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HISTOIRE / Le camp d'internement de la Viscose

Cathécrale d'Albi

Cathécrale d'Albi

Le camp de la Viscose à Albi (1940-1941)

Un camp au cœur du quartier industriel Saint-Antoine d'Albi

Le camp de la Viscose, installé au lieu-dit Saint-Antoine dans la banlieue d’Albi (Tarn), à proximité immédiate de l’ancienne usine SNIA Viscose, est l’un de ces camps d’internement français mis en place à la fin de la IIIᵉ République puis sous Vichy pour regrouper des étrangers dits « indésirables » et des ressortissants du Reich, dont de très nombreux Juifs Il dépend de la 16ᵉ région militaire et est parfois désigné sous le nom de camp de Saint-Antoine, « camp de la Viscose » étant l’appellation liée à la grande usine de textiles artificiels toute proche. À l’origine, ce camp est conçu comme un centre de rassemblement placé sous contrôle militaire, destiné à surveiller et isoler des étrangers considérés comme suspects en temps de guerre Après la défaite de 1940 et l’installation du régime de Vichy, il est pleinement intégré à l’appareil d’internement administratif et devient un maillon d’un vaste système de camps et de groupements de travailleurs étrangers mis au service de la politique xénophobe, antisémite et répressive de l’État français.

Dans le cadre plus large de la politique française envers les étrangers, la création du camp de la Viscose s’inscrit dans la continuité du décret du 12 avril 1939 qui met en place les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE). Ces unités, formées principalement de réfugiés espagnols et d’autres étrangers, doivent en théorie permettre d’utiliser la main-d’œuvre étrangère dans l’économie de guerre, tout en maintenant ces hommes sous une stricte surveillance militaire Après la défaite, Vichy transforme et prolonge cette logique avec la loi du 27 septembre 1940, qui crée les Groupements de travailleurs étrangers (GTE), structures civiles ou para-militaires où sont affectés des milliers d’étrangers internés ou astreints au travail forcé. Le camp de la Viscose, qui fonctionne comme centre de rassemblement des étrangers, se voit ainsi rattaché à des GTE installés à Albi.

Dès juillet 1940, le camp de la Viscose est utilisé comme camp d’internement par les autorités françaises. On y enferme des étrangers « indésirables », en particulier des ressortissants du Reich (Allemands, Autrichiens, parfois apatrides d’origine germanophone), que l’administration française juge suspects pour des raisons politiques, raciales ou sécuritaires. Beaucoup de ces internés sont en réalité des réfugiés antinazis, mais aussi des Juifs qui, parce qu’ils viennent du Reich, sont globalement désignés comme « Allemands » aux yeux des autorités. Le camp de la Viscose fait alors partie d’un réseau de centres de rassemblement des étrangers répartis sur tout le territoire, au même titre que Libourne, Bergerac, Marmande, Saintes ou Villefranche-de-Rouergue.

Le camp est situé sur le plateau de Saint-Antoine, dans un secteur à proximité de l’ancienne usine de viscose qui donnera son nom au camp et plus tard au quartier de la ville Initialement prévu pour accueillir des prisonniers de guerre, le camp est constitué de baraquements en bois (6x32m, planchers en ciment) et d’installations sommaires, entourés de clôtures, et placé sous la garde de militaires et de gendarmes français. Le site est relativement isolé du centre-ville d’Albi, ce qui facilite la surveillance et limite les contacts avec la population civile Dans le langage administratif, il est rattaché à la 16ᵉ région militaire, ce qui illustre l’imbrication étroite entre les autorités militaires et la gestion de l’internement des civils étrangers au début de la guerre.

En 1940, le camp de la Viscose voit sa fonction évoluer avec la création des Groupements de travailleurs étrangers. Deux annexes sont alors rattachées au camp : le 317ᵉ GTE et le 321ᵉ GTE, tous deux implantés dans la région d’Albi. Ces groupements prolongent l’idée des Compagnies de travailleurs étrangers, mais dans un cadre explicitement organisé par Vichy pour fournir une main-d’œuvre bon marché, largement contrainte, aux besoins de l’économie (travaux forestiers, chantiers, agriculture, travaux publics) et, à partir de 1942, parfois au profit de l’occupant allemand. Les internés du camp peuvent être affectés à ces GTE, ce qui signifie, dans les faits, une alternance entre internement en camp et travail forcé sous surveillance dans différents chantiers de la région.

L’un des moments les plus tragiques de l’histoire du camp de la Viscose intervient le 10 août 1940. Ce jour-là, 674 ressortissants du Reich internés dans le camp, dont près de la moitié sont juifs, sont officiellement remis par les autorités françaises aux autorités allemandes. Cette remise de masse illustre la collaboration précoce de l’administration française avec les services du Reich, bien avant les grandes rafles de la zone occupée en 1942. Ces hommes, dont beaucoup avaient fui le nazisme, sont ainsi livrés au pouvoir qu’ils cherchaient à fuir, ce qui les expose à la déportation ou à d’autres formes de répression dans le système concentrationnaire allemand. Cette date marque un tournant : le camp de la Viscose n’est plus seulement un lieu de rétention, mais devient un rouage de la politique de remise de prisonniers et d’internés aux nazis.

Le fonctionnement quotidien du camp obéit aux règles générales de l’internement administratif français sous Vichy. Les internés sont privés de liberté sans jugement, par simple décision du préfet ou du ministère de l’Intérieur, sur la base de leur nationalité, de leur origine ou de leurs opinions politiques. La vie dans le camp est rythmée par des appels, des inspections, des distributions de nourriture, souvent insuffisante, et par des contraintes sanitaires difficiles : promiscuité dans les baraques, manque d’hygiène, maladies favorisées par la sous-alimentation et le manque de soins. Dans certains cas, des correspondances et des colis sont tolérés, mais toujours sous contrôle, comme l’attestent les documents postaux liés aux camps de ce type. Le camp de la Viscose, à l’instar d’autres camps français, est ainsi un espace de précarité extrême, où la survie dépend à la fois de la solidarité entre détenus et de l’arbitraire administratif.

 

Les annexes : 317e et 321e GTE

En 1940, le camp de la Viscose ouvrit deux annexes à Albi, organisées sous la forme de Groupements de Travailleurs Étrangers (GTE) : le 317e GTE et le 321e GTE. Ces structures, créées par la loi du 27 septembre 1940, succédèrent aux Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE) instaurées par le décret du 12 avril 1939. Les GTE constituaient un dispositif de travail forcé encadré imposé aux étrangers en situation irrégulière, aux réfugiés sans ressources et aux anciens internés des camps français. Officiellement présentés comme une mesure d'« utilisation de la main-d'œuvre étrangère », les GTE étaient en réalité des structures coercitives soumises à un régime militaire strict, avec discipline, sanctions, encadrement et impossibilité de quitter le groupement sans autorisation. Les internés des GTE étaient employés à des travaux divers : agriculture, foresterie, terrassement, travaux publics, industrie, etc., au profit d'employeurs publics ou privés. Une part importante d'entre eux étaient des Juifs étrangers, ce qui en fit, à partir de 1942, des réservoirs privilégiés pour les rafles et les déportations organisées par les autorités allemandes et françaises.

La politique de Vichy à l’égard des GTE est encadrée par un ensemble de textes législatifs et réglementaires qui viennent durcir le régime des travailleurs étrangers. Après la loi fondatrice de septembre 1940, le décret du 22 février 1941 précise les sanctions applicables dans les GTE. Ce texte prévoit un arsenal disciplinaire sévère à l’encontre des étrangers affectés aux groupements, en cas de refus de travail, de tentative de fuite ou d’indiscipline : peines de détention, renvoi en camp d’internement, voire transfert dans des structures plus dures. Ces sanctions renforcent le caractère coercitif du dispositif : le travail n’a plus rien de volontaire, il est imposé, sous peine de répression. Le camp de la Viscose, par les GTE qui lui sont rattachés, participe directement à ce système de travail forcé encadré par un droit d’exception.

Sur le plan juridique, l’existence des GTE, et donc indirectement des annexes liées au camp de la Viscose, se poursuit jusqu’à la fin de la guerre et au début de la Libération. Ce n’est qu’avec l’ordonnance du 2 novembre 1945 que les Groupements de travailleurs étrangers sont officiellement dissous. Ce texte marque la fin d’un système qui, de 1939 à 1945, aura permis à l’État français, successivement républicain, puis vichyste, puis provisoire, de regrouper, surveiller et exploiter la force de travail de dizaines de milliers d’étrangers et d’apatrides, souvent réfugiés, souvent juifs, en se servant d’une succession de dispositifs : CTE, camps d’internement, GTE. Le camp de la Viscose n’est qu’un épisode, bref mais significatif, de cette histoire.

 

Chronologie

  • 12/04/1939 : Décret du 12 avril 1939 sur la création des CTE (Compagnies de Travailleurs Étrangers).
  • 10/08/1940 : 674 ressortissants du Reich, dont la moitié sont juifs, internés au camp de la Viscose sont remis aux autorités allemandes. (Albi)
  • 27/09/1940 : Loi du 27 septembre 1940 sur la création des GTE (Groupements des Travailleurs Étrangers).
  • 22/02/1941 : Décret du 22 février 1941 sur les sanctions à appliquer dans les GTE (Groupements des Travailleurs Étrangers).
  • 02/11/1945 : Ordonnance du 2 novembre 1945 sur la dissolution des GTE (Groupements de Travailleurs Étrangers).

 

Aujourd'hui

L’histoire du camp de la Viscose reste aujourd’hui moins connue que celle des grands camps du Sud-Ouest, mais elle s’inscrit pleinement dans la cartographie des camps d’internement français recensés par les historiens. À Albi, la mémoire du lieu est intimement liée au passé industriel du quartier de la Viscose, dominé par l’usine de textiles artificiels qui a donné son nom au secteur. Dans la synthèse des recherches disponibles, le camp de la Viscose à Saint-Antoine apparaît comme un centre de rassemblement des étrangers de taille importante, utilisé en 1940-1941 pour l’internement de ressortissants du Reich, dont une forte proportion de Juifs, et intégré au système des GTE. L’épisode du 10 août 1940, avec la remise de 674 internés aux autorités allemandes, illustre de façon particulièrement nette le rôle actif de l’administration française dans la persécution de ces populations. Si le camp n’a fonctionné qu’un peu plus d’un an, son histoire éclaire le fonctionnement concret de la politique d’internement et de collaboration, au croisement de la répression politique, du racisme d’État et de l’exploitation de la main-d’œuvre étrangère.

 

Sources principales :

  • Jean-Claude Bonnet, Les Pouvoirs publics français et l'immigration dans l'entre-deux-guerres, Presses universitaires de Lyon, 1976.
  • Peter Gaida, Camps de travail sous Vichy. Les « Groupes de Travailleurs Étrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, Books on Demand, 2014.
  • Christian Eggers, Unerwünschte Ausländer. Juden aus Deutschland und Mitteleuropa in französischen Internierungslagern 1940-1942, Berlin, Metropol, 2002.
  • Eric Malo, Le Camp de Noé (1941-1947), Privat, 2002 (pour le contexte régional).
  • Archives départementales du Tarn, fonds relatifs au camp de la Viscose et aux GTE d'Albi.
  • Archives municipales d'Albi.
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