29 Mai 2026
À la fin de 1940, l’administration française, sur ordre allemand, procède au recensement des nomades et des Juifs dans la région. À partir de décembre 1940, un grand nombre de Tsiganes français et étrangers sont internés au camp de Poitiers. Ils ont été au préalable assignés à résidence, puis arrêtés ou regroupés lors de rafles et convoyés vers le camp.
Les Nomades arrivent dans un camp déjà occupé par des Espagnols, bientôt rejoints par des Juifs raflés dans la région. Le 1er décembre 1941, on compte 801 internés à Poitiers dont 27 Espagnols, 452 nomades, 322 Juifs (israélites), tous enfermés dans 15 baraques de 50 m sur 6 m, les différents groupes étant séparés par des clôtures internes.
Les conditions de vie sont qualifiées d’inhumaines par les témoignages et les travaux historiques. Le sol argileux transforme le camp en bourbier l’hiver. Il n’existe pas de chauffage efficace dans les baraques, ce qui rend le froid particulièrement difficile à supporter. La nourriture est insuffisante et déséquilibrée, provoquant malnutrition et maladies. Il manque cruellement de casseroles, sièges, tables, et le confort est presque inexistant. Les familles nomades (hommes, femmes, enfants) vivent ainsi dans des baraques surpeuplées, sous la surveillance de gendarmes et de gardiens français, sans perspective de libération, dans un enfermement strictement administratif.
En mai 1942, on recense encore 456 internés au camp.1 Le 1er juillet 1942, le camp contient 841 internés, dont 368 Juifs. La coexistence forcée de plusieurs catégories (Espagnols, Juifs, Nomades, futurs « politiques ») illustre la fonction de camp de tri et de transit que prend Poitiers dans le système répressif franco-allemand.
À partir de juillet 1942, commencent les déportations depuis Poitiers :
Le Mémorial des Nomades de France souligne que, dès juillet 1942, des déportations d’hommes nomades s’effectuent vers l’Allemagne, notamment vers Buchenwald et Sachsenhausen, dans le prolongement de l’opération “Meerschaum” de 1943, qui allie répression des opposants politiques et mise à disposition de travailleurs forcés pour les camps nazis. Une centaine de ces hommes nomades déportés depuis Poitiers mourront dans les camps.
Le 1er octobre 1942, le camp compte encore 459 nomades, mais il ne reste plus que 13 Juifs, la plupart ayant déjà été déportés. Poitiers devient alors, de plus en plus nettement, un camp à dominante “nomades”, avant sa transformation ultérieure.
En 1943, le camp de Poitiers reste un lieu d’internement pour les familles nomades, mais les hommes adultes sont de nouveau directement visés. Le 13 janvier 1943, 66 nomades sont déportés vers le camp de Sachsenhausen (Oranienburg) ; le 26 juin 1943, 25 hommes sont déportés vers Buchenwald. Ces déportations s’inscrivent dans la politique allemande de déportation de main‑d’œuvre et de répression des groupes jugés dangereux ou inutiles, avec la collaboration de l’administration française qui organise l’encadrement et les transferts depuis le camp.
Parallèlement, femmes, enfants et personnes âgées nomades demeurent internés dans le camp, dans des conditions toujours très dures. Les Nomades restent soumis à l’enfermement administratif, sans jugement, souvent depuis plusieurs années.
Les conditions de vie au camp de Poitiers étaient particulièrement dures :
À la fin de l'année 1941, les autorités allemandes et françaises décidèrent de concentrer les internés tsiganes de la zone occupée dans un grand camp central, jugé plus facilement gérable que la multiplication de petits camps locaux. Le choix se porta sur le camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), ancien camp militaire de grande capacité. En novembre 1941, un grosse partie des internés tsiganes du camp de Poitiers furent transférés vers Montreuil-Bellay, qui devint le plus grand camp d'internement pour nomades de France (jusqu'à 1 100 internés simultanément). Le camp de Poitiers conserva néanmoins une fonction résiduelle d'internement et de transit pour diverses catégories de personnes jusqu'à la Libération.
Outre sa fonction d'internement des Tsiganes, le camp de la route de Limoges à Poitiers joua également un rôle tragique dans la déportation des Juifs de la région. À partir de 1942, et particulièrement lors des grandes rafles de l'été 1942, le camp servit de lieu de regroupement pour des Juifs arrêtés dans la Vienne, les Deux-Sèvres, la Charente et la Charente-Maritime, avant leur transfert vers Drancy puis leur déportation vers Auschwitz-Birkenau.
En juin 1942, les étoiles jaunes sont distribués dans le camp.
Le convoi du 15 juillet 1942 notamment regroupa des Juifs internés à Poitiers et les achemina vers Drancy. Au total, plusieurs centaines de Juifs transitèrent par le camp de Poitiers entre 1942 et 1944, dont la majorité fut déportée et assassinée à Auschwitz. Les recherches de Serge Klarsfeld dans son Mémorial de la déportation des Juifs de France (1978) ont permis d'identifier nominativement la plupart de ces déportés.
À partir du 10 septembre 1942, le camp devient une annexe de la prison de la Pierre levée de Poitiers. Des condamnés de droit commun y sont transférés puis à partir de janvier 1943, des femmes résistantes politiques poitevines.
Le 29 décembre 1943 marque un tournant : le camp de Poitiers est vidé de ses 304 derniers occupants nomades. Tous sont transférés au camp de Montreuil‑Bellay (Maine‑et‑Loire), sur ordre allemand. Ce transfert a un objectif précis : libérer de la place à Poitiers pour accueillir 200 à 300 "politiques", principalement des femmes résistantes, souvent membres du PCF, en provenance de la prison de la Pierre-Levée à Poitiers. Le camp change ainsi de profil : de camp à forte population juive puis à prédominance nomade, il devient, à partir de 1944, un camp destiné surtout aux prisonniers politiques, bien que quelques transferts de Nomades vers Montreuil‑Bellay aient encore lieu en novembre 1944.
Les internés du camp de Poitiers étaient pour la plupart issus de familles tsiganes de l'Ouest de la France — Vendée, Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres, Vienne, mais aussi Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire. On y trouvait principalement des Manouches (Sintis de l'Ouest), des Gitans et des Yéniches, ainsi que des « voyageurs » non-tsiganes assimilés administrativement aux « nomades » en raison de leur mode de vie itinérant (forains, marchands ambulants, vanniers, etc.). Sur l’ensemble de son fonctionnement, de la fin 1939 à l’été 1944, le camp de la route de Limoges a vu passer entre 2 500 et 2 900 internés. Le VRID Mémorial propose la répartition suivante :*
Les nomades internés à Poitiers sont ainsi près de 500 selon le Mémorial des Nomades de France, jusqu’à 600 selon d’autres évaluations. Beaucoup y restent des mois, parfois plusieurs années, avant d’être transférés à Montreuil‑Bellay ou déportés vers les camps nazis (Buchenwald, Sachsenhausen). Pour l’ensemble des Juifs et des Nomades, Poitiers joue un rôle de camp de transit vers la déportation, mais aussi de camp d’internement prolongé, caractérisé par la misère matérielle, la promiscuité, la faim, les maladies, et la violence administrative et policière.
Le bilan exact des morts au camp de Poitiers reste difficile à établir avec précision. Selon les travaux des historiens spécialisés, plusieurs dizaines d'internés tsiganes moururent au camp ou des suites de leur internement, principalement des enfants en bas âge, des nourrissons et des personnes âgées. Plusieurs centaines de Juifs furent déportés via Poitiers vers Auschwitz, dont la grande majorité ne revint pas.
Après la guerre, comme pour les autres camps d'internement français, un silence quasi total s'établit autour du camp de Poitiers. Les Tsiganes survivants, marginalisés et stigmatisés, n'eurent ni les moyens ni l'écoute pour faire entendre leur témoignage. Aucune commémoration officielle, aucune stèle, aucune mention dans les manuels scolaires ne rappelait l'existence du camp. Les baraques furent démolies, le terrain rendu à d'autres usages, et la mémoire du lieu s'effaça presque entièrement.
Comme l'a souligné Henriette Asséo dans ses travaux sur l'histoire des Tsiganes (Les Tsiganes. Une destinée européenne, Gallimard, « Découvertes », 1994), cet oubli participa d'une double persécution : d'abord physique pendant la guerre, puis mémorielle après-guerre.
Poitiers fut libérée le 5 septembre 1944 par les Forces françaises de l'intérieur (FFI) et la 2e division blindée du général Leclerc. Cependant, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la libération ne signifia pas la fin immédiate de l'internement des Tsiganes. Le camp des Près-Mignons continua de fonctionner après la Libération, sous l'autorité du Gouvernement provisoire de la République française, sur la base du décret du 6 avril 1940 — toujours en vigueur — interdisant la circulation des nomades. Plusieurs dizaines d'internés tsiganes y demeurèrent jusqu'à la fin de 1945, certains étant ensuite transférés vers les derniers camps en activité (Alliers à Angoulême, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes dans l'Yonne), qui ne fermèrent définitivement qu'en mai 1946.
Après la guerre, le site, constitué de baraques précaires, est progressivement démantelé. Il se situe au bord de l’actuelle avenue Jacques‑Cœur, côté Gibauderie, de part et d’autre de l’actuelle rue du Père‑Jean‑Fleury, qui en rappelle aujourd’hui le souvenir. Il n’en reste pratiquement rien : les fouilles archéologiques menées par l’INRAP ont confirmé la pauvreté des vestiges laissés par les baraquements. Le terrain est réutilisé et l’espace urbain évolue, effaçant presque toute trace matérielle du camp. La mémoire du camp de Poitiers est longtemps restée discrète, comme celle de beaucoup de camps d’internement pour nomades en France. Il faut attendre le milieu des années 1980 pour qu’un geste public de commémoration soit posé :
le 4 septembre 1985, une stèle commémorative est inaugurée sur le site :
« En ce lieu se trouvait le camp d’Internement de la Route de Limoges.
Du mois de décembre 1940 à la Libération, le 5 septembre 1944, plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs et tsiganes et des résistants y furent entassés dans des conditions inhumaines, avant d’être déportés vers des camps de concentration et d’extermination nazis. »
le 16 juillet 1994, une seconde plaque est ajoutée, portant la mention :
« La République française en hommage aux victimes des persécutions racistes et antisémites et des crimes contre l’humanité commis sous l’autorité de fait, dite Gouvernement de l’État français (1940‑1944). N’oublions jamais. »
Ces deux stèles constituent aujourd’hui, avec quelques travaux historiques et actions pédagogiques, les principaux supports de mémoire publique pour ce camp. Il n’existe pas (à ce jour) de centre mémoriel dédié sur place comparable à celui projeté à Montreuil‑Bellay, mais le camp de Poitiers est intégré aux travaux sur l’internement des Nomades en France (Mémorial des Nomades de France, Mémorial de la Shoah, Chemins de mémoire, etc.). Cette persistance de l'internement des Tsiganes après la Libération constitue l'un des aspects les plus troublants de cette histoire : ni la République restaurée, ni les autorités militaires alliées, ni l'opinion publique ne s'émurent du maintien en captivité de familles entières pour le seul motif de leur mode de vie itinérant.
La reconnaissance de l'internement des Tsiganes en France et de la spécificité du camp de Poitiers fut le fruit d'un long et difficile travail mené par :
Plusieurs étapes marquantes peuvent être soulignées :
À Poitiers, le travail mémoriel autour du camp des Près-Mignons a connu des avancées significatives depuis les années 2010 :
Le site lui-même, profondément transformé par l'urbanisation de la périphérie poitevine, ne conserve plus de vestiges matériels significatifs du camp. C'est essentiellement par les archives, les témoignages et les commémorations que la mémoire du lieu se perpétue aujourd'hui.
Le camp de Poitiers présente plusieurs caractéristiques qui en font un site d'une importance particulière. Sa dimension d'internement familial des Tsiganes, dimension longtemps occultée de l'histoire des camps français ; sa double fonction, d'internement tsigane d'une part, de transit des Juifs vers la déportation d'autre part ; sa localisation en zone occupée, à proximité immédiate de la ligne de démarcation, qui en fit un rouage du dispositif répressif germano-français ; sa continuité après la Libération, illustration tragique de la persistance des préjugés et discriminations envers les Tsiganes dans la France de l'après-guerre ; le long silence mémoriel dont il fut l'objet, caractéristique de l'oubli général qui frappa l'internement des Tsiganes en France pendant plusieurs décennies.
Dans l’ensemble du dispositif français d’internement des Nomades (environ 6 500 Tsiganes internés entre 1940 et 1946 dans une trentaine de camps), Poitiers occupe une place singulière. C’est un centre de séjour surveillé en zone occupée, où l’internement des Nomades est mis en œuvre par l’administration française sur ordre allemand. Il associe dès 1940‑1941 réfugiés espagnols, Juifs, nomades, puis résistants, illustrant la logique de camp “polyvalent” de Vichy. Pour les Nomades, il est à la fois un camp d’internement familial (hommes, femmes, enfants) et un point de départ de déportations masculines vers les camps de concentration allemands (Sachsenhausen, Buchenwald), où une partie de ces hommes périront. Il sert de sas avant le transfert massif des familles nomades vers Montreuil‑Bellay en décembre 1943, qui deviendra le principal camp tsigane de France. Enfin, il est un exemple clair de la responsabilité directe de l’État français dans l’internement et la persécution des Juifs et des Nomades, dans un camp administré par des autorités françaises, sous tutelle allemande.
Comme l'a souligné Emmanuel Filhol, l'internement des Tsiganes en France constitue « un trou de mémoire » qu'il a fallu progressivement combler. Le camp de Poitiers, à l'instar de Montreuil-Bellay, de Mulsanne, de Jargeau, de Linas-Montlhéry, de Moisdon-la-Rivière, des Alliers à Angoulême et d'une trentaine d'autres camps, témoigne de l'ampleur insoupçonnée de cette persécution oubliée.
Sources principales :