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HISTOIRE / Le camp des Milles

Le camp des Milles (1939-1942)

 

Le camp des Milles, situé dans le hameau du même nom sur la commune d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), occupe une place singulière dans l'histoire des camps d'internement français. À la différence de Gurs, de Rivesaltes ou du Vernet d'Ariège, construits ex nihilo, le camp des Milles fut établi dans une ancienne tuilerie désaffectée, la Tuilerie des Milles, fondée en 1882 et fermée à la fin des années 1930. Ce vaste bâtiment de briques, avec ses fours, ses séchoirs et ses ateliers, devait servir de cadre à l'internement de plusieurs milliers de personnes entre 1939 et 1942.

Le site est aujourd'hui le seul grand camp d'internement et de déportation français encore intact, ce qui lui confère une valeur mémorielle exceptionnelle. Depuis 2012, il abrite le Site-Mémorial du Camp des Milles, fondation reconnue d'utilité publique, qui constitue à la fois un lieu d'histoire, un musée et un centre éducatif de référence sur les génocides et les crimes contre l'humanité.

Première période : l'internement des « ressortissants des puissances ennemies » (septembre 1939 - juin 1940)

Le camp est ouvert le 12 septembre 1939, quelques jours après la déclaration de guerre, par décision du gouvernement Daladier. Sa fonction première est d'interner les ressortissants du Reich allemand et de l'Empire austro-hongrois résidant en France, considérés comme « sujets ennemis » au titre du décret du 1er septembre 1939.

Or, par un paradoxe tragique, la grande majorité de ces internés étaient en réalité des antinazis, des Juifs, des intellectuels et des artistes ayant fui le IIIe Reich depuis 1933. La République française, en les internant, frappait ainsi ceux-là mêmes qui avaient cherché refuge sur son sol au nom des libertés. Comme l'a souligné l'historien Denis Peschanski dans La France des camps (Gallimard, 2002), cette situation constitue l'une des contradictions les plus douloureuses de la fin de la Troisième République.

Le camp des Milles devint ainsi, malgré lui, un extraordinaire foyer de création intellectuelle et artistique. Environ 3 500 internés y séjournèrent durant cette première période, parmi lesquels figurent quelques-unes des plus grandes figures de la culture européenne du XXe siècle :

Max Ernst (1891-1976), peintre surréaliste allemand, arrêté en septembre comme « ressortissant ennemi » (car allemand) après la déclaration de guerre le 1er septembre 1940 ; il sera libéré quelques semaines plus tard grâce à l'intercession de Paul Éluard et Varian Fry. Arrêté une seconde fois par la Gestapo après l'occupation allemande, puis Varian Fry, qui l'aide à fuir vers les États-Unis en 1941. Il réalisa au camp plusieurs œuvres et témoigna par la suite dans ses écrits et tableaux ;

Hans Bellmer (1902-1975), artiste et photographe surréaliste, qui dessina notamment le célèbre portrait tout en motif briques de Max Ernst sur un mur du camp ;

Lion Feuchtwanger (1884-1958), écrivain allemand, dont le récit Le Diable en France (Unholdes Frankreich, 1942) constitue l'un des témoignages majeurs sur l'internement aux Milles ;  arrêté en septembre 1939 comme « ressortissant ennemi » et libéré en novembre 1940 grâce à l'aide de Varian Fry et Hiram Bingham IV (vice-consul américain à Marseille), puis exilé aux États-Unis.

Willi Münzenberg, militant communiste allemand, arrêté comme « ressortissant ennemi », il meurt en 1940 dans des circonstances troubles (suicide ou assassinat ?).

Golo Mann (1909-1994), historien, fils de Thomas Mann ; en mai 1940, il s'était engagé dans l'armée française mais est arrêté à la défaite en tant qu'anti-fasciste ; il réussit à s'enfuir du camp des Milles par les Pyrénées avec son oncle Heinrich et quelques autres personnes grâce à l'aide de Varian Fry.

Franz Hessel (1880-1941), écrivain et traducteur, ami de Walter Benjamin, avec qui il traduit trois volumes d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, et père de Stéphane Hessel ;

Walter Hasenclever (1890-1940), dramaturge expressionniste, qui se suicida au camp le 21 juin 1940 à l'annonce de l'arrivée imminente des troupes allemandes ;

Erich Itor Kahn (1905-1956), compositeur ;

Robert Liebknecht (1903-1994), peintre, fils de Karl Liebknecht ;

Il n'y a pas que Max Ernst qui soit interné de septembre 1939 à octobre 1940 et libéré Grâce à Varian Fry.

Heinrich Maria Ledig-Rowohl, sur la même période, éditeur allemand, interné comme « ressortissant ennemi ».

Alfred Sohn-Rethel, peintre et philosophe allemand, interné, sur la même période, comme « ressortissant ennemi ».

Gustav Regler, écrivain allemand, interné, sur la même période,  comme « ressortissant ennemi ».

Il y a aussi Oskar Schindler, l'industriel allemand, qui n'a pas été interné, a passé quelques jours au camp des Milles en octobre 1940 avant de s'installer en zone libre. Source : Le Monde - Oskar Schindler au camp des Milles. Peut-on émettre l'hypothèse qu'il a participé à la libération de ses compatriotes ?

Les internés transformèrent les fours de la tuilerie en lieux de vie, de création et de débat. Des fresques, des dessins muraux, des décors peints dans le réfectoire des gardiens (la « salle des peintures ») subsistent encore aujourd'hui et constituent un patrimoine artistique unique au monde, témoignage de la résistance par la création face à l'enfermement.

 

Le « train des Milles » de juin 1940

En juin 1940, à l'approche de l'avancée allemande, les autorités françaises décident d'évacuer les internés des Milles vers le sud-ouest. Le 22 juin 1940, jour même de la signature de l'armistice à Rethondes, un convoi ferroviaire, resté dans l'historiographie sous le nom de « train des Milles », quitte la gare des Milles avec environ 2 000 internés à destination de Bayonne où un bateau pour l'Ammérique les attendait, mais ils arrivèrent à Bayonne après l'avancée allemande et durent donc pour beaucoup d'entre eux passer par l'Espagne puis le Portugal pour rejoindre les États-Unis. Il y a un film, Les Milles, sous-titré le train de la liberté et sorti en 1995, avec Jean-Pierre Marielle et Philippe Noiret, qui retrace cette histoire. Il ne faut pas la confondre avec  le « train fantôme » parti lui de Toulouse en juillet 1944, avec notamment 403 internés du camp du Vernet à son bord (partis eux le 30 juin 1944), qui erra deux mois et qui représente le dernier convoi vers les camps de la mort

 

Deuxième période : sous Vichy, vers la déportation (1940-1942)

Après l'armistice et l'instauration du régime de Vichy, le camp des Milles est rouvert et passe sous la tutelle du ministère de l'Intérieur français. Sa fonction évolue : il devient successivement camp d'internement administratif, centre de transit pour l'émigration (1940-1941) et, à partir de l'été 1942, camp de regroupement avant déportation.

D'août 1940 à décembre 1941, le camp des Milles fonctionne en lien étroit avec les organisations d'aide à l'émigration, notamment l'Emergency Rescue Committee dirigé à Marseille par l'Américain Varian Fry, le HICEM (organisation juive d'aide à l'émigration) et l'Unitarian Service Committee. Plusieurs centaines d'internés parviennent ainsi à obtenir des visas pour les États-Unis, le Mexique ou les pays d'Amérique latine et à quitter la France via Marseille et Lisbonne. Ce moment singulier a été remarquablement documenté par Varian Fry lui-même dans Surrender on Demand (1945, trad. fr. La Liste noire, Plon, 1999) et par Rosemary Sullivan dans Villa Air-Bel (2006).

À partir de l'été 1942, dans le cadre des accords Bousquet-Oberg entre Vichy et les SS, le camp des Milles change radicalement de nature. Devenu camp de regroupement avant déportation pour les Juifs de la région marseillaise et de l'ensemble de la zone non occupée, il sert de plaque tournante pour les convois vers Drancy, antichambre d'Auschwitz-Birkenau.

Du 2 août au 15 septembre 1942, cinq convois de déportation partent directement des Milles ou en sont issus, transférant plus de 2 000 Juifs, hommes, femmes, enfants, vers Drancy puis Auschwitz. Comme l'a établi Serge Klarsfeld dans son Mémorial de la déportation des Juifs de France (FFDJF, 1978), la quasi-totalité de ces déportés furent assassinés à l'arrivée à Birkenau, gazés dès la sortie des wagons.

Les rafles d'août 1942 en zone non occupée, décidées sans pression directe des Allemands, dans le cadre d'un « zèle » spécifiquement français, voient affluer aux Milles des milliers de Juifs étrangers raflés dans les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, le Var et les départements alpins. Des scènes déchirantes s'y déroulent, notamment la séparation des enfants de leurs parents, malgré l'intervention d'œuvres caritatives comme l'OSE (Œuvre de secours aux enfants), l'Amitié chrétienne du père Marie-Benoît et du pasteur Marc Boegner, ou la Cimade. Certains enfants purent être sauvés in extremis par ces réseaux, mais beaucoup furent déportés avec leurs familles.

 

Fermeture et abandon (fin 1942-1945)

Après l'occupation de la zone sud par les troupes allemandes le 11 novembre 1942, le camp des Milles perd progressivement sa fonction de camp d'internement majeur. Les derniers internés sont transférés vers d'autres camps (notamment Drancy) ou libérés. Le site est partiellement utilisé jusqu'à la Libération comme dépôt et lieu de transit, sans retrouver son activité antérieure. À la Libération, le bâtiment retrouve brièvement sa vocation industrielle puis tombe progressivement en désuétude. Pendant des décennies, la tuilerie reste silencieuse, ses murs portant encore les traces, peintures, graffitis, inscriptions, des internés qui y avaient été enfermés.

 

La construction tardive d'un haut lieu de mémoire

Comme pour l'ensemble des camps d'internement français, la mémoire du camp des Milles fut longtemps occultée. Ce n'est qu'à partir des années 1980-1990, dans le contexte du « réveil mémoriel » consécutif au procès Barbie (1987), au procès Touvier (1994) et au discours du Vél' d'Hiv' de Jacques Chirac (16 juillet 1995), que le site fut progressivement reconnu comme un lieu majeur de l'histoire des persécutions antisémites en France. Sous l'impulsion notamment de l'historien et résistant Alain Chouraqui, président de la Fondation du Camp des Milles - Mémoire et Éducation, le site fut sauvé de la destruction, restauré et transformé en un vaste mémorial. Après plus de vingt ans de travaux et de mobilisations, le Site-Mémorial du Camp des Milles fut officiellement inauguré le 10 septembre 2012 par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault.

Le mémorial propose aujourd'hui trois parcours articulés :

  • un volet historique, retraçant l'histoire du camp depuis 1939 ;
  • un volet mémoriel, centré sur les déportés et les œuvres d'art créées sur place ;
  • un volet réflexif, consacré à l'étude des mécanismes des génocides du XXe siècle (Shoah, génocide arménien, génocide des Tutsi au Rwanda) et à la prévention des dérives racistes, antisémites et totalitaires.

Le wagon de déportation, exposé sur les voies adjacentes au bâtiment, constitue l'un des éléments les plus poignants du mémorial.

Le camp des Milles occupe une place singulière dans le paysage mémoriel français pour plusieurs raisons :

  1. C'est le seul grand camp d'internement français encore intact, ce qui en fait un témoin matériel irremplaçable ;
  2. Il concentre les trois moments clés de l'internement administratif français : l'internement républicain des « ressortissants ennemis » (1939-1940), l'internement vichyste (1940-1942), et la déportation des Juifs (1942) ;
  3. Il fut un foyer culturel exceptionnel, avec la présence de figures majeures de l'art et de la pensée européenne ;
  4. Il illustre la responsabilité spécifique de l'État français dans la déportation, conformément à la reconnaissance officielle exprimée par Jacques Chirac en 1995 puis par François Hollande en 2012 ;
  5. Il propose un modèle pédagogique original, articulant histoire, mémoire et réflexion contemporaine sur les mécanismes des génocides, conformément aux travaux d'Hannah Arendt, de Raul Hilberg et de Stanley Milgram.

 

Sources principales :

  • Alain Chouraqui (dir.), Pour résister. À l'engrenage des extrémismes, des racismes et de l'antisémitisme, Le Cherche-Midi, 2017.
  • André Fontaine, Un camp de concentration à Aix-en-Provence ? Le Camp des Milles, 1939-1942, Édisud, 1989 (ouvrage de référence).
  • Denis Peschanski, La France des camps. L'internement, 1938-1946, Paris, Gallimard, 2002.
  • Lion Feuchtwanger, Le Diable en France, Paris, Belfond, 1985 (rééd.), témoignage majeur.
  • Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France, FFDJF, 1978 (rééd. 2012).
  • Anne Grynberg, Les Camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939-1944, Paris, La Découverte, 1991.
  • Varian Fry, La Liste noire, Plon, 1999 (trad. de Surrender on Demand, 1945).
  • Rosemary Sullivan, Villa Air-Bel. Marseille 1940. Des artistes en exil dans la France de Vichy, Plon, 2007.
  • Site officiel du Mémorial : www.campdesmilles.org
  • Archives départementales des Bouches-du-Rhône, fonds relatifs au camp des Milles.
  • Fondation du Camp des Milles - Mémoire et Éducation, publications scientifiques et catalogues d'exposition.
  • Mémorial du Camp des Milles
  • Le Monde - Les artistes au camp des Milles
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