2 Octobre 2025
Clarisse Vigoureux, née Claire-Charlotte-Dorothée Gauthier le 11 juin 1789 à Montagney dans le Doubs et morte le 13 janvier 1865 à San Antonio au Texas, est l’une des figures féminines les plus actives et les plus constantes du fouriérisme. Issue d’une famille de maîtres de forges, sœur de Joseph Gauthier surnommé « le Napoléon des forges », elle épouse en 1808 Pierre-François Vigoureux, marchand drapier à Besançon, qui se suicide en 1817 après avoir été injustement accusé par la rumeur publique d’être responsable d’une disette. Ce drame marque profondément Clarisse, qui se tourne vers la lecture et la recherche de doctrines sociales capables de donner sens à la souffrance et de proposer une organisation plus juste de la société. C’est Just Muiron, ami de son frère, qui l’initie en 1822 aux écrits de Charles Fourier. Elle devient rapidement une correspondante assidue du théoricien, qu’elle soutient matériellement et moralement, et s’impose comme l’une des premières propagatrices de sa pensée dans l’Est de la France.
Son rôle ne se limite pas à l’adhésion intellectuelle : Clarisse Vigoureux est une actrice de la diffusion et de la vulgarisation. Elle participe à la fondation du journal « Le Phalanstère » en 1832, dont elle assure la gérance légale en utilisant le nom de son fils Paul-Émile, car la loi interdisait aux femmes d’occuper ce type de fonction. Elle publie en 1834 « Paroles de Providence », ouvrage rédigé en réponse aux « Paroles d’un croyant » de Lamennais. Là où Lamennais exaltait une vision de la lutte et de la souffrance rédemptrice, Clarisse oppose une conception harmonique de l’histoire et de la société, fondée sur l’association et l’organisation des passions selon les principes de Fourier. Ce texte, mis à l’Index par le pape Grégoire XVI, illustre la vigueur de son engagement et sa capacité à inscrire le fouriérisme dans les débats religieux et sociaux de son temps. Elle contribue aussi à la formation de disciples : c’est elle qui initie Victor Considerant, jeune polytechnicien venu préparer son concours à Besançon, et qui deviendra plus tard le principal chef de file du mouvement.
La trajectoire de Clarisse Vigoureux est indissociable de celle de sa famille et de ses proches. Sa fille Julie épouse Victor Considerant en 1838, ce qui renforce les liens entre la militante et le futur dirigeant de l’École sociétaire. Clarisse met ses ressources financières au service de la cause, mais la faillite de son frère Joseph Gauthier en 1841 entraîne sa ruine et celle de ses enfants. Malgré ces revers, elle continue de soutenir la presse fouriériste, notamment La Démocratie pacifique, et reste une figure de référence dans les cercles sociétaires. Son engagement se traduit par une présence constante dans les débats, les correspondances et les projets, avec une énergie qui compense les obstacles matériels et les contraintes imposées aux femmes dans la sphère publique du XIXe siècle.
Après les journées de juin 1849, lorsque Victor Considerant est poursuivi pour avoir protesté contre l’expédition française à Rome, Clarisse l’accompagne en exil en Belgique, puis aux États-Unis. Elle participe à l’aventure de la colonie de Réunion, près de Dallas au Texas, projet phalanstérien lancé en 1854 avec l’appui d’Albert Brisbane et de l’industriel Jean-Baptiste Godin. Cette tentative de transposer le modèle sociétaire dans le contexte américain se heurte à des difficultés considérables : manque de capitaux, isolement, conditions climatiques, absence de coordination pratique. Clarisse Vigoureux, qui a investi ses dernières forces et ses biens dans cette entreprise, assiste à son échec progressif. Elle se retire ensuite à San Antonio, où elle meurt en 1865 dans la pauvreté, mais entourée de la fidélité de quelques compagnons.
Femme de lettres, journaliste, pédagogue et militante, Clarisse Vigoureux a su conjuguer la fidélité doctrinale à Charles Fourier avec une capacité d’initiative et de médiation. Ses écrits, ses correspondances et ses interventions dans la presse montrent une volonté de rendre la doctrine accessible, de la défendre face aux critiques religieuses et politiques, et de l’incarner dans des expériences concrètes. Elle illustre aussi la place des femmes dans les mouvements sociaux du XIXe siècle : bien que juridiquement et socialement limitées, elles ont joué un rôle décisif dans la transmission, la pédagogie et l’organisation. La mémoire de Clarisse Vigoureux, longtemps éclipsée par celle de Victor Considerant, est aujourd’hui réévaluée par les historiens du socialisme utopique, qui soulignent la constance de son engagement et la profondeur de sa contribution à l’« École sociétaire ».