Le plus gros site de philosophie de France ! ABONNEZ-VOUS ! 4110 Articles, 1600 abonné·e·s, depuis 2006 . . . . . . . . 2 846  435 pages vues jusqu'à présent. Prestance et être apte à un plus grand nombre de choses.

La Garenne de philosophie

HISTOIRE / Baugé-en-Anjou, chantier de travail forestier 1607 ou anti-chambre des camps de concentration

HISTOIRE / Baugé-en-Anjou, chantier de travail forestier 1607 ou anti-chambre des camps de concentration
Le chantier forestier 1607 de Clefs

 

Un dispositif né de la législation antisémite de Vichy

C'est une page méconnue de la Shoah en Anjou, sur le lieu dit de Beauregard, à proximité du château de Mélinais, plus d'une centaine de juifs furent recrutés par les Mines de Lens comme bûcherons à Paris pour venir à Clefs-Val-d'Anjou, dans l'actuelle commune nouvelle de Baugé-en-Anjou (Maine-et-Loire), entre mars 1942 et novembre 1943. Ce « chantier forestier d'Israélites », organisé par le gouvernement français de Vichy, devint une souricière le 22 novembre 1943 quand la police allemande arrêta soixante-et-onze d'entre eux pour les déporter au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau.

Rares sont celles et ceux qui connaissent l'histoire du chantier forestier 1604 de Clefs. Entre 130 et 150 juifs y furent envoyés depuis Paris par l'État français pour y travailler comme bûcherons. Ce chantier s'inscrivait dans le cadre plus large des « Groupements de Travailleurs Étrangers » (GTE), créés par la loi du 27 septembre 1940, qui visaient à encadrer dans un régime de travail forcé les étrangers « en surnombre dans l'économie nationale ». À partir de 1941, des groupes spécifiquement composés de juifs furent constitués, sous l'autorité du Commissariat général aux questions juives dirigé par Xavier Vallat puis Darquier de Pellepoix.

Le chantier de Clefs dépendait administrativement du ministère de la Production industrielle, dans le contexte de la pénurie de combustibles qui frappait la France occupée. La forêt de Chandelais, vaste massif domanial de plus de 800 hectares aux portes de Baugé, fournissait le bois de chauffage acheminé vers la capitale. Les travailleurs juifs, pour la plupart étrangers ou apatrides (Polonais, Roumains, Russes, Allemands ayant fui le nazisme), étaient hébergés dans des baraquements sommaires au lieu-dit du Pâtis.

Selon les travaux de l'historien local Franck Marché, dont l'ouvrage Clefs, le chantier forestier, 1942-1943 constitue la principale source sur cet épisode, les conditions de vie y étaient rudes mais les hommes bénéficiaient d'une certaine liberté de mouvement. Ils étaient encadrés par des gardes français, fréquentaient les commerces du bourg, nouaient des liens avec la population locale. Certains obtenaient des permissions pour rejoindre leur famille à Paris.

Cette apparente normalité a longtemps masqué la véritable nature du dispositif. Comme l'a montré l'historienne Anne Grynberg dans Les Camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939-1944 (La Découverte, 1991), ces structures de travail forcé constituaient en réalité des réservoirs de main-d'œuvre que l'administration française pouvait livrer aux Allemands sur simple demande, conformément aux accords de collaboration policière signés en 1942 entre René Bousquet et le SS Karl Oberg.

 

La rafle du 22 novembre 1943

Au petit matin du 22 novembre 1943, la police de sécurité allemande d'Angers — la Sipo-SD dirigée localement par Hans-Dietrich Ernst, déjà responsable de plusieurs rafles dans la région — encercla le chantier. Soixante-trois hommes furent arrêtés sur place. Après 48 heures de détention à Angers, vraisemblablement dans les locaux de la prison du Pré-Pigeon ou à la caserne d'Angers, ils furent transférés vers Drancy dans des wagons à bestiaux, où ils arrivèrent le 24 novembre 1943. Simultanément, la police parisienne, en coordination avec les autorités allemandes, arrêta à leur domicile les bûcherons qui se trouvaient en permission auprès de leurs familles. Au total, soixante-et-onze hommes furent regroupés au camp de Drancy, antichambre de la déportation administrée depuis juillet 1943 par le SS Aloïs Brunner.

Le 7 décembre 1943, ces hommes furent embarqués dans le convoi n° 64 à destination d'Auschwitz-Birkenau. Selon les registres établis par Serge Klarsfeld dans son Mémorial de la déportation des Juifs de France (1978, complété en 2012), ce convoi transportait 1 200 déportés, dont une majorité fut sélectionnée pour la chambre à gaz dès l'arrivée le 10 décembre 1943. Seuls 188 hommes et 47 femmes furent admis au camp comme travailleurs forcés.

Sept des bûcherons de Clefs survécurent aux travaux forcés, à la sélection permanente, à la faim et aux marches de la mort de janvier 1945 lors de l'évacuation du camp face à l'avancée soviétique. Ils revinrent en France au printemps 1945, témoins d'une tragédie longtemps restée dans l'ombre.

 

Un travail de mémoire tardif mais essentiel

Pendant des décennies, l'histoire du chantier 1604 est restée largement ignorée, y compris localement. C'est grâce au travail patient de Franck Marché, à la mobilisation d'associations mémorielles et à l'action de la municipalité que cet épisode a refait surface. Le dimanche 10 décembre 2023, quatre-vingts ans jour pour jour après l'assassinat de la majorité de ces hommes à Birkenau, la commune de Baugé-en-Anjou leur a rendu un hommage solennel, comme l'a rapporté Laurence Plainfossé dans Ouest-France (« Shoah : un camp de juifs sort de l'oubli dans le Maine-et-Loire », 21 novembre 2023). Cet épisode illustre la responsabilité directe de l'État français dans la mise en œuvre de la Solution finale, telle que reconnue par le président Jacques Chirac dans son discours du Vél' d'Hiv' du 16 juillet 1995. Les bûcherons de Clefs ne furent pas victimes d'une rafle improvisée : ils avaient été préalablement identifiés, fichés, regroupés et assignés à résidence par l'administration française, qui les livra ensuite à l'occupant.

 

HISTOIRE / Baugé-en-Anjou, chantier de travail forestier 1607 ou anti-chambre des camps de concentration

 

Sources principales :

  • Franck Marché, Clefs, le chantier forestier, 1942-1943, édition à compte d'auteur.
  • Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France, FFDJF, 1978 (rééd. 2012).
  • Anne Grynberg, Les Camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939-1944, La Découverte, 1991.
  • Laurence Plainfossé, « Shoah : un camp de juifs sort de l'oubli dans le Maine-et-Loire », Ouest-France, 21 novembre 2023.
  • Archives départementales de Maine-et-Loire, sous-série relative aux GTE et aux réquisitions de main-d'œuvre.
  • Mémorial de la Shoah, Paris : dossiers du convoi n° 64 du 7 décembre 1943.
  • un témoignage de juin 1944
Localisation du camp de Beauregard dans la forêt de Clefs, proche de Baugé, Maine-et-Loire

Localisation du camp de Beauregard dans la forêt de Clefs, proche de Baugé, Maine-et-Loire

Carte de la forêt de Clefs, proche de Baugé, Maine-et-Loire

Carte de la forêt de Clefs, proche de Baugé, Maine-et-Loire

HISTOIRE / Baugé-en-Anjou, chantier de travail forestier 1607 ou anti-chambre des camps de concentration
Contrat avec les Mines de Lens

Contrat avec les Mines de Lens

Avis de déportation

Avis de déportation

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article