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La Garenne de philosophie

FOURIERISME / Victor Considerant

FOURIERISME / Victor Considerant

Dans le second texte, après l'image, vous verrez :

  • Sa biographie : naissance à Salins (1808), formation polytechnicienne
  • Sa rencontre décisive avec Clarisse Vigoureux à Besançon
  • Sa conversion au fouriérisme à 17 ans et son mariage avec Julie Vigoureux
  • Sa carrière militaire à Metz et ses premiers articles de vulgarisation (1830-1831)
  • Sa démission de l'armée en 1831 pour se consacrer au fouriérisme
  • La tentative de Condé-sur-Vesgre (1833) et son échec
  • La fondation de La Phalange (1836) puis de La Démocratie pacifique (1843)
  • Son élection comme député en 1848 et son engagement politique
  • L'exil après le 13 juin 1849 et le coup d'État de 1851
  • Le projet de la colonie de Réunion au Texas (1854-1858)
  • Le désastre de cette expérience et ses causes multiples
  • Son long exil américain (1855-1869)
  • Son retour en France et ses dernières années dans l'obscurité
  • Son héritage ambigu comme vulgarisateur mais aussi simplificateur de Fourier

Victor Prosper Considerant naît le 12 octobre 1808 à Salins-les-Bains, dans le Jura, et suit une formation d’ingénieur à l’École polytechnique (promotion X 1826) avant l’École d’application de l’artillerie et du génie de Metz, où il commence à diffuser les idées de Charles Fourier qu’il a découvertes grâce à Clarisse Vigoureux, correspondante assidue qui l’initie au fouriérisme. Le fouriérisme désigne une doctrine de réforme sociale fondée sur l’association volontaire et la « série des passions », visant l’organisation harmonieuse du travail et de la vie en commun par des unités sociétaires nommées phalanges, vivant dans des édifices appelés phalanstères. À partir de 1830, Victor Considerant publie dans le Mercure de France, puis cofonde en 1832 le journal Le Phalanstère, s’impose comme rédacteur et propagateur.

Après l’échec d’une première colonie ou phalanstère à Condé-sur-Vesgre (1833), il publie La Destinée sociale (1834).Peu d'années après, cet ingénieur polytechnicien démissionne de l’armée en 1836 pour vouer sa vie à la propagation de ses idées. Après la mort du maître Charles Fourier en 1837, il devient chef du mouvement phalanstérien et l’un des principaux animateurs de l’Ecole Sociétaire.

Pour diffuser les idées de Fourier, il se lance dans la presse et dans l'écritqure. Au niveau éditorial, il lance La Phalange (1836) puis La Démocratie pacifique (1843). Entre temps, il épouse Julie Vigoureux en 1838. Nonobstant, il organise le mouvement avec une discipline doctrinale forte qui passe par des présentations systématiques et des essais pratiques de « vie associative ». Cette trajectoire est documentée par des dossiers biographiques, des notices d’archives et des synthèses savantes qui situent Victor Considerant au cœur du socialisme dit utopique et des expérimentations phalanstériennes de la monarchie de Juillet. Son action doctrinale se précise par des ouvrages de systématisation et des propositions juridiques et politiques. Dans l’Exposition du système de Fourier (1845) et les Principes du socialisme (1847), il vulgarise et rationalise la théorie de l’association, du travail « attrayant » et de la répartition graduée des revenus, tout en esquissant un modèle institutionnel adapté à une société d’atelier et de coopération. Par « travail attrayant », on entend une organisation où la diversité des tâches, la libre combinaison des groupes et la stimulation des passions rendent le labeur désirable et soutenu, en opposition au travail contraint.

Il a ensuite toute une période politique. En 1846, il formule en droit constitutionnel la représentation proportionnelle, c’est-à-dire un mode de scrutin qui attribue les sièges aux listes en proportion des suffrages obtenus, cherchant une équité de représentation des courants politiques ; il est considéré comme l’inventeur de la représentation proportionnelle (scrutin proportionnel plurinominal). Élu en 1848, il défend l’inscription du droit au travail dans la Constitution et il est le seul député à proposer le suffrage des femmes en juin, une proposition isolée qui préfigure des évolutions ultérieures du droit électoral. Ces prises de position, articulées à un projet de « ministère du progrès » chargé d’expérimentations sociales, sont relevées par les synthèses historiennes et les pages d’archives publiques, avec l’insistance sur sa méthode de réforme par la loi et l’expérience encadrée.

L’année 1849 marque un tournant : engagé contre l’appui officiel à la restauration pontificale face à la République romaine, il est visé par une mesure d’arrestation après la journée du 13 juin et se réfugie en Belgique, puis part pour les États-Unis où l’appui d’Albert Brisbane et des réseaux sociétaires lui permet de tenter une implantation au Texas. La colonie de Réunion, près de Dallas, fondée vers 1854–1855, veut incarner une phalange concrète, à la fois agricole et artisanale, avec une vie commune pensée pour la compatibilité des passions et une gestion des biens en association. Les difficultés d’approvisionnement, les tensions internes, les aléas politiques et les conditions environnementales conduisent à son déclin jusqu’en 1861, et Considerant se replie à San Antonio, où meurt Clarisse Vigoureux en 1865. Cette séquence texane, très étudiée par les historiens du fouriérisme transatlantique, illustre la limite des transplantations sociétaires en contexte pionnier et la friction entre le modèle théorique et les contingences matérielles du Nouveau Monde.

Rentré en France en 1869 par amnistie, Considerant adhère à la Première Internationale et soutient la Commune de Paris en 1871, avant de se retirer de la vie politique. Il finit sa vie au Quartier latin, fidèle à un ethos d’étude et de transmission, et meurt le 27 décembre 1893 à Paris ; ses restes sont déposés au columbarium du Père-Lachaise. Au-delà de la chronologie, l’originalité de son rôle tient à la capacité de relier doctrine, presse, action parlementaire et essais communautaires : il construit une grammaire de l’association, une pédagogie de la réforme graduelle et un imaginaire architectural et social autour du phalanstère, pensé comme une « machine sociale » où la coopération ordonnée remplace la concurrence dissolvante. Les notices publiques et les biographies savantes soulignent cette articulation entre rationalisation des thèses fouriéristes, engagement institutionnel et expérimentations, dans un cadre intellectuel où la lutte de classes est peu théorisée et où la régénération sociale passe par des communautés exemplaires capables d’irradier une nouvelle organisation du travail et de la propriété.

Pour clarifier certains termes clés de son univers conceptuel, la « phalange » désigne l’unité humaine d’environ 1 600 à 1 800 personnes, calée sur la diversité des « séries » de passions et d’aptitudes, afin d’éviter la monotonie et de garantir la complémentarité des fonctions ; le « phalanstère » en est l’édifice central, une architecture fonctionnelle regroupant habitat, ateliers, salles communes, et dispositifs de circulation qui donnent corps à la vie associative. La « représentation proportionnelle » est un mécanisme électoral visant la correspondance mesurée entre votes et sièges, limitant les distorsions du scrutin majoritaire et ouvrant la voie à une représentation des minorités organisées. Le « droit au travail » renvoie à l’idée qu’une société juste garantit à chacun une place dans la production et assure les moyens d’existence par l’organisation collective des activités et des financements, notion que Considerant souhaite inscrire juridiquement afin d’adosser l’association à un principe de dignité commune. Ces définitions, présentes en filigrane dans ses ouvrages et campagnes, éclairent la cohérence interne de l’École sociétaire qu’il dirige et structurent l’ambition d’une société réorganisée par l’association libre et la planification harmonique des tâches.

Enfin, l’histoire matérielle des papiers et des publications liés à Considerant est elle-même instructive. Les fonds d’archives conservés à « La Contemporaine » et aux Archives nationales (fonds 10AS), complétés par les documents de l’École normale supérieure (Ulm), témoignent de la circulation des manuscrits de Fourier, de la correspondance de Clarisse Vigoureux et des tirés à part de Considerant, ainsi que des procès-verbaux, comptabilités et projets de colonies phalanstériennes. Le parcours du fonds, assuré par Auguste Kleine, exécuteur testamentaire, et par le Centre de documentation sociale fondé par Célestin Bouglé, a permis au XXe siècle la réédition et l’étude systématique de ces corpus, qui offrent aux chercheurs une base solide pour reconstituer la dynamique intellectuelle et pratique du fouriérisme et de sa mise en œuvre par

Cet ingénieur polytechnicien démissionne de l’armée en 1836 pour vouer sa vie à la propagation de ses idées. Après la mort du maître Charles Fourier en 1837, il devient chef du mouvement phalanstérien et l’un des principaux animateurs de l’Ecole Sociétaire.

Pour diffuser les idées de Fourier, il se lance dans la presse et dans l'écritqure. Au niveau éditorial, il lance La Phalange (1836) puis La Démocratie pacifique (1843). Entre temps, il épouse Julie Vigoureux en 1838. Nonobstant, il organise le mouvement avec une discipline doctrinale forte qui passe par des présentations systématiques et des essais pratiques de « vie associative ». Cette trajectoire est documentée par des dossiers biographiques, des notices d’archives et des synthèses savantes qui situent Victor Considerant au cœur du socialisme dit utopique et des expérimentations phalanstériennes de la monarchie de Juillet. Son action doctrinale se précise par des ouvrages de systématisation et des propositions juridiques et politiques. Dans l’Exposition du système de Fourier (1845) et les Principes du socialisme (1847), il vulgarise et rationalise la théorie de l’association, du travail « attrayant » et de la répartition graduée des revenus, tout en esquissant un modèle institutionnel adapté à une société d’atelier et de coopération. Par « travail attrayant », on entend une organisation où la diversité des tâches, la libre combinaison des groupes et la stimulation des passions rendent le labeur désirable et soutenu, en opposition au travail contraint.

Il a ensuite toute une période politique. En 1846, il formule en droit constitutionnel la représentation proportionnelle, c’est-à-dire un mode de scrutin qui attribue les sièges aux listes en proportion des suffrages obtenus, cherchant une équité de représentation des courants politiques ; il est considéré comme l’inventeur de la représentation proportionnelle (scrutin proportionnel plurinominal). Élu en 1848, il défend l’inscription du droit au travail dans la Constitution et il est le seul député à proposer le suffrage des femmes en juin, une proposition isolée qui préfigure des évolutions ultérieures du droit électoral. Ces prises de position, articulées à un projet de « ministère du progrès » chargé d’expérimentations sociales, sont relevées par les synthèses historiennes et les pages d’archives publiques, avec l’insistance sur sa méthode de réforme par la loi et l’expérience encadrée.

L’année 1849 marque un tournant : engagé contre l’appui officiel à la restauration pontificale face à la République romaine, il est visé par une mesure d’arrestation après la journée du 13 juin et se réfugie en Belgique, puis part pour les États-Unis où l’appui d’Albert Brisbane et des réseaux sociétaires lui permet de tenter une implantation au Texas. La colonie de Réunion, près de Dallas, fondée vers 1854–1855, veut incarner une phalange concrète, à la fois agricole et artisanale, avec une vie commune pensée pour la compatibilité des passions et une gestion des biens en association. Les difficultés d’approvisionnement, les tensions internes, les aléas politiques et les conditions environnementales conduisent à son déclin jusqu’en 1861, et Considerant se replie à San Antonio, où meurt Clarisse Vigoureux en 1865. Cette séquence texane, très étudiée par les historiens du fouriérisme transatlantique, illustre la limite des transplantations sociétaires en contexte pionnier et la friction entre le modèle théorique et les contingences matérielles du Nouveau Monde.

Rentré en France en 1869 par amnistie, Considerant adhère à la Première Internationale et soutient la Commune de Paris en 1871, avant de se retirer de la vie politique. Il finit sa vie au Quartier latin, fidèle à un ethos d’étude et de transmission, et meurt le 27 décembre 1893 à Paris ; ses restes sont déposés au columbarium du Père-Lachaise. Au-delà de la chronologie, l’originalité de son rôle tient à la capacité de relier doctrine, presse, action parlementaire et essais communautaires : il construit une grammaire de l’association, une pédagogie de la réforme graduelle et un imaginaire architectural et social autour du phalanstère, pensé comme une « machine sociale » où la coopération ordonnée remplace la concurrence dissolvante. Les notices publiques et les biographies savantes soulignent cette articulation entre rationalisation des thèses fouriéristes, engagement institutionnel et expérimentations, dans un cadre intellectuel où la lutte de classes est peu théorisée et où la régénération sociale passe par des communautés exemplaires capables d’irradier une nouvelle organisation du travail et de la propriété.

Pour clarifier certains termes clés de son univers conceptuel, la « phalange » désigne l’unité humaine d’environ 1 600 à 1 800 personnes, calée sur la diversité des « séries » de passions et d’aptitudes, afin d’éviter la monotonie et de garantir la complémentarité des fonctions ; le « phalanstère » en est l’édifice central, une architecture fonctionnelle regroupant habitat, ateliers, salles communes, et dispositifs de circulation qui donnent corps à la vie associative. La « représentation proportionnelle » est un mécanisme électoral visant la correspondance mesurée entre votes et sièges, limitant les distorsions du scrutin majoritaire et ouvrant la voie à une représentation des minorités organisées. Le « droit au travail » renvoie à l’idée qu’une société juste garantit à chacun une place dans la production et assure les moyens d’existence par l’organisation collective des activités et des financements, notion que Victor Considerant souhaite inscrire juridiquement afin d’adosser l’association à un principe de dignité commune. Ces définitions, présentes en filigrane dans ses ouvrages et campagnes, éclairent la cohérence interne de l’École sociétaire qu’il dirige et structurent l’ambition d’une société réorganisée par l’association libre et la planification harmonique des tâches.

Enfin, l’histoire matérielle des papiers et des publications liés à Victor Considerant est elle-même instructive. Les fonds d’archives conservés à « La Contemporaine » et aux Archives nationales (fonds 10AS), complétés par les documents de l’École normale supérieure (Ulm), témoignent de la circulation des manuscrits de Fourier, de la correspondance de Clarisse Vigoureux et des tirés à part de Victor Considerant, ainsi que des procès-verbaux, comptabilités et projets de colonies phalanstériennes. Le parcours du fonds, assuré par Auguste Kleine, exécuteur testamentaire, et par le Centre de documentation sociale fondé par Célestin Bouglé, a permis au XXe siècle la réédition et l’étude systématique de ces corpus, qui offrent aux chercheurs une base solide pour reconstituer la dynamique intellectuelle et pratique du fouriérisme et de sa mise en œuvre par Victor Considerant. La documentation spécialisée met l’accent sur cette chaîne de conservation, preuve d’une volonté de transmission et d’un ancrage institutionnel durable des expériences et des textes du mouvement sociétaire.

Un phalanstère ou palais sociétaire

Un phalanstère ou palais sociétaire


Le principal disciple et vulgarisateur de Charles Fourier

Victor Prosper Considerant, né le 12 octobre 1808 à Salins dans le Jura et mort le 27 décembre 1893 à Paris, incarne la figure du disciple dévoué qui consacre sa vie à propager et à adapter les idées d'un maître génial mais méconnu. Polytechnicien brillant qui sacrifie une carrière militaire prometteuse pour se faire le porte-parole du fouriérisme, journaliste infatigable qui anime pendant près de vingt ans la presse sociétaire, théoricien qui sait rendre accessibles les spéculations les plus abstraites de Fourier, militant politique qui tente de transformer la doctrine utopique en programme de réforme sociale concrète, et finalement colonisateur qui conduit au Texas une expédition désastreuse pour établir une communauté fouriériste, Considerant traverse toutes les expériences et toutes les déceptions du socialisme utopique français du dix-neuvième siècle. Sa vie mouvementée reflète les espoirs et les échecs d'une génération qui crut possible de transformer radicalement la société par la seule force de la raison et de l'organisation rationnelle, avant que la montée du capitalisme industriel et les bouleversements politiques du Second Empire ne viennent briser ces illusions.

Fils de Jean-Baptiste Considerant, ancien officier de la Révolution devenu professeur au collège de Salins, Victor reçoit une éducation soignée qui le prépare aux concours des grandes écoles. Élève doué, il quitte sa ville natale en 1826 pour préparer le concours de l'École polytechnique à Besançon où il loge chez Clarisse Vigoureux, veuve d'un négociant enrichi qui tient un salon fréquenté par les intellectuels locaux. Cette rencontre avec Clarisse Vigoureux, femme cultivée et passionnée par les idées nouvelles, constitue l'événement décisif de la vie de Considerant. Clarisse avait découvert les écrits de Fourier et s'était enthousiasmée pour cette doctrine qui promettait l'émancipation des femmes et la transformation joyeuse de la société. Elle initie le jeune Victor aux théories du philosophe bisontin, lui prête les ouvrages de Fourier et discute longuement avec lui de ces idées qui vont orienter définitivement son existence. Cette initiation par une femme remarquable marque profondément Considerant qui conservera toute sa vie une admiration particulière pour Clarisse et qui épousera en 1838 sa fille Julie Vigoureux, scellant ainsi les liens qui l'unissent à celle qui fut son inspiratrice intellectuelle.

Admis à l'École polytechnique en 1826, Considerant poursuit ses études dans cette institution prestigieuse qui forme l'élite scientifique et technique de la France. Il choisit ensuite l'arme du génie et entre en 1828 à l'École d'application de Metz où se forment les officiers du génie. C'est durant ces années de formation militaire que Considerant commence à propager activement les idées fouriéristes parmi ses camarades officiers. Il organise des lectures collectives des œuvres de Fourier, anime des discussions sur l'organisation sociale future et convertit plusieurs de ses condisciples à la cause sociétaire. En 1830, alors qu'il n'a que vingt-deux ans et qu'il sert encore dans l'armée, Considerant publie son premier article sur Fourier dans le Mercure de France, exposant de manière accessible les principes fondamentaux du système. Cet article marque le début d'une activité de vulgarisation qui occupera le reste de sa vie. L'année suivante, en 1831, il fait paraître dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes une nouvelle intitulée Un pressentiment, inspirée par la mort de la fille de Clarisse Vigoureux, qui mêle dimension littéraire et propagande fouriériste. Ces publications révèlent le talent rhétorique de Considerant qui sait présenter les idées de Fourier de manière élégante et convaincante, débarrassée des obscurités et des extravagances cosmologiques qui rebutaient tant de lecteurs dans les textes originaux du maître.

En 1831, à l'âge de vingt-trois ans, Considerant prend la décision cruciale de démissionner de l'armée pour se consacrer entièrement à la propagation du fouriérisme. Ce choix implique le renoncement à une carrière prometteuse et assurée pour embrasser une vie d'incertitude matérielle au service d'une cause marginale et méprisée. La décision témoigne de l'intensité de sa conviction et de son dévouement à la doctrine. Il s'installe à Paris où se trouve le petit groupe de disciples qui entourent Fourier vieillissant et de plus en plus amer face à l'indifférence générale. Considerant devient rapidement la figure centrale de ce cercle grâce à ses talents d'orateur, d'écrivain et d'organisateur. Fourier lui-même, malgré son caractère difficile et ses réticences à partager la direction intellectuelle du mouvement, reconnaît les capacités exceptionnelles de son jeune disciple et lui délègue progressivement la responsabilité de la propagande et de l'organisation. En 1832, Considerant prend la direction du journal Le Phalanstère, première publication périodique consacrée à la diffusion des idées fouriéristes. Cette expérience journalistique, bien que brève puisque le journal cesse de paraître après quelques numéros faute de lecteurs, lui permet d'affiner sa stratégie de communication et de comprendre les difficultés qu'il y a à faire accepter une doctrine aussi radicale et aussi complexe.

En 1833, Considerant participe activement à la première tentative d'établissement d'une colonie sociétaire sur le sol français à Condé-sur-Vesgre dans les Yvelines. Ce projet, financé par Alexandre Baudet-Dulary, jeune héritier fortuné converti au fouriérisme, devait démontrer la viabilité pratique du phalanstère et entraîner par l'exemple la conversion générale de la société. Fourier lui-même, malgré ses doutes sur les conditions dans lesquelles s'organisait l'expérience, donna son accord au projet. Considerant s'impliqua totalement dans cette entreprise, participant à la sélection des colons, à l'organisation matérielle et à la direction quotidienne de la communauté. L'échec rapide de Condé-sur-Vesgre, victime de problèmes financiers, de dissensions internes et surtout de l'inadaptation entre les principes théoriques fouriéristes et les réalités pratiques d'une communauté agricole, constitua une leçon douloureuse mais formatrice pour Considerant. Il comprit que l'établissement d'un phalanstère viable nécessitait des ressources considérables, une préparation minutieuse et surtout un recrutement soigneux des participants. Cette expérience le convainquit aussi de la nécessité de poursuivre la propagande théorique avant de tenter de nouvelles applications pratiques prématurées.

L'année 1836 marque un tournant majeur dans l'histoire du fouriérisme avec la fondation par Considerant du journal La Phalange, publication mensuelle puis hebdomadaire qui devient l'organe principal de l'École sociétaire. Considerant assure la direction de cette revue qui paraît régulièrement jusqu'en 1840 et qui rassemble les contributions de tous les fouriéristes actifs. Dans les pages de La Phalange se développe une réflexion collective sur les moyens de réaliser le système de Fourier, sur les adaptations nécessaires aux circonstances contemporaines et sur les stratégies de diffusion de la doctrine. Considerant y publie de nombreux articles théoriques qui constituent une véritable reformulation du fouriérisme, débarrassé de ses aspects les plus déconcertants et adapté au langage politique et économique de son temps. Il y expose sa vision d'un fouriérisme pragmatique et modéré qui cherche moins à bouleverser immédiatement toute la société qu'à établir progressivement des réformes sociales inspirées des principes de l'harmonie. Cette orientation provoque parfois des tensions avec les disciples plus orthodoxes qui reprochent à Considerant de trahir l'esprit du maître en édulcorant sa doctrine, mais elle permet au fouriérisme de toucher un public plus large et d'entrer dans les débats politiques et sociaux de l'époque.

Après la mort de Fourier en 1837, Considerant devient naturellement le chef incontesté de l'École sociétaire. Il organise la publication des œuvres complètes du maître, supervise l'édition de textes inédits et coordonne les activités des différents groupes fouriéristes qui se constituent en France et à l'étranger. En 1843, il fonde un nouveau journal, La Démocratie pacifique, qui remplace La Phalange et qui connaît un succès considérablement supérieur aux publications antérieures. Paraissant quotidiennement jusqu'en 1851, La Démocratie pacifique atteint un tirage de plusieurs milliers d'exemplaires et devient l'un des principaux journaux socialistes français. Considerant y développe une ligne éditoriale qui combine la fidélité aux principes fouriéristes avec une attention constante à l'actualité politique et sociale. Il commente les événements, analyse les crises économiques, critique les injustices du système capitaliste et propose des réformes concrètes inspirées du fouriérisme. Le journal accueille des contributions de nombreux intellectuels progressistes et devient un lieu de débat important pour toute la gauche française. Cette réussite journalistique confère à Considerant un statut de personnalité publique reconnue et lui permet d'exercer une certaine emprise sur l'opinion éclairée.

L'engagement politique de Considerant s'intensifie dans les années 1840. Élu conseiller général du Jura en 1843, il tente d'appliquer certains principes fouriéristes à la gestion des affaires locales. Il se présente plusieurs fois aux élections législatives sans succès jusqu'à ce que la révolution de 1848 lui ouvre enfin les portes de l'Assemblée nationale. Élu député de la Seine en juin 1848, Considerant siège à l'extrême gauche de l'Assemblée constituante et participe activement aux débats sur l'organisation du travail, le droit au travail et les réformes sociales qui agitent la jeune Deuxième République. Il défend des positions modérées par rapport à certains socialistes plus radicaux, prônant la transformation progressive de la société par des réformes légales plutôt que par la violence. Cette modération lui vaut des critiques de la gauche insurrectionnelle mais correspond à ses convictions profondes héritées de Fourier selon lesquelles l'harmonie sociale doit résulter de l'organisation rationnelle et non de la contrainte. Les événements sanglants de juin 1848, lorsque l'armée massacre les ouvriers parisiens insurgés, le traumatisent profondément et renforcent sa conviction qu'il faut trouver une voie pacifique vers le socialisme.

La participation de Considerant à la manifestation du 13 juin 1849 contre l'intervention française en Italie marque le début de ses malheurs politiques. Cette journée d'action se solde par un échec et déclenche une répression gouvernementale qui frappe durement la gauche. Considerant doit fuir en Belgique pour échapper à l'arrestation, La Démocratie pacifique est suspendue après le saccage de ses ateliers par la Garde nationale, et plusieurs collaborateurs sont emprisonnés. Cet exil forcé interrompt brutalement l'activité politique de Considerant en France. Après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851 qui instaure le Second Empire, tout espoir de transformation sociale pacifique par la voie légale s'évanouit. Les socialistes sont pourchassés, les journaux d'opposition interdits et le fouriérisme entre dans une longue période de clandestinité et de déclin. Considerant demeure en exil et cherche désormais à réaliser le phalanstère non plus en France mais dans le Nouveau Monde où les contraintes politiques semblent moins étouffantes.

C'est dans ce contexte que naît le projet de la colonie de Réunion au Texas. En 1852, Considerant se rend aux États-Unis pour prospecter des sites possibles d'implantation d'une communauté fouriériste. Il visite plusieurs régions et finit par se fixer sur le Texas, État récemment intégré à l'Union et qui offre des terres abondantes et bon marché. Il publie en 1854 un ouvrage intitulé Au Texas qui décrit avec enthousiasme les potentialités de cette région et appelle à la création d'une grande colonie européenne fondée sur les principes sociétaires. Le livre rencontre un certain succès auprès des fouriéristes français et européens découragés par l'échec politique de 1848 et par la répression impériale. Considerant parvient à rassembler des fonds importants, notamment grâce à la contribution substantielle de Jean-Baptiste Godin qui investit une partie de sa fortune dans l'entreprise. En 1855, plusieurs centaines de colons, principalement français, belges et suisses, embarquent pour le Texas et s'installent sur les terres achetées par Considerant près du village de Dallas. La colonie de Réunion devait constituer la réalisation enfin concrète du phalanstère de Fourier et démontrer la viabilité du système sociétaire.

L'expérience se solde par un désastre complet. Les colons, pour la plupart intellectuels, artisans urbains ou bourgeois cultivés sans aucune expérience de la vie de pionnier, se trouvent confrontés à des conditions climatiques extrêmes, à un environnement hostile et à des difficultés matérielles insurmontables. Le climat texan, avec ses chaleurs accablantes et ses épidémies de fièvre jaune, décime les rangs des colons. Les terres achetées se révèlent peu fertiles et difficiles à cultiver. L'isolement, l'absence d'infrastructures et la barrière linguistique avec les populations locales aggravent les problèmes. Surtout, les dissensions internes minent rapidement la cohésion de la communauté. Les conflits entre Considerant et d'autres dirigeants sur la manière de gérer la colonie, les récriminations des colons contre les conditions de vie misérables et les accusations mutuelles de mauvaise gestion créent un climat délétère. En 1858, après trois années de souffrances, la colonie de Réunion est officiellement dissoute. Les colons survivants se dispersent, certains rentrent en Europe ruinés et amers, d'autres s'installent à Dallas qui bénéficie paradoxalement de cet afflux de population cultivée. Godin perd l'essentiel de son investissement mais tire de cet échec la leçon qu'il appliquera au Familistère de Guise, renonçant à créer une communauté isolée pour améliorer plutôt les conditions de vie de ses propres ouvriers.

Considerant lui-même demeure aux États-Unis jusqu'en 1869, refusant de rentrer en France tant que dure le Second Empire. Il vit modestement, donne des conférences, écrit des articles pour la presse américaine et fréquente les milieux intellectuels de la côte Est. Cette longue période américaine le coupe définitivement du mouvement socialiste français qui évolue dans des directions nouvelles sous l'emprise croissante du marxisme. Lorsqu'il rentre finalement en France après la chute de Napoléon III, Considerant est un homme du passé, témoin d'une époque révolue. Le fouriérisme n'existe plus comme mouvement organisé et les nouvelles générations de socialistes considèrent les utopistes comme des précurseurs naïfs dépassés par l'analyse scientifique du capitalisme. Considerant passe les dernières années de sa vie dans une relative obscurité, publiant quelques textes, entretenant des correspondances avec d'anciens compagnons et assistant impuissant à l'oubli dans lequel sombre la doctrine à laquelle il a consacré son existence. Il meurt en 1893 à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, ayant survécu plus d'un demi-siècle à Fourier et assisté à la disparition presque complète du mouvement qu'il avait animé pendant plus de quarante ans.

D'un côté, Victor Considerant fut sans conteste le plus efficace propagateur des idées de Fourier, celui qui sut les rendre accessibles à un public large et les inscrire dans les débats politiques et sociaux de son temps. Sans son travail inlassable de vulgarisation, de journalisme et d'organisation, le fouriérisme serait probablement resté une curiosité intellectuelle connue de quelques initiés seulement. Ses écrits, plus clairs et plus structurés que ceux de Fourier, permirent à des milliers de personnes de découvrir et de comprendre la doctrine sociétaire. D'un autre côté, cette entreprise de vulgarisation s'accompagna nécessairement d'une simplification et d'une édulcoration de la pensée originale de Charles Fourier. Victor Considerant gomma les aspects les plus scandaleux et les plus visionnaires de la doctrine, notamment concernant la sexualité et la cosmologie, pour la rendre acceptable aux bien-pensants. Cette trahison relative, si elle permit une diffusion plus large, priva peut-être le fouriérisme de sa force subversive et de son originalité radicale. L'échec de Réunion symbolise finalement les limites du socialisme utopique qui crut pouvoir transformer la société par la seule force de l'exemple et de l'organisation rationnelle, sans comprendre les mécanismes profonds du capitalisme et les nécessités de la lutte politique que Marx allait théoriser.

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