6 Septembre 2025
Comment distinguer les prédicats qui permettent des inférences inductives fiables de ceux qui ne le permettent pas ?
Le problème de la projectibilité des prédicats est l’un des points les plus subtils et les plus décisifs de la philosophie analytique contemporaine, notamment dans le cadre de l’épistémologie inductive et de la théorie des concepts. Il désigne la difficulté de déterminer quels prédicats, c’est-à-dire quels termes ou caractéristiques (features), peuvent être légitimement utilisés dans des inférences inductives, c’est-à-dire dans des généralisations à partir d’observations passées vers des cas futurs. En d’autres termes, lorsqu’on observe que tous les corbeaux examinés jusqu’à présent sont noirs, on conclut que « tous les corbeaux sont noirs » ou que « le prochain corbeau sera noir » ; mais pourquoi cette généralisation semble-t-elle raisonnable, alors que d’autres, formellement identiques, paraissent absurdes ou infondées ? Le problème de la projectibilité consiste à expliquer pourquoi certains prédicats sont « projectibles », c’est-à-dire aptes à être utilisés dans des inférences inductives fiables, et pourquoi d’autres ne le sont pas, malgré une syntaxe logique identique.
Ce problème a été formulé avec une clarté particulière par Nelson Goodman dans son ouvrage Fact, Fiction, and Forecast (1955), où il introduit le célèbre paradoxe du « blert » ou « grue » (grue en anglais, contraction de « green » et « blue »). Goodman propose de définir un prédicat artificiel, « grue », qui s’applique à tous les objets observés avant un certain temps t s’ils sont verts, et à tous les objets observés après t s’ils sont bleus. Ainsi, tous les émeraudes observées avant t sont à la fois vertes et « grue ». Si l’on suit la logique inductive classique, on pourrait conclure que toutes les émeraudes sont « grue », tout comme on conclut qu’elles sont vertes. Pourtant, cette généralisation semble aberrante. Le paradoxe du grue montre que la forme logique de l’induction ne suffit pas à déterminer la légitimité d’une généralisation : il faut un critère pour distinguer les prédicats « bien formés » ou « naturels » des prédicats artificiels ou gerrymandered (fabriqués de manière ad hoc). Le problème est donc de savoir ce qui rend un prédicat projectible, c’est-à-dire utilisable dans des inférences inductives qui ont une chance d’être fiables.
A noter par rapport au « blert » ou « grue », le japonais ne font pas de distinction entre le bleu et le vert, c'est pourquoi certains de leurs feux verts sont bleus alors qu'à l'opposé un russe aura deux mots distinct pour bleu. Vous me diez que les francophone possède le bleu, l'azur et le cyan, et vous aurez raison.
Les apports de ce problème à la philosophie analytique sont considérables. Il oblige à repenser les fondements de l’induction, non plus comme une simple extrapolation logique, mais comme une pratique guidée par des critères sémantiques, épistémiques et pragmatiques. Il montre que la logique formelle ne suffit pas à fonder la rationalité inductive : il faut une théorie des prédicats, des concepts et de leur usage. Goodman lui-même propose une approche fondée sur l’« entrenchment » ou enracinement : un prédicat est projectible s’il a été utilisé avec succès dans des inférences passées, s’il est intégré dans nos pratiques linguistiques et scientifiques, et s’il est stable dans le temps. Cette approche est pragmatique et historique : elle fait de la projectibilité une propriété émergente des usages, et non une propriété intrinsèque des prédicats. Mais elle soulève des objections : peut-on fonder la légitimité d’une inférence sur la seule habitude ? Ne risque-t-on pas de naturaliser des biais ou des conventions arbitraires ? Et surtout, comment distinguer un prédicat bien enraciné d’un prédicat artificiel qui mime l’enracinement ?
La philosophie analytique a exploré plusieurs voies pour répondre à ces questions. Une première approche est sémantique : elle cherche à définir les prédicats projectibles comme ceux qui correspondent à des propriétés naturelles ou réelles, indépendantes de nos conventions. Cette idée, inspirée de la métaphysique des propriétés naturelles (natural kinds), soutient que les prédicats comme « vert » ou « corbeau » désignent des catégories qui ont une cohérence ontologique, fondée sur des régularités causales ou des structures objectives du monde. Dans cette perspective, « grue » échoue parce qu’il ne correspond à aucune propriété naturelle : il est défini par une disjonction temporelle artificielle. Cette approche a été développée par des philosophes comme Hilary Putnam, Saul Kripke et David Lewis, qui ont cherché à articuler les notions de référence, de rigidité et de naturalité. Mais elle soulève à son tour des problèmes : comment identifier les propriétés naturelles ? Sont-elles données a priori ou découvertes empiriquement ? Et comment éviter le cercle : si la projectibilité dépend de la naturalité et que la naturalité est définie par la projectibilité, n’a-t-on pas simplement déplacé le problème ?
Une autre approche plus épistémologique cherche à appuyer la projectibilité sur la capacité d’un prédicat à soutenir des inférences fiables, à permettre des prédictions vérifiables, et à s’intégrer dans des théories explicatives. Dans cette perspective, un prédicat est projectible s’il joue un rôle dans des modèles scientifiques robustes, s’il permet de formuler des lois ou des régularités, et s’il est compatible avec les pratiques de test et de révision. Cette approche est plus empirique et plus contextualisée, elle fait de la projectibilité une propriété relative à un cadre théorique, à une communauté de chercheurs, et à des objectifs cognitifs. Elle permet de rendre compte de l’évolution des prédicats, certains termes deviennent projectibles à mesure que la science progresse, que les instruments se raffinent, et que les modèles se complexifient. En outre elle doit répondre à des défis qui sont comment éviter le relativisme ? Peut-on comparer la projectibilité de prédicats issus de cadres théoriques différents ? Et comment articuler cette approche avec une conception réaliste de la connaissance ?
Enfin, une troisième approche plus pragmatique et normative considère que la projectibilité est une propriété liée à nos pratiques de justification, à nos normes de rationalité, et à nos critères de pertinence. Dans cette perspective, un prédicat est projectible s’il permet de formuler des hypothèses testables, de guider l’action, et de structurer l’enquête. Cette approche rejoint les théories inférentialistes du sens (Sellars, Brandom), qui font du contenu conceptuel une fonction de son rôle dans les inférences. Elle permet de relier la projectibilité à la normativité épistémique : un prédicat est légitime s’il soutient des inférences que nous pouvons justifier, critiquer et réviser. Mais elle doit aussi affronter le problème de la circularité : si la légitimité dépend des normes, et que les normes sont elles-mêmes fondées sur des usages, comment éviter le conservatisme ? Et comment intégrer la dimension ontologique : les prédicats ne sont-ils pas aussi des outils pour découvrir des structures du monde, et pas seulement pour organiser nos discours ?
Le problème de la projectibilité des prédicats est donc un point de convergence entre logique, sémantique, épistémologie et métaphysique. Il montre que la rationalité inductive ne peut être fondée sur la seule forme des énoncés, mais qu’elle exige une analyse fine des concepts, des catégories et des pratiques. Il oblige à repenser la notion de prédicat, non comme un simple terme, mais comme un opérateur épistémique, sémantique et ontologique. Il révèle que la distinction entre prédicats « naturels » et « artificiels » n’est pas triviale, et qu’elle engage des choix philosophiques profonds sur la nature du langage, de la connaissance et du monde. Il a des implications pour la philosophie de la science, pour la théorie des concepts, pour la métaphysique des propriétés, et pour la logique de l’induction. Et il reste un problème ouvert : malgré les avancées, aucune théorie ne fournit un critère universel et non circulaire de projectibilité. C’est pourquoi le paradoxe du grue continue de hanter les discussions, non comme une impasse, mais comme un test de la profondeur des théories du sens et de la connaissance.
Ce problème a rencontré plusieurs formulation ou dénommination dans l'histoire et la littérature philosophique, selon les angles d’analyse ou les traditions :
1. Le paradoxe du grue (grue paradox). C’est la formulation emblématique introduite par Goodman lui-même. Le prédicat artificiel « grue » (green before t, blue after t) sert à illustrer l’indistinction formelle entre prédicats intuitivement projectibles et prédicats non projectibles. Le paradoxe du grue est souvent utilisé comme synonyme du problème de la projectibilité.
2. Le problème de l’induction (problem of induction). Bien que plus large, cette expression recouvre en partie le problème de la projectibilité. Elle renvoie à la difficulté de justifier rationnellement les inférences inductives, et la question de quels prédicats peuvent être utilisés pour généraliser à partir de cas observés en fait partie intégrante.
3. Le problème du choix des prédicats (predicate selection problem). Cette formulation met l’accent sur la question de savoir quels prédicats sont légitimes pour formuler des hypothèses inductives. Elle est souvent utilisée dans les discussions sur la modélisation, la sémantique et la théorie des concepts.
4. Le problème de la naturalité des prédicats (naturalness of predicates). Cette expression est fréquente dans les discussions métaphysiques et sémantiques, notamment chez David Lewis. Elle renvoie au présupposé que certains prédicats correspondent à des propriétés naturelles du monde, et que cette naturalité fonde leur projectibilité.
5. Le problème de la pertinence inductive (inductive relevance problem). Cette formulation met en avant la question de savoir quels prédicats sont pertinents pour soutenir des inférences inductives fiables. Elle est souvent utilisée dans les discussions sur la confirmation et la logique inductive.
6. Le problème de la confirmation sélective (selective confirmation problem). Cette expression est utilisée dans les théories bayésiennes et dans l’épistémologie probabiliste pour désigner la difficulté de déterminer quels prédicats ou hypothèses sont confirmés par une donnée empirique donnée.
7. Le problème de la surdétermination des hypothèses (underdetermination of hypotheses). Bien que plus général, ce problème recoupe celui de la projectibilité : plusieurs prédicats ou hypothèses peuvent être compatibles avec les mêmes données, mais toutes ne sont pas également légitimes pour la généralisation.
8. Le problème du gerrymandering conceptuel. Ce terme, emprunté à la politique, désigne la fabrication ad hoc de prédicats ou de catégories qui semblent arbitraires ou artificielles. Il est souvent utilisé pour critiquer des prédicats comme « grue » qui ne correspondent à aucune régularité naturelle.
9. Le problème de la stabilité sémantique. Cette formulation apparaît dans les discussions sur la sémantique des prédicats et leur évolution dans les pratiques scientifiques. Elle interroge la capacité d’un prédicat à conserver une signification stable et utile dans le temps.
Chacune de ces formulations converge vers la même question centrale : comment distinguer les prédicats qui permettent des inférences inductives fiables de ceux qui ne le permettent pas ?