plaire aux hommes, plus je sentais que c’était pas du tout mon truc. ──── □ ──── » Chap. 15.
- Côte d'azur (éditions Gallimard jeunesse, mars 1989) : Lazo, verlan de Zola, semble assez ignorante des choses de l’amour, ce roman retrace son éducation sentimentale ; nous sommes en 1964, et les grandes discussions de ses copines portent sur le mariage, la virginité et tout ce qui s’ensuit ; elle se sent différente, ne voit pas les choses de la même façon, d'autant plus que son modèle de couple, époque oblige, c’est Sartre et Beauvoir. Quand ses copines se mettent à fréquenter, par exemple Zuppa qui s’amourache d’un médecin plein aux as, elle prend cela pour une « défaite » : « Quels que soient les détails, l’histoire revient au même : au bout d’un temps plus ou moins long, la fille devient méconnaissable, infréquentable et idiote » (p. 29). Elle n’aime personne, du moins le croit-elle. Elle rêve de partir « jusqu’à l’autre bord de la planète » (p. 33). Petit à petit Élyette, qui a quitté Chacal, se rapproche d’elle : « Tu sais ce qui est bizarre ? Des fois, je voudrais que tu sois un garçon » (p. 116). Quelques jours plus tard, c’est le premier baiser. Lazo fait alors son éducation sentimentale en secret : « S’il y a des mots pour l’accompagner, ils ne sont pas de ceux que l’on dit » (p. 140). Pourtant, le seul mot qui sera dit, ce sera le « sale gouine » (p. 145) jeté par Zuppa, parce que Lazo a voulu défendre deux filles du pensionnat qui avaient dansé un slow d’un peu trop près. Lazo déprime parce que Zuppa ne l’invite pas à son mariage, mais Elyette balaie ce souci d’un revers de manche : « On n’a pas pris le chemin le plus facile. Si tu déprimes au premier incident, je ne donne pas cher de nous » (p. 158).
Elle a aussi traduit De l'amour et des bombes. Epopée d'une anarchiste de l'anarchiste Emma Goldman publié en 2002 aux éditions André Versaille.
Le moment historique qui marqua, selon les consensus historiographique contemporain, le passage du féminisme émergent à un phénomène politico-médiatique explicite et reconnu en France fut l'action organisée le 26 août 1970 à la place de l'Étoile, devant l'Arc de triomphe de Paris. Cette action, quoique brève et entravée par une intervention policière immédiate, devint l'un des événements les plus significatifs et les plus symboliques de l'histoire du féminisme français. Cathy Bernheim joua un rôle de première importance dans la conception, l'organisation et la réalisation de cette action fondatrice.
Le projet initial des militantes est à la fois simple et radicalement symbolique. Selon l'expérience du cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes aux États-Unis, qui coïncide précisément avec le 26 août 1970, des femmes féministes américaines s'apprêtaient à organiser une grève générale des femmes et des manifestations massives à New York et dans d'autres villes américaines pour commémorer cette date historique. En solidarité avec cette mobilisation féministe transatlantique et pour marquer à leur manière l'importance de cette date pour le féminisme international, Cathy Bernheim et ses camarades féministes parisiennes décident d'organiser une action spectaculaire qui attire l'attention médiatique tout en communiquant un message politique profond concernant l'invisibilisation historique des femmes et leur effacement du récit national français.
Le projet conçu par Cathy Bernheim et ses camarades implique de déposer une gerbe de fleurs au pied de la tombe du Soldat inconnu, situé sous l'Arc de triomphe, un lieu hautement symbolique dans l'imaginaire national français puisqu'il incarne le sacrifice patriotique ultime et le dévouement national. Cependant, contrairement aux dépôts de gerbes conventionnels effectués par les autorités ou par les organisations patriotiques officielles, la gerbe portée par Cathy Bernheim et ses camarades arbore une inscription provocatrice et politique destinée à renverser le sens conventionnel du rituel. La gerbe est enrubannée de violet, la couleur du mouvement féministe français, et porte l'inscription : « À la femme inconnue du Soldat, les femmes en lutte ». Cette inscription constitue une critique radicale et ingénieuse de l'effacement systématique des femmes du récit historique national : tandis que le Soldat inconnu incarne un héros national anonyme mais adulé, sa femme reste doublement inconnue, invisibilisée non seulement par l'oubli historique mais aussi par le rôle de support qu'on lui assigne envers l'homme au centre du récit. Les neuf femmes qui participent à cette action furent Cathy Bernheim, Monique Bourroux, Julie Dassin, Christine Delphy, Emmanuelle de Lesseps, Janine Sert, Margaret Stephenson (connue ultérieurement sous le nom Namascar Shaktini), Monique Wittig et Anne Zelensky. Cette liste, qui doit être prononcée et mémorisée, car elle représente les noms des fondatrices du MLF français, comprend des femmes d'origines diverses et de trajectoires très différentes. Monique Wittig est une écrivaine et penseure talentueuse qui développera ultérieurement une théorie radicale du lesbianisme politique. Christine Delphy est une jeune sociologue qui devint ultérieurement une théoricienne majeure du féminisme matérialiste. Anne Zelensky devint une militante féministe durable et une figure importante des mouvements féministes ultérieurs. Les banderoles brandies par ce groupe de neuf femmes communiquaient des messages politiques denses et sophistiqués malgré leur formulation concise et facilement mémorisable. L'une des plus célèbres banderoles proclame « Un homme sur deux est une femme », un jeu de mots qui, en même temps qu'il fait sourire par son apparente absurdité, communique un message politique profond : que les femmes étaient omniprésentes, même dans les espaces supposément exclusivement masculins ou virils, que les divisions binaires de genre ne constituaient pas des réalités naturelles inévitables mais plutôt des constructions sociales et culturelles. Une autre banderole proclame « Il y a plus inconnu que le Soldat inconnu : sa femme », une affirmation politique directe concernant l'invisibilisation systématique des femmes dans l'historiographie et dans le récit national. Une troisième banderole affiche « Solidarité avec les femmes en grève aux USA », établissant un lien politique explicite avec la mobilisation féministe transatlantique et affirmant que la lutte des femmes transcendaite les frontières nationales.
La réaction de la police française fut immédiate et coercitive. Alors que Cathy Bernheim et ses camarades s'approchaient de l'Arc de triomphe pour déposer la gerbe, des officiers de police les arrêtèrent et les empêchèrent de parvenir jusqu'à la tombe du Soldat inconnu. Les femmes furent entraînées dans un poste de police situé dans les piliers de l'Arc de triomphe. Bien que cette intervention policière eût pour effet d'empêcher le dépôt symbolique de la gerbe, elle ne permit pas aux autorités françaises d'étouffer la dimension médiatique de l'événement. Au contraire, le caractère spectaculaire de la répression policière, l'absurdité de l'arrestation de neuf femmes pour tentative pacifique de dépôt de gerbe, et la sophistication des messages politiques communiqués par les banderoles, tout cela attira l'attention des médias nationaux et provoqua une couverture de presse considérable.
Le lendemain de l'événement, les journaux nationaux français consacrèrent d'importants espaces rédactionnels à cette manifestation insolite et provocatrice. Des journaux comme L'Aurore et France-Soir consacrèrent leur première page à l'événement. Bien que certains commentaires de presse reproduisissent les stéréotypes de l'époque concernant l'apparence des femmes militantes, l'impact médiatique global fut extraordinaire. C'est à la suite de cette couverture médiatique que la presse française, par analogie avec le Women's Liberation Movement américain, utilisa pour la première fois le terme « Mouvement de libération des femmes » (MLF) pour désigner ce groupe de femmes et les groupements féministes qui s'en rapprochaient. Les militantes elles-mêmes adoptèrent progressivement cette désignation, quoique certaines d'entre elles comme Anne Zelensky noter ultérieurement que le label « MLF » a été « plaqué de l'extérieur » par les médias, par analogie avec le Women's Lib américain, et qu'elles-mêmes auraient préféré des termes comme « Libération des femmes ».
L'une des contributions les plus importantes et les plus durables de Cathy Bernheim au Mouvement de libération des femmes français réside dans son rôle de co-rédactrice de l'Hymne des femmes, créé collectivement en mars 1971, environ sept mois après l'action du 26 août 1970. Cet hymne devint ultérieurement l'emblème musical du MLF et du féminisme radical français, interprété lors de marches, de manifestations et de réunions féministes, et demeure à ce jour l'une des créations les plus reconnaissables et les plus symboliquement chargées de la deuxième vague féministe française. L'importance de la co-rédaction de cet hymne réside non seulement dans sa fonction de symbole collectif mais aussi dans la profondeur des analyses féministes qui s'y expriment et dans la sophistication rhétorique du texte lui-même.
L'Hymne des femmes fut créé lors d'une réunion de militantes féministes qui s'rassemblèrent au printemps 1971, et selon certains récits, aurait été improvisé lors d'une soirée conviviale à Paris. Le collectif créatif comprend environ une douzaine de militantes féministes, dont Cathy Bernheim. Ces femmes travaillèrent collectivement à la rédaction des paroles, un processus qui incarne lui-même les valeurs non-hiérarchiques et profondément démocratiques du MLF, l'idée que les créations culturelles et politiques devaient émerger de la réflexion et de la créativité collectives plutôt que d'être imposées par une avant-garde intellectuelle centralisée. Les paroles furent composées sur l'air du « Chant des marais », un chant allemand créé en 1933 par des déportés politiques antinazis et juifs dans le camp d'internement de Börgermoor. Ce choix de mélodie a une profonde résonance historique et politique : le « Chant des marais » a ultérieurement été chanté par les Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne et s'est répandu dans l'univers concentrationnaire européen, incarnant ainsi une tradition de lutte contre le fascisme et l'oppression.
Les paroles de l'Hymne des femmes reflétaient de façon remarquablement synthétique les analyses politiques et les revendications du MLF radical des années 1970. La première strophe affirme : « Nous, qui sommes sans passé, les femmes, / Nous qui n'avons pas d'histoire, / Depuis la nuit des temps, les femmes, / Nous sommes le continent noir ». Ces vers capturaient de manière poétique l'une des analyses fondamentales du MLF : que les femmes avaient été systématiquement effacées de l'histoire officielle, que leur absence des récits historiques dominants ne reflète pas une absence de participation à l'histoire mais plutôt le mécanisme de l'oubli historique patriarcal. L'invocation du « continent noir », terme emprunté à Sigmund Freud, qui l'a lui-même emprunté à l'explorateur colonialiste H.M. Stanley, rappelle comment la psychanalyse freudienne, sous l'influence patriarcale, a mystifié et effacé la sexualité féminine.
Le refrain de l'hymne proclame : « Levons-nous, femmes esclaves, / Et brisons nos entraves, / Debout ! Debout ! ». Cette rhétorique s'inscrivait dans la tradition révolutionnaire d'extrême-gauche et marxiste, empruntant la tonalité de l'Internationale ouvrière et d'autres chants révolutionnaires, mais la transposant explicitement au domaine de l'oppression des femmes. Les vers suivants développaient la critique du système patriarcal de façon multidimensionnelle : « Asservies, humiliées, les femmes, / Achetées, vendues, violées, / Dans toutes les maisons, les femmes, / Hors du monde reléguées ». Ces vers énuméraient de manière concise mais puissante les formes concrètes par lesquelles le patriarcat opprimait les femmes : l'asservissement domestique, l'humiliation psychique et sexuelle, la prostitution et le trafic des femmes, le viol systématique, la réclusion dans l'espace privé de la maison, l'exclusion du monde public.
Une strophe ultérieure de l'hymne capture une autre analyse fondamentale du MLF : le rôle de la division entre femmes comme mécanisme d'oppression patriarcale. Les vers affirmaient : « Seules dans notre malheur, les femmes, / L'une de l'autre ignorée, / Ils nous ont divisées, les femmes, / Et de nos sœurs séparées ». Cette critique reconnaît que le patriarcat maintient son emprise non seulement par la répression directe mais aussi par la création de divisions entre les femmes, le refus d'une conscience collective féminine qui a pu conduire à une mobilisation politique autonome. L'hymne affirme ensuite : « Reconnaissons-nous, les femmes, / Parlons-nous, regardons-nous, / Ensemble on nous opprime, les femmes, / Ensemble révoltons-nous ». Cette articulation de la nécessité de la solidarité féminine et de l'action politique collective incarne le projet politique central du MLF : la création d'un mouvement autonome de femmes, non mixte, fondé sur la conscience partagée de l'oppression communes et sur la détermination collective à la transformer. La dernière strophe annonce : « Le temps de la colère, les femmes, / Notre temps est arrivé, / Connaissons notre force, les femmes, / Découvrons-nous des milliers ». Cette conclusion remplace la tonalité analytique des strophes antérieures par un appel émotionnel à la mobilisation, affirmant que le moment historique est arrivé où les femmes doivent prendre conscience de leur puissance collective et passer à l'action politique transformatrice.
Cathy Bernheim, en tant que co-rédactrice de cet hymne, contribue donc à la création d'une œuvre d'une importance politique, poétique et historique considérable. L'hymne devient rapidement emblématique du MLF, interprété lors d'une manifestation internationale pour la contraception et l'avortement libre et gratuit le 20 novembre 1971, qui rassemble à Paris un nombre impressionnant de femmes. Il continue à être chanté lors de toutes les manifestations féministes majeure des années 1970 et au-delà. De manière remarquable, bien que Cathy Bernheim et ses co-rédactrices aient créé collectivement cet hymne sans chercher la reconnaissance individuelle, la contribution de Cathy Bernheim à sa création fut progressivement reconnue par les historiennes du féminisme et par ses camarades politiques.
Pour comprendre pleinement le rôle et l'importance politiques de Cathy Bernheim, il est essentiel de contextualiser sa position au sein de la complexe topographie politique du Mouvement de libération des femmes français, un mouvement qui ne fut jamais monolithique mais plutôt fragmenté en plusieurs courants et tendances souvent en tension ou en conflit ouvert. Le MLF, par son engagement explicite envers le non-hiérarchie, l'autogestion, et le refus de l'autoritarisme, créa des conditions structurelles pour la coexistence de multiples courants politiques et théoriques, ce qui fut à la fois une force et une source de tension permanente.
L'un des premiers courants majeurs du MLF fut la tendance dite « Féministes révolutionnaires », dont Cathy Bernheim forme une partie importante. Cette tendance mette l'accent sur l'abolition radicale du système patriarcal plutôt que sur la réforme progressiste des conditions des femmes, analyse l'oppression des femmes non seulement en termes de discrimination légale mais comme un système de domination structurale entrelacé avec le capitalisme et l'autoritarisme. Les féministes révolutionnaires insistent sur l'autonomie du mouvement des femmes, rejetant l'intégration à des organisations mixtes de gauche qui tendaient à marginaliser ou à subordonner les questions féministes.
Un deuxième courant important du MLF fut le groupe « Psychanalyse et politique » (Psych et Po), fondé par Antoinette Fouque. Ce groupe développait une approche essentialiste du féminisme, affirmant « il y a deux sexes » et explorant symboliquement et théoriquement le pouvoir spécifique des femmes, la maternité et la sexualité féminine. Bien que théoriquement élaboré, l'approche de Psych et Po suscita des critiques considérables de la part d'autres féministes qui y voyaient une essentialisation de la féminité et une complicité avec le patriarcat. La tension entre Psych et Po et les autres courants du MLF s'intensifia avec le temps et conduisit ultimement à des ruptures politiques majeures.
Un troisième courant du MLF était la tendance « Lutte de classes / Lutte des femmes », qui cherchait à articuler l'analyse marxiste avec la lutte féministe, insistant que l'oppression des femmes était inséparable de l'oppression de classe et que la libération des femmes ne pouvait advenir que dans le contexte d'une transformation révolutionnaire plus large du système capitaliste. Ce courant maintenait une double militance : participation au MLF pour les questions spécifiques aux femmes, mais aussi engagement dans des organisations politiques de gauche plus larges.
Pour comprendre le contexte politique dans lequel Cathy Bernheim et ses camarades menaient leur lutte féministe, il est crucial d'examiner les relations souvent conflictuelles entre le Mouvement de libération des femmes et les organisations politiques de gauche française, en particulier les partis communistes et les groupuscules révolutionnaires d'extrême-gauche. Bien que le MLF soit né dans un contexte de contestation généralisée et de radicalisation politique qui concernait aussi la gauche traditionnelle, le rapport entre le mouvement féministe autonome et les organisations de gauche mixtes demeurait tendu et problématique.
De nombreuses organisations de gauche, y compris les partis communistes et les groupuscules révolutionnaires, considéraient les questions spécifiques aux femmes comme secondaires par rapport aux enjeux de la lutte prolétarienne et de la révolution socialiste. Ces organisations tendaient à soutenir que la libération des femmes serait automatiquement réalisée lors du renversement du capitalisme et de l'établissement du socialisme, et que donc la formation de mouvements autonomes de femmes risquait de diviser le mouvement ouvrier et révolutionnaire. Cette position, que les féministes du MLF critiquaient vivement, reflétait une compréhension réductrice du patriarcat, qui le concevait seulement comme une dimension du capitalisme plutôt que comme un système d'oppression autonome avec ses propres mécanismes de reproduction.
En réponse à cette marginalisation de la part des organisations de gauche, les militantes du MLF, dont Cathy Bernheim, insistaient sur l'autonomie du mouvement féministe. Elles affirmaient que l'oppression des femmes constituait un système spécifique de domination, distinct de l'exploitation capitaliste de classe, et que par conséquent une lutte autonome des femmes était nécessaire et justifiée. Elles refusaient la subordination de la conscience féministe à une supposée « politique générale » définie par les organisations de gauche mixtes. Cette insistence sur l'autonomie du MLF créa de nombreux conflits, notamment autour des manifestations conjointes où les femmes refusaient la mixité et où des organisations de gauche trouvaient cette non-mixité problématique ou offensante.
Un exemple dramatique de cette tension se produisit le premier mai 1976, lors d'une manifestation du Jour du Travail à Paris. Le MLF et le FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire), qui partageaient une position de critique radicale et d'émancipation sexuelle, participèrent à cette manifestation syndicale, mais furent rejetés à la fin du cortège par les organisations syndicales et de gauche qui considéraient que leur présence était divisive et inappropriée pour un événement de lutte prolétarienne. Ce rejet brutal et humiliant par les organisations de gauche supposément alliées illustrait les limites de la solidarité politique de la gauche envers les luttes féministes et révélait les contradictions internes du projet révolutionnaire français, qui parlait de libération mais continuait à reproduire et à soutenir les hiérarchies de genre patriarcales.
L'une des mobilisations politiques majeures autour desquelles Cathy Bernheim et le MLF s'engagèrent dans les années 1970 concerna la lutte pour la légalisation de l'avortement et pour l'accès gratuit à la contraception. Cette lutte représentait pour le MLF un enjeu politique existentiel : le droit de contrôler son propre corps, le droit de refuser la maternité imposée, le droit à l'autodétermination sexuelle et reproductive. Au début des années 1970, l'avortement demeurait criminel en France, et les femmes qui commettaient l'« acte criminel » d'avorter se trouvaient exposées à des poursuites judiciaires sérieuses.
Le contexte politique en 1971 et 1972 fut marqué par la publication du fameux « Manifeste des 343 », une pétition dans laquelle trois cent quarante-trois femmes, parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Jeanne Moreau, et d'autres figures publiques, déclaraient avoir eu recours à l'avortement et demandaient sa légalisation. Bien que Cathy Bernheim ne figurât pas parmi les signataires du Manifeste des 343 selon les listes publiques disponibles, elle était pleinement engagée dans le mouvement politique pour la légalisation de l'avortement et pour la reconnaissance des droits reproductifs des femmes.
Le procès de Bobigny en 1972 devint un point focal majeur de la mobilisation féministe autour de la question de l'avortement. Ce procès concernait une adolescente qui avait avorté après un viol et se trouvait donc inculpée d'avoir commis un crime aux yeux de la loi française. L'avocate féministe Gisèle Halimi prit cette affaire en charge et la transforma en un enjeu politique majeur, menant des campagnes d'opinion et participant à une série de débats publics qui attirèrent l'attention médiatique considérable. Le MLF s'engagea dans cette lutte en organisant des manifestations bruyantes et visibles devant les tribunaux, en affirmant que le système juridique français commettait un crime plus grave que celui pour lequel la jeune fille était inculpée, car il obligeait les femmes à accepter une maternité imposée contre leur volonté.
La lutte pour la légalisation de l'avortement fut finalement victorieuse lorsque la loi Veil fut votée en 1974, une loi qui dépénalisait l'avortement pour une période de cinq ans initiale. Cette victoire législative était le résultat des pressions politiques exercées par le MLF et par les organisations féministes alliées, même si de nombreuses féministes radicales critiquèrent la loi Veil comme étant insuffisante, car elle imposait des délais et des conditions médicales qui limitaient véritablement l'accès des femmes à l'avortement.
Au cours des années 1970, le Mouvement de libération des femmes connaît une évolution complexe caractérisée par une augmentation initiale du militantisme et de la visibilité, suivie par une progressive fragmentation et une redéfinition des priorités politiques. Les années 1975 à 1979 virent l'intensification des campagnes féministes autour de l'avortement et du viol, avec une manifestation record d'environ cinquante mille femmes le six octobre 1979 à Paris pour la légalisation définitive de l'avortement, aboutissant à l'extension et à la consolidation de la loi Veil deux mois plus tard.
Pourtant, la fin des années 1970 marque le début du déclin du mouvement comme force collective unifiée. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, avec l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, entraîna une réorientation des rapports entre les féministes et l'appareil d'État, avec la création d'un ministère des Droits de la femme et l'intégration partielle du projet féministe dans la structure gouvernementale. Bien que cette institutionnalisation apportât certains progrès concrets pour les femmes, elle modifia fondamentalement la dynamique du militantisme féministe, transformant une lutte politique radicale en une série de politiques publiques gérées par une administration gouvernementale.
De plus, les divisions internes du MLF s'aggravent au cours des années 1980. L'action d'Antoinette Fouque et du groupe Psych et Po, qui déposèrent en 1979 une association légalement enregistrée sous le nom de « Mouvement de libération des femmes – MLF », constitue une trahison majeure des principes non-hiérarchiques et non-institutionnels du mouvement. Cette action provoqua une crise majeure au sein du MLF et fut dénoncée par de nombreuses féministes, notamment Simone de Beauvoir elle-même, qui se plaignit que Fouque et son groupe constituaient une « petite secte » de « féministes antiféministes ». Cathy Bernheim, en tant que féministe radicale ancrée dans la critique autonome et non-institutionnelle du MLF, aurait certainement partagé les inquiétudes de ses camarades concernant cette appropriation du nom MLF par Psych et Po.
Bien que le Mouvement de libération des femmes, dans sa formation originelle et cohérente des années 1970, se soit fragmenté au cours des années 1980 et au-delà, Cathy Bernheim continua à s'engager dans le projet féministe sous des formes diverse et transformées. Elle participa à la création et au développement de projets collectifs de préservation de la mémoire féministe, comme son implication dans le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir et sa curation des archives du MLF[.
Au cours des décennies suivantes, Cathy Bernheim maintint une pratique d'écriture engagée et de réflexion critique sur les enjeux politiques et féministes, même si sa visibilité publique diminua parfois par rapport à sa position de pionnière des années 1970. Elle continua à écrire pour diverses publications, à contribuer à des collectifs éditoriaux, et à participer à des débats publics concernant le féminisme, la condition des femmes et les enjeux sociaux et politiques contemporains.
Cathy Bernheim décède le huit avril 2025, à l'âge de soixante-dix-huit ans, à l'hôpital Cochin-Broca de Paris. Sa mort est annoncée au Monde par Michèle Revel, sa compagne de vie. Son décès marque symboliquement la fin d'une époque pour la deuxième génération du féminisme français des années 1970, une génération qui avait créé les fondations du mouvement féministe contemporain mais qui connaissait maintenant un vieillissement et une progressive disparition. La mort de Cathy Bernheim provoqua une vague de reconnaissance et de réévaluation de son rôle et de son importance au sein du féminisme français. Plusieurs articles nécrologiques parus dans les jours suivant sa mort caractérisèrent Cathy Bernheim comme l'une des grandes figures méconnues du féminisme français, une description qui capturait le paradoxe fondamental de sa trajectoire politique : une femme d'une importance historique majeure qui était restée largement invisible au public. Des journalistes et des historiennes qui avaient connu Cathy Bernheim ou qui avaient étudié son rôle dans l'histoire du MLF témoignèrent de son importance, de sa générosité intellectuelle, de son refus conscient du leadership personnel et de son dévouement inébranlable au projet collectif de libération des femmes.
Cathy Bernheim, née en 1946 et décédée en 2025, incarnait une figure exemplaire d'une génération de femmes qui transformèrent radicalement le paysage politique et culturel français à travers l'émergence et le développement du Mouvement de libération des femmes. Sa participation à l'action fondatrice du 26 août 1970, son rôle de co-rédactrice de l'Hymne des femmes, sa contribution à la production cinématographique et vidéographique féministe, son travail de mémorialiste et d'historiographe du MLF, et son engagement continu dans la pensée et la pratique féministe tout au long de sa vie constituent un ensemble de contributions qui mériteraient une reconnaissance historique incomparablement plus grande que celle qu'elle a généralement reçue. Le paradoxe de la vie de Cathy Bernheim réside dans le fait que son refus conscient du leadership personnel et de la célébrité individuelle, un refus qui était politiquement et éthiquement cohérent avec les principes antihiérarchiques du MLF qu'elle incarnait, entraîna progressivement son invisibilisation historiographique. Tandis que des figures comme Simone de Beauvoir, Monique Wittig et Christine Delphy continuent à être amplement étudiées et citées dans les travaux académiques sur le féminisme français, Cathy Bernheim demeure moins visible et moins connue malgré ses contributions importantes.
L'impact politique de Cathy Bernheim persiste dans les droits des femmes qu'elle et ses camarades conquièrent par leur lutte : l'accès à l'avortement et à la contraception, la reconnaissance du viol comme crime et non comme un « accident malheureux » inévitable, l'existence d'institutions et de politiques publiques reconnaissant les droits des femmes, et surtout l'existence d'une conscience féministe partagée par des millions de femmes et de personnes engagées dans la transformation des structures patriarcales. Ces acquis, bien que constamment menacés et requérant une vigilance politique continue, constituent l'héritage vivant de Cathy Bernheim et de sa génération. Cathy Bernheim est, comme l'affirme Liliane Kandel, l'une des quatre femmes dont la voix se distingue aux assemblées générales du MLF, aux côtés de Christine Delphy, Monique Wittig et Antoinette Fouque. Mais contrairement à ces trois autres figures, qui acquièrent une reconnaissance historiographique durable à travers leur travail académique ou littéraire ou leur implication institutionnelle ultérieure, Cathy Bernheim demeure largement inconnue au public. Or, rectifier cette invisibilisation historiographique ne constitue pas seulement un acte de justice envers Cathy Bernheim elle-même. C'est aussi un acte politique initiateur : reconnaître que les transformations révolutionnaires ne sont pas réalisées par quelques figures héroïques mais par des collectifs de femmes ordinaires mais extraordinaires, dont les noms ne figureront jamais dans les manuels d'histoire mais dont le courage, la détermination et la générosité collectifs continuent à inspirer et à soutenir les luttes féministes contemporaines pour la justice, l'égalité et la libération.