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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE / Adverbialisme et «  adverbiaux temporels  »

L’adverbialisme

En philosophie de la perception, l’adverbialisme (ou théorie adverbiale) est une position qui cherche à décrire les expériences perceptives sans postuler qu’elles impliquent nécessairement un objet de perception, réel ou mental, vers lequel elles seraient dirigées. L’idée est que ce que nous appelons « contenu » ou « objet apparent » d’une perception peut être reformulé comme une manière dont le sujet perçoit, c’est‑à‑dire comme une modification de l’acte perceptif lui‑même.  Plutôt que de dire : « X perçoit un cube rouge », l’adverbialiste paraphrasera : « X perçoit cubiquement et rougement ». Les qualificatifs « cubiquement » et « rougement » jouent ici le rôle d’adverbes appliqués au verbe « percevoir », et non d’adjectifs décrivant un objet. Ce glissement sémantique vise à éviter deux engagements jugés problématiques :  

  • L’engagement envers des objets physiques qui devraient exister pour que la perception soit véridique (ce qui pose problème dans les illusions et hallucinations). 
  • L’engagement envers des objets mentaux (images, sense-data) qui seraient « dans l’esprit » et que nous percevrions directement. 

Pour l’adverbialiste, percevoir « rougement » n’est pas entrer en relation avec un objet rouge, mais être dans un état perceptif ayant la propriété d’être « rouge‑ment » qualifié. Les propriétés phénoménales sont donc traitées comme des propriétés de l’expérience elle‑même, et non comme des propriétés d’objets perçus.  

 

Les « adverbiaux temporels »

Dans un tout autre registre, celui de la logique et de la métaphysique du temps, on parle parfois d’adverbiaux temporels pour désigner une manière de traiter les énoncés sur le changement et la persistance. L’idée est d’indexer temporellement les prédications non pas en modifiant le sujet ou l’objet, mais en modifiant le verbe ou la copule par un adverbe de temps. Par exemple, au lieu de dire  :  > « Socrate est‑à‑t1 assis » et « Socrate est‑à‑t2 debout » , on peut dire  :  « Socrate est assis *à t1* » et « Socrate est debout *à t2* ». Ici, « à t1 » et « à t2 » fonctionnent comme des **adverbiaux temporels** : ils modifient la manière dont on attribue la propriété, en précisant *quand* elle vaut. Cela permet de préserver le principe logique d’indiscernabilité des identiques (un même individu ne peut pas avoir et ne pas avoir la même propriété au même temps) tout en rendant compte du changement. Dans les débats sur l’identité à travers le temps, cette approche «  adverbiale  » s’oppose à d’autres manières de gérer le temps dans la logique, par exemple, en traitant les propriétés comme des relations à des instants, ou en adoptant une ontologie à parties temporelles.  

 

Liaison de l’adverbialisme et des « adverbiaux temporels »

Ce qui relie en profondeur les deux usages du terme « adverbial » à savoir celui de la théorie adverbiale en philosophie de la perception et celui des « adverbiaux temporels » en métaphysique du temps. En effet ce serait une même intuition formelle  : on peut parfois reformuler un énoncé qui semble impliquer une relation binaire entre un sujet et un objet (ou un sujet et une propriété) en le reconcevant comme l’attribution d’une manière d’être ou de se trouver au sujet lui‑même, manière exprimée grammaticalement par un adverbe ou un groupe adverbial. Dans les deux cas, l’adverbe sert à déplacer le point d’attache de la qualification.

  • En perception, l’adverbialisme refuse de dire : « S perçoit un objet rouge » (ce qui engage ontologiquement envers cet objet) et préfère : « S perçoit rougement ». La « rougeur » n’est plus une propriété d’un objet perçu, mais une manière dont l’acte perceptif se déroule. L’adverbe modifie le verbe « percevoir » plutôt que de qualifier un complément d’objet.
  • En métaphysique du temps, l’approche adverbiale refuse de dire : « Socrate‑à‑t1 est assis » (ce qui pourrait suggérer qu’il y a plusieurs « Socrate temporels » distincts) et préfère : « Socrate est assis à t1 ». Ici, « à t1 » est un adverbial temporel qui modifie la copule ou le prédicat, et non le sujet. La temporalité est traitée comme une manière d’être assis, pas comme une propriété d’un « Socrate‑instant ».

Dans les deux contextes, le geste est donc le même :

  1. Éviter un engagement ontologique jugé coûteux ou problématique (objets mentaux en perception, entités temporelles multiples en métaphysique du temps).
  2. Préserver la structure logique en rattachant la qualification à l’événement ou à l’état du sujet, plutôt qu’à un objet distinct ou à une entité indexée.
  3. Utiliser la grammaire adverbiale comme outil de reformulation : l’adverbe devient un opérateur qui encode des paramètres (qualitatifs ou temporels) sans changer la nature du sujet.

Autrement dit, dans les deux cas, l’« adverbial » est un moyen syntaxique pour exprimer des paramètres contextuels (qualité phénoménale, moment temporel) tout en maintenant une ontologie plus sobre et en évitant de multiplier les entités ou les relations fondamentales. On retombe dans la scohlastique des qualia.

 

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