29 Mai 2026
Le camp d’internement pour nomades de Montreuil-Bellay est le plus grand camp français destiné aux « nomades » (pour la plupart Tsiganes) pendant la Seconde Guerre mondiale. Situé en Maine-et-Loire, près de Montreuil-Bellay, à une vingtaine de kilomètres de Saumur, au lieu-dit « Les Hauts Champs », il fonctionne comme camp d’internement pour familles tsiganes de novembre 1941 à janvier 1945, sous administration française, à la suite d’un ordre allemand imposant l’internement des Tsiganes en zone occupée. Longtemps occulté de la mémoire nationale, comme l'ensemble des camps tsiganes français, Montreuil-Bellay est devenu, grâce à l'œuvre pionnière de l'instituteur et historien Jacques Sigot, le principal lieu de mémoire de l'internement des Tsiganes en France.
Ce fut une persécution préparée de longue date.
L'internement des Tsiganes en France pendant la Seconde Guerre mondiale s'inscrit, comme nous l'avons vu pour le camp de Poitiers, dans une politique discriminatoire ancienne dont les fondements remontent à la loi du 16 juillet 1912 « sur l'exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades ». Cette loi, restée en vigueur jusqu'en 1969, imposait aux « nomades » — catégorie administrative visant principalement les Tsiganes — le port d'un carnet anthropométrique humiliant, comportant photographies, empreintes digitales et mensurations selon la méthode bertillonnienne.
Les principaux textes ayant fondé l'internement furent :
Il convient de rappeler une nouvelle fois ce fait essentiel : la France fut le seul pays d'Europe occidentale à maintenir l'internement des Tsiganes après la Libération, le camp de Montreuil-Bellay ne fermant qu'en janvier 1945, et les derniers camps (Alliers à Angoulême, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes dans l'Yonne) en mai 1946. Ce camp s’inscrit donc dans une politique commencée avant la guerre, avec le décret-loi du 6 avril 1940 interdisant la circulation des « nomades » sur tout le territoire pendant la durée du conflit, au motif qu’ils pourraient être des espions ou des agents de l’ennemi. Cette décision s’appuie elle-même sur un long passé de suspicion et de contrôle policier visant les Tsiganes et nomades en France, déjà fichés et suivis par des dispositifs spécifiques comme les livrets anthropométriques depuis l’entre-deux-guerres (point bien établi par l’historiographie, même si les pages consultées ici ne détaillent pas cet aspect). À partir de l’automne 1940, les autorités allemandes ordonnent, en zone occupée, l’internement des Zigeuner (Tsiganes), et l’administration française met en œuvre cette politique en organisant des rafles et des regroupements familiaux dans des camps contrôlés par la police et la gendarmerie françaises.
Le site des Hauts Champs à Montreuil-Bellay avait une histoire antérieure complexe. Le terrain, d'une superficie d'environ 15 à 20 hectares, situé à proximité immédiate de la voie ferrée Saumur-Poitiers, avait été aménagé pendant la Première Guerre mondiale comme dépôt de munitions et poudrerie par l'armée française, en raison de sa position stratégique en arrière du front.
Après 1918, le site fut conservé par l'armée comme dépôt secondaire, puis partiellement désaffecté dans les années 1930. Lors de la drôle de guerre (septembre 1939-mai 1940), il fut réactivé comme camp de travailleurs étrangers accueillant principalement des réfugiés espagnols issus de la Retirada, employés dans des compagnies de travailleurs (CTE). Après la défaite de juin 1940 et l'occupation, le camp passa brièvement sous contrôle allemand avant d'être restitué à l'administration française.
C'est en novembre 1941 que les autorités françaises, en accord avec les autorités d'occupation, décidèrent de transformer le site en grand camp central d'internement des Tsiganes pour la zone occupée. Cette décision répondait à une logique de concentration des internés précédemment dispersés dans une multitude de petits camps locaux (Poitiers, Mulsanne, La Morellerie, Coudrecieux, etc.), jugés trop coûteux et difficiles à administrer. Le site retenu à Montreuil-Bellay est une ancienne poudrière militaire française, transformée un temps en stalag par l’armée allemande, puis réaménagée par le régime de Vichy. Sur environ 5 hectares, le camp devient un « camp de concentration à vocation régionale » destiné spécifiquement aux familles roms et nomades de l’Ouest de la France. L’implantation, à proximité de l’actuelle zone industrielle de Méron, au sud de Montreuil-Bellay, place ce lieu dans un secteur relativement isolé, mais proche des axes ferroviaires et routiers, ce qui facilite les transferts de groupes depuis d’autres départements de l’Ouest.
Le camp ouvre pour les nomades en novembre 1941 et les premiers convois de Tsiganes arrivèrent à Montreuil-Bellay le 8 novembre 1941, en provenance principalement du camp de Mulsanne (Sarthe) et du camp de La Morellerie (Indre-et-Loire), bientôt rejoints par des internés transférés depuis Poitiers, Coudrecieux, Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) et d'autres camps de la zone occupée. Il fonctionne jusqu’au 16 janvier 1945 pour cette catégorie d’internés. Il devient rapidement le principal centre d’internement des nomades en France : les études menées par des institutions comme le Centre régional « Résistance & Liberté » indiquent qu’il concentre près d’un tiers des internés nomades de France pendant la guerre. L’internement commence après une phase d’assignation à résidence : les « nomades », souvent déjà recensés et suivis, sont d’abord contraints à se fixer dans certaines communes, puis arrêtés et envoyés en convoi à Montreuil-Bellay, sur ordre des autorités allemandes relayées par l’administration de Vichy. Les internés sont des familles entières : hommes, femmes, enfants, personnes âgées, parfois malades. Beaucoup viennent de l’Ouest (Bretagne, Anjou, Poitou, etc.), d’autres ont déjà connu d’autres camps ou lieux de regroupement. L’historiographie insiste sur le caractère profondément familial de cet internement, qui frappe indistinctement tous les membres d’une même communauté, sans jugement ni procédure judiciaire, sur simple base administrative et raciale. Le camp est placé sous administration française tout au long de son fonctionnement en tant que camp pour nomades. Les gardiens sont des policiers, gendarmes ou surveillants français, qui encadrent les internés, veillent aux entrées et sorties et appliquent les règlements imposant la privation de liberté et la quasi-impossibilité de quitter le camp.5 La nourriture, l’hygiène, la santé et les conditions matérielles dépendent de l’administration française, même si cette dernière agit dans un cadre défini par l’occupant allemand et la politique d’exclusion de Vichy.
Les conditions de vie à Montreuil-Bellay sont décrites, par les témoignages et les travaux historiques, comme très dures. Les familles sont logées dans des baraques en bois, entassées, sans isolation correcte contre le froid l’hiver ou la chaleur l’été. La nourriture est insuffisante et de mauvaise qualité, provoquant carences et maladies, notamment chez les enfants. La pénurie d’eau, l’absence ou l’insuffisance de soins et le manque d’hygiène favorisent les infections et épidémies. La Fondation pour la Mémoire de la Shoah parle de conditions « lamentables », rappelant le manque d’eau, l’absence de soins, la fragilité des constructions et la précarité générale.
Les internés sont soumis à une discipline stricte et souvent arbitraire. Le camp est clôturé et gardé ; les sorties sont interdites, sauf rares exceptions encadrées (hospitalisation, transferts, etc.). Les adultes sont parfois employés à des travaux obligatoires à l’intérieur ou à proximité du camp (entretien, corvées, petits travaux agricoles ou liés aux infrastructures), sous-payés ou non payés, dans une logique qui rejoint d’autres dispositifs de main-d’œuvre contrainte mis en place par Vichy. Les enfants tentent parfois de poursuivre une forme de vie quotidienne (jeux, aide aux adultes), mais grandissent dans un univers de barbelés, de surveillants et de privations, marqué par la peur permanente et la stigmatisation.
Au total, près de 2 000 hommes, femmes et enfants y sont enfermés entre 1941 et 1945, faisant de Montreuil-Bellay le plus grand camp tsigane de France. La Fondation pour la Mémoire de la Shoah souligne que plus de la moitié des Tsiganes internés en France ont transité par ce camp, certains y restant plusieurs années. Le camp de Montreuil-Bellay fait partie d’un réseau de camps pour nomades installé en France entre 1940 et 1946, dans lequel environ 6 000 à 6 500 nomades (pour la plupart Tsiganes) sont internés. Or, par sa taille et sa durée de fonctionnement, Montreuil-Bellay occupe une place à part : environ un tiers des nomades internés en France y passent, et plus de la moitié des Tsiganes internés y transitent au moins une fois. Des familles y restent parfois de nombreuses années, certaines quasiment tout au long de la guerre, jusqu’à l’hiver 1944‑1945.
Comme le camp de Poitiers, Montreuil-Bellay servit également, à certaines périodes, de lieu d'internement et de transit pour des Juifs arrêtés dans la région. Plusieurs dizaines de Juifs furent internés à Montreuil-Bellay entre 1942 et 1944, avant leur transfert vers Drancy puis leur déportation vers Auschwitz-Birkenau. Les recherches de Serge Klarsfeld ont permis d'identifier nominativement ces déportés. Cette double fonction, internement tsigane principalement, transit juif secondairement, confère au camp une dimension particulière dans le dispositif répressif français de la zone occupée.
Contrairement à une idée reçue, la libération de la région à l'été 1944 ne mit pas immédiatement fin à l'internement des Tsiganes à Montreuil-Bellay. La région fut libérée fin août - début septembre 1944 par les Forces françaises de l'intérieur (FFI) et les troupes alliées, mais le camp continua de fonctionner sous l'autorité du Gouvernement provisoire de la République française, sur la base du décret du 6 avril 1940 toujours en vigueur. La fermeture définitive du camp de Montreuil-Bellay intervient en janvier 1945, mais les internés ne sont pas pour autant libérés ; ils furent transférés vers d'autres camps encore en activité, principalement : le camp de Jargeau (Loiret), qui ne ferma qu'en décembre 1945 ; le camp des Alliers à Angoulême (Charente), qui ferma en juin 1946 ; le camp de Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes (Yonne), dernier camp tsigane français, qui ne ferma qu'en mai 1946. Le 16 janvier 1945, les derniers internés nomades sont transférés ailleurs, et le camp cesse d’être un camp pour Tsiganes. Il n’est toutefois pas immédiatement fermé : après le départ des familles nomades, le site est réaffecté à l’internement de civils allemands, dans le contexte de l’épuration et de la fin de la guerre. L’internement administratif change de public, mais l’usage du lieu comme espace de relégation et de privation de liberté se prolonge encore quelque temps. Cette persistance de l'internement après la Libération constitue l'un des aspects les plus scabreux de cette histoire et fut au cœur du discours présidentiel de 2016. Après la fermeture du camp, le site fut abandonné et progressivement laissé à l'abandon. Les baraques furent démolies, démontées ou récupérées. Le terrain redevint en grande partie agricole.
Le silence s'établit, total et durable, comme pour l'ensemble des camps tsiganes français. Pendant près de quarante ans, l'histoire du camp resta quasiment ignorée, tant des historiens que de l'opinion publique. Les Tsiganes survivants, marginalisés et stigmatisés, n'eurent ni les moyens ni l'écoute pour faire entendre leur témoignage.
Après la guerre, comme pour Saliers et d’autres camps de nomades, l’histoire de Montreuil-Bellay tombe longtemps dans l’oubli public. Le site, constitué de baraques et d’installations précaires, se dégrade progressivement. Il est utilisé ponctuellement, puis laissé à l’abandon, au milieu d’un paysage de lande où subsistent quelques vestiges de murs, d’alignements et de structures. Pendant des décennies, la mémoire collective locale et nationale privilégie l’histoire de la Résistance et de la déportation juive, tandis que l’internement des Tsiganes reste très peu évoqué. Ce n’est qu’à partir des années 1980‑1990 qu’un travail historique et militant systématique commence à faire émerger cette mémoire, à travers des enquêtes, témoignages et premières cérémonies.
C'est l'œuvre tenace d'un homme, Jacques Sigot, instituteur à Montreuil-Bellay, qui permit la redécouverte du camp et de son histoire. À partir de la fin des années 1970, fasciné par les vestiges encore visibles dans la campagne (fondations de baraques, restes de barbelés, mirador en ruine), Sigot entreprit un travail patient de recherche historique, de collecte de témoignages auprès des survivants et de leurs descendants, et de mobilisation locale. Son ouvrage pionnier, Un camp pour les Tsiganes... et les autres : Montreuil-Bellay, 1940-1945 (Wallâda, 1983, augmenté en 1994 sous le titre Ces barbelés oubliés par l'Histoire), fit date et constitua la première étude approfondie consacrée à l'internement des Tsiganes en France. Sigot mena également un travail acharné pour la préservation matérielle du site et l'érection de monuments commémoratifs, malgré l'indifférence et parfois l'hostilité des autorités locales.
Le processus de reconnaissance et de patrimonialisation s’accélère au tournant des années 2000. Des associations, des historiens, des élus locaux et des représentants des Gens du voyage se mobilisent pour faire reconnaître Montreuil-Bellay comme un lieu majeur de l’histoire de l’internement des nomades. Le site est progressivement protégé. Les vestiges du camp sont inscrits ou classés au titre des monuments historiques au début des années 2010, afin d’empêcher leur disparition et de permettre une mise en valeur contrôlée du lieu. En 2012, selon le CERCIL, le site est classé monument historique, ce qui officialise son statut de lieu de mémoire national pour l’internement des Nomades. L’objectif est de faire connaître le sort réservé aux Tsiganes et Nomades en France entre 1940 et 1946 et de lutter contre l’antitsiganisme contemporain en éclairant ses racines historiques. À partir des années 2000, le travail mémoriel s'amplifia donc considérablement :
Le site de Montreuil-Bellay est aujourd'hui l'un des principaux lieux de mémoire de l'internement des Tsiganes en France. Le Centre régional “Résistance & Liberté” (Thouars) est chargé de la médiation scientifique et propose des visites commentées du site, des expositions et des actions pédagogiques destinées aux scolaires comme au grand public. Les visites guidées, organisées sur le terrain (zone industrielle de Méron), permettent de parcourir l’emplacement des anciennes baraques et installations, tout en reconstituant l’histoire du camp et de ses internés. On y trouve :
Un projet de centre d'interprétation ou de musée-mémorial a été régulièrement évoqué depuis les années 2010, sans aboutissement à ce jour, mais demeure un objectif important porté par les associations et les chercheurs.
Le camp de Montreuil-Bellay occupe une place spécifique et centrale dans l'histoire des camps d'internement français :
Comme l'a souligné Henriette Asséo, Montreuil-Bellay incarne à lui seul « l'histoire oubliée d'une persécution oubliée » dont la reconnaissance tardive, plus de soixante-dix ans après les faits, illustre les difficultés persistantes de la société française à intégrer la mémoire tsigane dans son récit national. Dans l’ensemble, l’histoire du camp d’internement pour nomades de Montreuil-Bellay éclaire plusieurs dimensions essentielles de la politique française pendant la Seconde Guerre mondiale :
Sources principales :