Le camp d'internement de Mérignac, plus précisément situé au lieu-dit « Beaudésert » sur la commune de Mérignac (Gironde), à la périphérie ouest de Bordeaux, constitue l'un des principaux camps d'internement administratif de la zone occupée et l'un des lieux les plus représentatifs de la collaboration des autorités françaises avec l'occupant allemand dans la mise en œuvre de la politique répressive et antisémite. Souvent désigné dans les documents d'époque sous les appellations de « camp de Beaudésert », « camp de Mérignac-Beaudésert » ou simplement « camp de Mérignac », il fonctionna de novembre 1940 à août 1944, soit pendant la quasi-totalité de l'Occupation.
Implanté à proximité immédiate de Bordeaux, grande ville portuaire et siège de la Kommandantur régionale, Mérignac joua un rôle central dans le dispositif d'internement de la région bordelaise et fut, à ce titre, étroitement associé à la figure controversée de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944, dont le procès en 1997-1998 contribua à porter le camp à la connaissance du grand public.
Comme l'ont montré les travaux fondateurs de Michel Bergès, de Michel Slitinsky et plus récemment de Christophe Lastécouères, Mérignac constitue un cas d'étude particulièrement révélateur de la chaîne administrative française de la persécution, depuis l'arrestation par la police française jusqu'à la déportation vers Drancy puis Auschwitz.
Le contexte : Bordeaux et la Gironde sous l'Occupation
La ville de Bordeaux fut occupée par les troupes allemandes dès le 27 juin 1940, après l'épisode du gouvernement réfugié à Bordeaux (14-29 juin 1940) qui précéda l'armistice. La Gironde se trouva ainsi intégralement placée en zone occupée, sous administration militaire allemande (Militärbefehlshaber in Frankreich), avec une importante présence allemande à Bordeaux : Kommandantur, services de la Sipo-SD (à partir de 1942), Kriegsmarine (la base sous-marine de Bordeaux étant stratégique), Gestapo, etc.
L'administration française, sous l'autorité du préfet régional (à partir de 1941) et du préfet de la Gironde, mit en place dès l'été 1940 un dispositif de surveillance, de contrôle et d'internement des « indésirables » : étrangers, Juifs, communistes, gaullistes, résistants, droits communs jugés dangereux, « nomades », etc.
C'est dans ce contexte que fut créé le camp de Mérignac, à l'initiative des autorités françaises et sur ordre du préfet de la Gironde, alors François Pierre-Alype, puis de ses successeurs Maurice Sabatier (préfet régional à partir de 1942) et de son secrétaire général Maurice Papon.
La création du camp (novembre 1940)
Le camp de Mérignac fut officiellement créé le 16 novembre 1940 par arrêté préfectoral, sur un terrain situé au lieu-dit Beaudésert, en bordure de la route de Toulouse (actuelle avenue de Magudas), dans une zone alors peu urbanisée de la commune de Mérignac, à environ 8 kilomètres à l'ouest du centre de Bordeaux.
Le site choisi correspondait à un ancien camp de réfugiés espagnols ayant fui la Retirada en 1939, puis brièvement utilisé pour interner des ressortissants allemands et autrichiens considérés comme « sujets ennemis » au début de la guerre (septembre 1939 - juin 1940). Cette réutilisation s'inscrit dans la logique générale du dispositif d'internement français, où les camps créés pour les républicains espagnols furent recyclés à mesure que les besoins du régime évoluaient.
Les objectifs initiaux du camp, tels que définis par les autorités préfectorales, étaient :
- l'internement des étrangers « indésirables », en particulier les ressortissants des pays ennemis ou suspects ;
- l'internement des « individus dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique » (formule reprise de la loi du 3 septembre 1940 sur l'internement administratif) ;
- l'internement des « nomades » assignés à résidence ;
- l'internement des opposants politiques (communistes, syndicalistes, gaullistes).
Le camp fut placé sous l'autorité administrative du préfet de la Gironde et géré directement par la police française, sans intervention directe des autorités allemandes dans son fonctionnement quotidien, bien que les Allemands eussent un droit de regard et adressassent régulièrement des demandes d'internement.
Caractéristiques matérielles du camp
Le camp de Mérignac-Beaudésert présentait les caractéristiques suivantes :
- une superficie d'environ 5 à 6 hectares ;
- une enceinte de barbelés doublée d'une clôture en planches sur certains côtés ;
- des miradors disposés aux angles, assurant la surveillance ;
- des baraques en bois de type « Adrian » ou plus sommaires, organisées en plusieurs zones ;
- une séparation entre quartiers hommes, quartiers femmes et, dans certaines périodes, quartier des familles ;
- des bâtiments administratifs : commandement, infirmerie, cuisines, économat ;
- un quartier disciplinaire (cellules d'isolement) pour les internés sanctionnés ;
- une capacité d'accueil oscillant entre 300 et 600 internés selon les périodes, avec des pointes à plus de 800 lors des grandes rafles ;
- des installations sanitaires rudimentaires : douches collectives, latrines, lavoirs ;
- l'absence de chauffage adéquat dans la plupart des baraques.
Le camp était gardé par des gardiens français relevant de l'administration préfectorale, assistés à certaines périodes de gendarmes français et de gardes mobiles. Les commandants successifs du camp furent tous des fonctionnaires français.
Les conditions de vie y sont difficiles, marquées par la promiscuité, le manque d’hygiène, l’insuffisance alimentaire et l’absence de chauffage. Sa capacité varie de quelques centaines à plus de 800 internés lors des grandes rafles. Initialement destiné à interner des étrangers jugés suspects, des « nomades », des droits communs et quelques opposants politiques, le camp voit rapidement son rôle évoluer.
L'évolution du camp (1942-1944)
À partir de l’été 1941, avec le développement de la résistance et le durcissement de la répression, Mérignac devient un lieu d’internement massif pour les militants communistes, syndicalistes et opposants politiques. Il sert alors de réservoir d’otages pour les autorités allemandes, qui y puisent des détenus destinés à être exécutés en représailles, notamment au camp de Souge voisin (voir plus). À partir de 1942, le camp entre dans une nouvelle phase avec l’intensification de la persécution antisémite. Il devient un lieu de regroupement et de transit pour les Juifs arrêtés en Gironde et dans le Sud-Ouest, avant leur transfert vers Drancy puis leur déportation vers Auschwitz. Cette phase est directement liée à l’action de Maurice Papon, qui supervise l’organisation administrative des rafles et des convois. Au total, dix convois partent de Bordeaux (gare Saint-Jean) vers Drancy entre juillet 1942 et mai 1944, transportant environ 1 600 Juifs, dont la plupart avaient transité par Mérignac. Ces convois sont au cœur du procès de Maurice Papon (1997-1998).
L’histoire du camp est profondément marquée par le rôle de Maurice Papon, dont la responsabilité est mise en lumière des décennies plus tard. Après une longue carrière dans l’administration française, il est mis en examen en 1983 et après quatorze années de procédure, le procès de Maurice Papon s'ouvre devant la cour d'assises de la Gironde à Bordeaux le 8 octobre 1997 et s'achève le 2 avril 1998 par la condamnation de Papon à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l'humanité, pour son rôle dans quatre convois de déportation (juillet 1942, août 1942, octobre 1942 et janvier 1944). Sn procès constitue un moment majeur dans la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la Shoah. Il met en évidence le rôle des fonctionnaires dans la mise en œuvre administrative de la persécution et contribue à inscrire le camp de Mérignac dans la mémoire nationale.
Au total, entre 8 000 et 10 000 personnes passent par le camp entre 1940 et 1944. Parmi elles figurent des Juifs déportés, des otages exécutés, des résistants, des étrangers et divers internés administratifs. Si les conditions de vie ne sont pas comparables à celles des camps d’extermination, elles restent extrêmement éprouvantes, marquées par la peur constante des transferts, la séparation des familles et la brutalité de certains gardiens. Le camp est évacué en août 1944, peu avant la libération de Bordeaux, et ses installations sont progressivement démantelées.
Après la guerre, le site tombe longtemps dans l’oubli, comme beaucoup de camps d’internement français. L’urbanisation progressive de Mérignac efface la plupart des traces matérielles, et la mémoire du lieu est principalement entretenue par les anciens internés, leurs familles et quelques historiens engagés. Ce n’est qu’à partir des années 1980, notamment avec les révélations sur Maurice Papon et les recherches historiques, que le camp retrouve une place dans l’espace public. Le procès de Papon joue un rôle décisif dans cette redécouverte. Suite à ces révélations un mémorial est inauguré dans les années 2010. Aujourd’hui, bien que largement absorbé par l’urbanisation, le site de Mérignac-Beaudésert est marqué par un espace mémoriel comprenant des panneaux explicatifs, des œuvres commémoratives et des lieux de recueillement. Le camp occupe une place particulière dans l’histoire des camps français : polyvalent dans ses fonctions, géré directement par l’administration française, situé en milieu urbain et longtemps oublié, il illustre à la fois la diversité des usages des camps et la responsabilité propre de l’État français dans la persécution. Comme l’ont souligné plusieurs historiens, il représente un exemple emblématique de la chaîne administrative ayant rendu possible la déportation, démontrant que celle-ci ne relève pas uniquement de la contrainte allemande mais bien d’un engagement actif de l’appareil d’État français sous le régime de Vichy.
À proximité le camp de Souge
À quelques kilomètres, le camp de Souge à Martignas-sur-Jalle, lieu d'exécution des otages, constitue un site mémoriel complémentaire, avec un mémorial des fusillés régulièrement entretenu par les autorités militaires françaises. Plusieurs internés de Mérignac furent ainsi fusillés au camp de Souge , qui devint le principal lieu d'exécution des otages en Gironde. Au total, 256 otages furent fusillés à Souge entre 1940 et 1944, dont une part importante était passée par Mérignac.
- 24 octobre 1941 : exécution de 50 otages à Souge en représailles à l'assassinat du conseiller militaire allemand Hans Reimers à Bordeaux le 21 octobre. Parmi eux figurait notamment Charles Tillon (homonyme du dirigeant communiste) et de nombreux militants raflés ;
- 21 septembre 1942 : exécution de 70 otages à Souge en représailles à des attentats commis à Paris.
Le réveil mémoriel vers un site-mémorial
Le réveil mémoriel du camp de Mérignac s'opéra à partir des années 1980, en plusieurs étapes :
- 1981 : publication par Michel Slitinsky de L'affaire Papon (Alain Moreau), qui révéla au grand public le rôle de Papon dans la déportation des Juifs de Bordeaux ;
- 1983 : mise en examen de Maurice Papon ;
- années 1990 : multiplication des recherches historiques, notamment par Michel Bergès (historien, témoin clé du procès Papon) et par Christophe Lastécouères ;
- 1997-1998 : procès de Maurice Papon à Bordeaux, qui plaça Mérignac au cœur de l'actualité ;
- années 2000 : pose de plaques commémoratives, organisation de cérémonies, intégration du camp dans les parcours pédagogiques et mémoriels ;
- 2015 : inauguration d'un mémorial sur le site, à l'initiative de la municipalité de Mérignac, de l'association « Mémoire des Camps » et des associations de déportés ;
- 2018 : ouverture du « Mémorial du camp de Mérignac-Beaudésert », espace pédagogique et commémoratif comprenant panneaux explicatifs, sculptures, espace de recueillement.
Le camp de Mérignac occupe une place particulière dans l'histoire des camps d'internement français :
- Camp polyvalent, il fut tour à tour camp d'internement administratif, camp d'otages, camp de transit pour la déportation, illustrant la plasticité du dispositif répressif français ;
- Camp directement géré par l'administration française, sans intervention allemande quotidienne, il incarne la responsabilité propre de l'État français dans la persécution ;
- Camp étroitement associé à la figure de Maurice Papon, il a constitué le support judiciaire d'une reconnaissance pénale historique de la complicité française dans la Shoah ;
- Camp situé à proximité immédiate d'une grande ville, il témoigne de la dimension urbaine de la répression, à la différence des camps isolés du Sud-Ouest (Gurs, Vernet, Rivesaltes) ;
- Camp longtemps oublié, redécouvert tardivement, il illustre les difficultés de la mémoire des camps français et le rôle décisif de la justice dans la révélation publique.