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HISTOIRE / Camp d'internement pour tziganes de Poitiers

Le camp en janvier 1942 (Archives Départementales 86, 109 W).

Le camp en janvier 1942 (Archives Départementales 86, 109 W).

Le camp d’internement pour nomades de Poitiers, appelé officiellement Centre de séjour surveillé de la route de Limoges, est l’un des principaux lieux d’enfermement de Tsiganes / “nomades” dans la zone occupée, et un maillon important du dispositif français d’internement des Juifs et des Nomades entre 1940 et 1944. Situé au bord de l’actuelle avenue Jacques-Cœur, quartier de la Gibauderie à Poitiers (Vienne) au lieu-dit « Les Près-Mignons » (parfois orthographié « Les Prés-Mignons ») dans le quartier de la route de Limoges, Il fonctionne sous administration française, sous contrôle allemand, et voit passer au total 2 500 à 2 900 internés, dont 500 à 600 nomades et près de 1 800 à 1 900 Juifs. Longtemps oublié de la mémoire nationale, il a fait l'objet, depuis les années 2000, d'un important travail de recherche historique et de réhabilitation mémorielle, notamment sous l'impulsion de l'historien Jacques Sigot et plus récemment de Jean-Claude Farcy et Emmanuel Filhol.

 

 

Les origines du camp : des réfugiés espagnols au « centre de séjour surveillé

Le camp d'internement pour nomades de Poitiers dit de la route de Limoges ou encore dit des Près-Mignons à Poitiers est situé à la périphérie sud-est de la ville. Il est créé en 1939 pour accueillir les réfugiés espagnols de la Retirada, après la défaite de la République espagnole. Une quinzaine de baraquements de type Adrian est installé sur un terrain réquisitionné et argileux (non stabilisé par la suite) de 2 ha 44, le « Fief du pied de Marc », en périphérie de Poitiers. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il servit brièvement à l'internement de réfugiés espagnols de la Retirada en 1939, puis à l'accueil de réfugiés belges et français fuyant l'avance allemande au printemps 1940. 

Après la défaite de juin 1940 et l'occupation de la moitié nord de la France, Poitiers se trouva en zone occupée, à proximité immédiate de la ligne de démarcation qui passait à quelques kilomètres au sud de la ville. Cette situation géographique singulière fit du département de la Vienne un lieu stratégique du dispositif répressif allemand et français.

Après l’armistice du 22 juin 1940, le camp reste sous administration française, mais placé sous le contrôle étroit des autorités allemandes. Dans le cadre de la politique allemande et vichyste de tri et de catégorisation des populations jugées « indésirables », il est transformé en centre de séjour surveillé, c’est‑à‑dire un camp d’internement administratif, où l’on enferme, sans jugement, des personnes considérées comme dangereuses, suspectes ou racialement ciblées : réfugiés, Juifs, Nomades, puis résistants.

 

 
HISTOIRE / Camp d'internement pour tziganes de Poitiers
Plan du camp de la route de Limoges à Poitiers

Plan du camp de la route de Limoges à Poitiers

Le cadre juridique : une persécution préparée de longue date

L'internement des Tsiganes en France pendant la Seconde Guerre mondiale ne fut pas une invention de Vichy ni une simple conséquence de l'occupation allemande. Il s'inscrit dans une politique discriminatoire ancienne, dont les fondements juridiques remontent à la loi du 16 juillet 1912 « sur l'exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades », qui imposait aux « nomades » — catégorie administrative visant principalement les Tsiganes — le port d'un carnet anthropométrique particulièrement humiliant, comportant photographies, empreintes digitales et mensurations corporelles selon les méthodes d'Alphonse Bertillon.

Cette loi, qui resta en vigueur jusqu'en 1969 (!), constitua le socle juridique sur lequel s'appuyèrent les mesures d'internement à partir de 1939. Les principaux jalons en sont :

  • le décret du 6 avril 1940, signé par le président Albert Lebrun et le ministre de l'Intérieur Henri Roy, qui interdit la circulation des nomades sur l'ensemble du territoire métropolitain pendant la durée de la guerre et impose leur assignation à résidence ;
  • l'ordonnance allemande du 4 octobre 1940, prise par le Militärbefehlshaber in Frankreich (commandement militaire allemand en France), qui ordonne l'internement des nomades en zone occupée ;
  • la circulaire du 6 novembre 1940 du secrétaire d'État à l'Intérieur de Vichy, qui organise concrètement l'internement et désigne les premiers camps ;
  • diverses circulaires complémentaires précisant les modalités pratiques de l'internement.

Il est essentiel de souligner que la France fut le seul pays d'Europe occidentale à maintenir l'internement des Tsiganes après la Libération, le dernier camp (Angoulême, puis Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes) ne fermant qu'en mai 1946, soit un an après la fin officielle de la guerre en Europe.

 

Caractéristiques matérielles du camp

Le camp des Près-Mignons fut officiellement transformé en camp d'internement pour nomades en application de l'ordonnance allemande du 4 octobre 1940 et de la circulaire française du 6 novembre 1940. Les premiers internés tsiganes y arrivèrent dès la fin de l'année 1940 et le début de 1941. Le camp des Près-Mignons s'étendait sur plusieurs hectares et comprenait :

  • une vingtaine de baraques en bois de type « Adrian », vestiges des installations militaires antérieures, en mauvais état général ;
  • des installations sanitaires rudimentaires (puits, latrines sommaires, lavoirs collectifs) ;
  • une cuisine centrale et un réfectoire ;
  • une infirmerie sommaire ;
  • des bâtiments administratifs pour la direction du camp et le poste de garde ;
  • une enceinte de barbelés et plusieurs miradors.

Les baraques, conçues à l'origine pour un usage militaire temporaire, étaient particulièrement mal adaptées à l'hébergement de familles entières sur de longues périodes. Mal isolées, percées de courants d'air, infestées de vermine (poux, puces, rats), elles devinrent rapidement le théâtre de conditions de vie misérables, particulièrement éprouvantes durant les hivers rigoureux de 1940-1941, 1941-1942 et suivants.

 

HISTOIRE / Camp d'internement pour tziganes de Poitiers

L’internement des nomades et des Juifs (1940‑1942)

À la fin de 1940, l’administration française, sur ordre allemand, procède au recensement des nomades et des Juifs dans la région. À partir de décembre 1940, un grand nombre de Tsiganes français et étrangers sont internés au camp de Poitiers. Ils ont été au préalable assignés à résidence, puis arrêtés ou regroupés lors de rafles et convoyés vers le camp.

Les Nomades arrivent dans un camp déjà occupé par des Espagnols, bientôt rejoints par des Juifs raflés dans la région. Le 1er décembre 1941, on compte 801 internés à Poitiers dont 27 Espagnols, 452 nomades, 322 Juifs (israélites), tous enfermés dans 15 baraques de 50 m sur 6 m, les différents groupes étant séparés par des clôtures internes.

Les conditions de vie sont qualifiées d’inhumaines par les témoignages et les travaux historiques. Le sol argileux transforme le camp en bourbier l’hiver. Il n’existe pas de chauffage efficace dans les baraques, ce qui rend le froid particulièrement difficile à supporter.  La nourriture est insuffisante et déséquilibrée, provoquant malnutrition et maladies. Il manque cruellement de casseroles, sièges, tables, et le confort est presque inexistant. Les familles nomades (hommes, femmes, enfants) vivent ainsi dans des baraques surpeuplées, sous la surveillance de gendarmes et de gardiens français, sans perspective de libération, dans un enfermement strictement administratif.

 

1942 : apogée du camp, premières grandes déportations

En mai 1942, on recense encore 456 internés au camp.1 Le 1er juillet 1942, le camp contient 841 internés, dont 368 Juifs. La coexistence forcée de plusieurs catégories (Espagnols, Juifs, Nomades, futurs « politiques ») illustre la fonction de camp de tri et de transit que prend Poitiers dans le système répressif franco-allemand.

À partir de juillet 1942, commencent les déportations depuis Poitiers :

  • les Juifs sont majoritairement déportés vers Drancy puis les camps d’extermination nazis, dans le cadre des grandes rafles de l’été 1942 ;
  • les hommes nomades sont visés par une répression spécifique : en juillet 1942 puis en 1943, certains sont déportés vers les camps de concentration allemands, dans le cadre d’opérations de répression et de fourniture de main-d’œuvre forcée.

Le Mémorial des Nomades de France souligne que, dès juillet 1942, des déportations d’hommes nomades s’effectuent vers l’Allemagne, notamment vers Buchenwald et Sachsenhausen, dans le prolongement de l’opération “Meerschaum” de 1943, qui allie répression des opposants politiques et mise à disposition de travailleurs forcés pour les camps nazis. Une centaine de ces hommes nomades déportés depuis Poitiers mourront dans les camps.

Le 1er octobre 1942, le camp compte encore 459 nomades, mais il ne reste plus que 13 Juifs, la plupart ayant déjà été déportés. Poitiers devient alors, de plus en plus nettement, un camp à dominante “nomades”, avant sa transformation ultérieure.

 

1943 : déportations masculines et maintien de l’internement

En 1943, le camp de Poitiers reste un lieu d’internement pour les familles nomades, mais les hommes adultes sont de nouveau directement visés. Le 13 janvier 1943, 66 nomades sont déportés vers le camp de Sachsenhausen (Oranienburg) ; le 26 juin 1943, 25 hommes sont déportés vers Buchenwald. Ces déportations s’inscrivent dans la politique allemande de déportation de main‑d’œuvre et de répression des groupes jugés dangereux ou inutiles, avec la collaboration de l’administration française qui organise l’encadrement et les transferts depuis le camp.

Parallèlement, femmes, enfants et personnes âgées nomades demeurent internés dans le camp, dans des conditions toujours très dures. Les Nomades restent soumis à l’enfermement administratif, sans jugement, souvent depuis plusieurs années.

 

Les conditions de vie et mortalité

Les conditions de vie au camp de Poitiers étaient particulièrement dures :

  • alimentation insuffisante : la ration officielle, déjà faible, était souvent réduite par les détournements et les difficultés d'approvisionnement ;
  • promiscuité : familles entières entassées dans des baraques surpeuplées ;
  • maladies : épidémies récurrentes de typhoïde, dysenterie, gale, tuberculose, bronchopneumonies ;
  • froid : les hivers étaient particulièrement éprouvants, le chauffage étant rare ou inexistant ;
  • travail forcé : les internés adultes étaient astreints à des travaux divers, dans le camp ou à l'extérieur (agriculture, terrassement, entretien) ;
  • brutalités : les témoignages font état de violences physiques, d'humiliations et de sanctions arbitraires de la part de certains gardiens ;
  • séparation des familles : malgré le principe de l'internement familial, des transferts arbitraires séparaient régulièrement les proches.

 

Premier transfert vers Montreuil-Bellay (novembre 1941)

À la fin de l'année 1941, les autorités allemandes et françaises décidèrent de concentrer les internés tsiganes de la zone occupée dans un grand camp central, jugé plus facilement gérable que la multiplication de petits camps locaux. Le choix se porta sur le camp de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), ancien camp militaire de grande capacité. En novembre 1941, un grosse partie des internés tsiganes du camp de Poitiers furent transférés vers Montreuil-Bellay, qui devint le plus grand camp d'internement pour nomades de France (jusqu'à 1 100 internés simultanément). Le camp de Poitiers conserva néanmoins une fonction résiduelle d'internement et de transit pour diverses catégories de personnes jusqu'à la Libération.

 

Le camp de Poitiers et la déportation des Juifs

Outre sa fonction d'internement des Tsiganes, le camp de la route de Limoges à Poitiers joua également un rôle tragique dans la déportation des Juifs de la région. À partir de 1942, et particulièrement lors des grandes rafles de l'été 1942, le camp servit de lieu de regroupement pour des Juifs arrêtés dans la Vienne, les Deux-Sèvres, la Charente et la Charente-Maritime, avant leur transfert vers Drancy puis leur déportation vers Auschwitz-Birkenau.

En juin 1942, les étoiles jaunes sont distribués dans le camp.

Le convoi du 15 juillet 1942 notamment regroupa des Juifs internés à Poitiers et les achemina vers Drancy. Au total, plusieurs centaines de Juifs transitèrent par le camp de Poitiers entre 1942 et 1944, dont la majorité fut déportée et assassinée à Auschwitz. Les recherches de Serge Klarsfeld dans son Mémorial de la déportation des Juifs de France (1978) ont permis d'identifier nominativement la plupart de ces déportés.

À partir du 10 septembre 1942, le camp devient une annexe de la prison de la Pierre levée de Poitiers. Des condamnés de droit commun y sont transférés puis à partir de janvier 1943, des femmes résistantes politiques poitevines.

 

Second transfert vers Montreuil‑Bellay (décembre 1943)

Le 29 décembre 1943 marque un tournant : le camp de Poitiers est vidé de ses 304 derniers occupants nomades. Tous sont transférés au camp de Montreuil‑Bellay (Maine‑et‑Loire), sur ordre allemand. Ce transfert a un objectif précis : libérer de la place à Poitiers pour accueillir 200 à 300 "politiques", principalement des femmes résistantes, souvent membres du PCF, en provenance de la prison de la Pierre-Levée à Poitiers. Le camp change ainsi de profil : de camp à forte population juive puis à prédominance nomade, il devient, à partir de 1944, un camp destiné surtout aux prisonniers politiques, bien que quelques transferts de Nomades vers Montreuil‑Bellay aient encore lieu en novembre 1944.

 

Le bilan humain et le silence d'après-guerre

Les internés du camp de Poitiers étaient pour la plupart issus de familles tsiganes de l'Ouest de la France — Vendée, Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres, Vienne, mais aussi Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Indre-et-Loire. On y trouvait principalement des Manouches (Sintis de l'Ouest), des Gitans et des Yéniches, ainsi que des « voyageurs » non-tsiganes assimilés administrativement aux « nomades » en raison de leur mode de vie itinérant (forains, marchands ambulants, vanniers, etc.). Sur l’ensemble de son fonctionnement, de la fin 1939 à l’été 1944, le camp de la route de Limoges a vu passer entre 2 500 et 2 900 internés. Le VRID Mémorial propose la répartition suivante :*

  • 1 800 à 1 900 Juifs ;
  • 500 à 600 nomades (Tsiganes français et étrangers) ;
  • 200 à 300 “politiques” ;
  • quelques dizaines d’Espagnols et d’autres victimes de l’arbitraire.

Les nomades internés à Poitiers sont ainsi près de 500 selon le Mémorial des Nomades de France, jusqu’à 600 selon d’autres évaluations. Beaucoup y restent des mois, parfois plusieurs années, avant d’être transférés à Montreuil‑Bellay ou déportés vers les camps nazis (Buchenwald, Sachsenhausen). Pour l’ensemble des Juifs et des Nomades, Poitiers joue un rôle de camp de transit vers la déportation, mais aussi de camp d’internement prolongé, caractérisé par la misère matérielle, la promiscuité, la faim, les maladies, et la violence administrative et policière.

Le bilan exact des morts au camp de Poitiers reste difficile à établir avec précision. Selon les travaux des historiens spécialisés, plusieurs dizaines d'internés tsiganes moururent au camp ou des suites de leur internement, principalement des enfants en bas âge, des nourrissons et des personnes âgées. Plusieurs centaines de Juifs furent déportés via Poitiers vers Auschwitz, dont la grande majorité ne revint pas.

Après la guerre, comme pour les autres camps d'internement français, un silence quasi total s'établit autour du camp de Poitiers. Les Tsiganes survivants, marginalisés et stigmatisés, n'eurent ni les moyens ni l'écoute pour faire entendre leur témoignage. Aucune commémoration officielle, aucune stèle, aucune mention dans les manuels scolaires ne rappelait l'existence du camp. Les baraques furent démolies, le terrain rendu à d'autres usages, et la mémoire du lieu s'effaça presque entièrement.

Comme l'a souligné Henriette Asséo dans ses travaux sur l'histoire des Tsiganes (Les Tsiganes. Une destinée européenne, Gallimard, « Découvertes », 1994), cet oubli participa d'une double persécution : d'abord physique pendant la guerre, puis mémorielle après-guerre.

 

La libération et la persistance de l'internement (1944-1945)

Poitiers fut libérée le 5 septembre 1944 par les Forces françaises de l'intérieur (FFI) et la 2e division blindée du général Leclerc. Cependant, contrairement à ce que l'on pourrait penser, la libération ne signifia pas la fin immédiate de l'internement des Tsiganes. Le camp des Près-Mignons continua de fonctionner après la Libération, sous l'autorité du Gouvernement provisoire de la République française, sur la base du décret du 6 avril 1940 — toujours en vigueur — interdisant la circulation des nomades. Plusieurs dizaines d'internés tsiganes y demeurèrent jusqu'à la fin de 1945, certains étant ensuite transférés vers les derniers camps en activité (Alliers à Angoulême, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes dans l'Yonne), qui ne fermèrent définitivement qu'en mai 1946.

 Après la guerre, le site, constitué de baraques précaires, est progressivement démantelé. Il se situe au bord de l’actuelle avenue Jacques‑Cœur, côté Gibauderie, de part et d’autre de l’actuelle rue du Père‑Jean‑Fleury, qui en rappelle aujourd’hui le souvenir. Il n’en reste pratiquement rien : les fouilles archéologiques menées par l’INRAP ont confirmé la pauvreté des vestiges laissés par les baraquements. Le terrain est réutilisé et l’espace urbain évolue, effaçant presque toute trace matérielle du camp. La mémoire du camp de Poitiers est longtemps restée discrète, comme celle de beaucoup de camps d’internement pour nomades en France. Il faut attendre le milieu des années 1980 pour qu’un geste public de commémoration soit posé :

  • le 4 septembre 1985, une stèle commémorative est inaugurée sur le site :

    « En ce lieu se trouvait le camp d’Internement de la Route de Limoges.
    Du mois de décembre 1940 à la Libération, le 5 septembre 1944, plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants juifs et tsiganes et des résistants y furent entassés dans des conditions inhumaines, avant d’être déportés vers des camps de concentration et d’extermination nazis. »

  • le 16 juillet 1994, une seconde plaque est ajoutée, portant la mention :

    « La République française en hommage aux victimes des persécutions racistes et antisémites et des crimes contre l’humanité commis sous l’autorité de fait, dite Gouvernement de l’État français (1940‑1944). N’oublions jamais. »

Ces deux stèles constituent aujourd’hui, avec quelques travaux historiques et actions pédagogiques, les principaux supports de mémoire publique pour ce camp. Il n’existe pas (à ce jour) de centre mémoriel dédié sur place comparable à celui projeté à Montreuil‑Bellay, mais le camp de Poitiers est intégré aux travaux sur l’internement des Nomades en France (Mémorial des Nomades de France, Mémorial de la Shoah, Chemins de mémoire, etc.). Cette persistance de l'internement des Tsiganes après la Libération constitue l'un des aspects les plus troublants de cette histoire : ni la République restaurée, ni les autorités militaires alliées, ni l'opinion publique ne s'émurent du maintien en captivité de familles entières pour le seul motif de leur mode de vie itinérant.

 

Le réveil mémoriel : un long cheminement (1980-2020)

La reconnaissance de l'internement des Tsiganes en France et de la spécificité du camp de Poitiers fut le fruit d'un long et difficile travail mené par :

  • Jacques Sigot, instituteur et historien amateur, pionnier de la recherche sur les camps tsiganes de l'Ouest, particulièrement Montreuil-Bellay (Un camp pour les Tsiganes... et les autres : Montreuil-Bellay, 1940-1945, Wallâda, 1983, rééd. 1994) ;
  • Emmanuel Filhol, universitaire spécialiste de l'histoire des Tsiganes, auteur de nombreux ouvrages sur l'internement tsigane en France ;
  • Marie-Christine Hubert, historienne, co-auteure avec Filhol de la synthèse de référence ;
  • Henriette Asséo, directrice d'études à l'EHESS, pionnière des études tsiganes en France ;
  • les associations tsiganes (notamment l'Union française des associations tsiganes) et les descendants des internés, dont la mobilisation fut décisive.

Plusieurs étapes marquantes peuvent être soulignées :

  • 2010 : déclaration du président Nicolas Sarkozy reconnaissant publiquement la responsabilité de la France dans l'internement des Tsiganes ;
  • 29 octobre 2016 : discours solennel du président François Hollande à Montreuil-Bellay, reconnaissance officielle par la République française de sa responsabilité dans l'internement des Tsiganes et hommage aux victimes — moment historique majeur, considéré comme l'équivalent, pour les Tsiganes, du discours du Vél' d'Hiv prononcé par Jacques Chirac en 1995 pour les Juifs ;
  • multiplication des recherches universitaires et des publications scientifiques depuis les années 2000 ;
  • mobilisation locale à Poitiers pour la reconnaissance et la commémoration du camp des Près-Mignons.

 

Un lieu de mémoire aujourd'hui

À Poitiers, le travail mémoriel autour du camp des Près-Mignons a connu des avancées significatives depuis les années 2010 :

  • pose de panneaux explicatifs sur le site approximatif de l'ancien camp ;
  • cérémonies commémoratives régulières, notamment lors de la Journée nationale de la Résistance et de la Journée internationale de commémoration de l'Holocauste (27 janvier) ;
  • intégration de l'histoire du camp dans les parcours pédagogiques proposés aux établissements scolaires de la Vienne ;
  • travail mené par les Archives départementales de la Vienne pour identifier, classer et mettre à disposition les documents relatifs au camp ;
  • collaborations avec le Mémorial de la Shoah (Paris) et avec les institutions mémorielles tsiganes.

Le site lui-même, profondément transformé par l'urbanisation de la périphérie poitevine, ne conserve plus de vestiges matériels significatifs du camp. C'est essentiellement par les archives, les témoignages et les commémorations que la mémoire du lieu se perpétue aujourd'hui.

 

Place du camp de Poitiers dans l’histoire de l’internement nomade

Le camp de Poitiers présente plusieurs caractéristiques qui en font un site d'une importance particulière. Sa dimension d'internement familial des Tsiganes, dimension longtemps occultée de l'histoire des camps français ; sa double fonction, d'internement tsigane d'une part, de transit des Juifs vers la déportation d'autre part ; sa localisation en zone occupée, à proximité immédiate de la ligne de démarcation, qui en fit un rouage du dispositif répressif germano-français ; sa continuité après la Libération, illustration tragique de la persistance des préjugés et discriminations envers les Tsiganes dans la France de l'après-guerre ; le long silence mémoriel dont il fut l'objet, caractéristique de l'oubli général qui frappa l'internement des Tsiganes en France pendant plusieurs décennies.

Dans l’ensemble du dispositif français d’internement des Nomades (environ 6 500 Tsiganes internés entre 1940 et 1946 dans une trentaine de camps), Poitiers occupe une place singulière. C’est un centre de séjour surveillé en zone occupée, où l’internement des Nomades est mis en œuvre par l’administration française sur ordre allemand. Il associe dès 1940‑1941 réfugiés espagnols, Juifs, nomades, puis résistants, illustrant la logique de camp “polyvalent” de Vichy. Pour les Nomades, il est à la fois un camp d’internement familial (hommes, femmes, enfants) et un point de départ de déportations masculines vers les camps de concentration allemands (Sachsenhausen, Buchenwald), où une partie de ces hommes périront. Il sert de sas avant le transfert massif des familles nomades vers Montreuil‑Bellay en décembre 1943, qui deviendra le principal camp tsigane de France. Enfin, il est un exemple clair de la responsabilité directe de l’État français dans l’internement et la persécution des Juifs et des Nomades, dans un camp administré par des autorités françaises, sous tutelle allemande.

Comme l'a souligné Emmanuel Filhol, l'internement des Tsiganes en France constitue « un trou de mémoire » qu'il a fallu progressivement combler. Le camp de Poitiers, à l'instar de Montreuil-Bellay, de Mulsanne, de Jargeau, de Linas-Montlhéry, de Moisdon-la-Rivière, des Alliers à Angoulême et d'une trentaine d'autres camps, témoigne de l'ampleur insoupçonnée de cette persécution oubliée.

 

Sources principales :

  • Le site du VRID Mémorial a fait quelques articles très complets : Un camp de concentration français : Poitiers (1939-1945)
  • Emmanuel Filhol et Marie-Christine Hubert, Les Tsiganes en France. Un sort à part, 1939-1946, Paris, Perrin, 2009 (ouvrage de référence).
  • Emmanuel Filhol, La Mémoire et l'Oubli. L'internement des Tsiganes en France, 1940-1946, L'Harmattan, 2004.
  • Emmanuel Filhol, Un camp de concentration français. Les Tsiganes alsaciens-lorrains à Crest, 1915-1919, Presses universitaires de Grenoble, 2004.
  • Jacques Sigot, Un camp pour les Tsiganes... et les autres : Montreuil-Bellay, 1940-1945, Wallâda, 1983 (rééd. 1994).
  • Jacques Sigot, Ces barbelés oubliés par l'Histoire. Un camp pour les Tsiganes... et les autres, Montreuil-Bellay, 1940-1945, Wallâda, 1994.
  • Henriette Asséo, Les Tsiganes. Une destinée européenne, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1994.
  • Henriette Asséo, Ilsen About, Mathieu Pernot (dir.), Mondes tsiganes. Une histoire photographique, 1860-1980, Actes Sud, 2018.
  • Denis Peschanski, La France des camps. L'internement, 1938-1946, Paris, Gallimard, 2002.
  • Archives départementales de la Vienne, fonds relatifs au camp de Poitiers.
  • Discours du président François Hollande à Montreuil-Bellay, 29 octobre 2016 (texte officiel disponible sur le site de la présidence de la République).
  • Film : « Route de Limoges », Réalisation de Raphaël Pillosio, 2003, 39 min. Premier Prix de la production régionale aux Escales Documentaires de la Rochelle.
  • Le Picton 204, p1-14, article de Jacques Sigot : https://fnasat.centredoc.fr/doc_num.php?explnum_id=578
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